10 octobre 2019

Réminiscence



Je suis fatigué quand le soir
Je range mes vêtements dans l’armoire
Après toute une journée de travail
Toute une journée dans la grisaille.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose.

J’ai pas envie de m’lever le matin
De m’lever pour aller au turbin
Et me faire engueuler par je ne sais quelle emmerdeuse
Parce qu’y a plus de papier dans la photocopieuse.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose.

Tous les jours sur la route y a des embouteillages
Ça contribue aussi à renforcer mon surmenage
Le docteur me l’a dit faut qu’je prenne mes cachets
Et que j’me couche plus tôt au lieu de regarder la télé.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose.

Pendant les vacances je reste à la maison
J’suis tout seul j’écoute des chansons
Les autres y partent avec leurs copines
Et moi je pleure en mangeant des sardines.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose

Et je sens s’apaiser ma souffrance
Sous le souffle d’une douce réminiscence :

Je suis le Prince noir d’une terre sanglante,
Fils d’Antys, fils d’Omer, fils d’Anaxymaranthe,
Seigneur des Hauts Plateaux et Grand Duc d’Amarud,
Et lorsque sur le dos de ma jument Otrud
Je conduis au combat d’une allure souveraine
Mes trois cents légions vers la nordique plaine
Je sens les vents de l’aube embrasser mes cheveux
Et dans l’éther enfler la jalousie des dieux.

26 septembre 2019

Psaume



Ma vie était vacante et tu l’as rendue pleine ;
Tous m’avaient rejeté et toi tu m’as nourri ;
Mes ennemis riaient et accroissaient ma peine,
Et tu les as fait taire en entendant mon cri.

Yahvé ! je chanterai ta puissance et ta gloire,
Toi qui même aux bergers fais signe d’approcher,
Toi qui promets à Sion descendance et victoire,
O mon unique Dieu, mon roc et mon rocher !

Et lorsqu’il me faudra repartir à la guerre
Pour chasser à jamais de ta fertile terre
Le profil insultant du guerrier philistin,

Je broierai ces impies comme un chien broie ses puces,
Et dresserai pour toi, au soleil du matin,
En pyramides d’or, leurs six mille prépuces.

12 septembre 2019

Antoine de Saint-Exupéry : Terre des hommes



Lu Terre des hommes, de Saint-Exupéry, avec intérêt. On y retrouve ce mélange de lyrisme et de confrontation directe avec la vie qu’il y a aussi chez Malraux et dans toute la littérature de cette époque. Le lyrisme appliqué aux réalités brutales du vingtième siècle : la technique, la guerre, la camaraderie, la mort. Ce n’est pas le genre de littérature que je préfère, mais il faut reconnaître à toute cette génération, Malraux, Hemingway, Montherlant, le mérite d’avoir vécu et écrit au cours d’une des périodes les plus troublées de l’histoire. Aucun n’en est sorti indemne : Hemingway et Montherlant se sont suicidés, Malraux était ravagé de tics nerveux, et Saint-Exupéry s’est abîmé en mer lors d’une sortie aérienne en juillet 1944.
Ce qui me frappe, dans Terre des hommes, c’est l’insistance constante de Saint-Exupéry sur les expériences extrêmes, au contact de la nature, du large, de l’infini. Infini du ciel étoilé, infini du désert, infini des montagnes. Expériences extrêmes de survie dans les conditions les plus hostiles, à la frontière de la mort. Ce que tout cela traduit, en creux, c’est un refus radical du quotidien, un refus de la trivialité et de la mesquinerie de la vie urbaine. Il y a un passage qui illustre parfaitement ceci. Avant son premier vol pour la ligne du courrier Toulouse-Dakar, Saint-Exupéry prend le bus à l’aube avec de modestes fonctionnaires de la ville. Il éprouve le sentiment invincible de ce qui le sépare de ces formes grises, anonymes : « Je surprenais (…) les confidences que l’on échangeait à voix basse. Elles portaient sur les maladies, l’argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s’étaient enfermés. (…) Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t’a fait évader et tu n’en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Tu n’es point l’habitant d’une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit-bourgeois de Toulouse.  » Et tout l’ouvrage est marqué par ce choix originel : plutôt le danger, plutôt la mort qu’une vie médiocre. C’est en sacrifiant sa vie qu’on la justifie.
Ce que l’on devine, chez Saint-Exupéry, c’est un rejet complet de la vie moderne. Les cieux et la mer sont plus accueillants, malgré leurs dangers, que le bitume des villes. Sans doute Saint-Exupéry avait-il prévu et accepté son destin. Dans une lettre à un ami, envoyée juste avant sa disparition, il écrivait : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leurs vertus de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. »

29 août 2019

Quentin Tarantino : Once upon a time in Hollywood



Vu Once upon a time in Hollywood, le dernier film de Quentin Tarantino. Le film a réalisé un très bon démarrage lors de sa première semaine d’exploitation en France, le meilleur à ce jour pour un Tarantino, après avoir très bien marché également aux États-Unis. Les critiques sont généralement bonnes, voire très bonnes, même si certains ont trouvé le film ennuyeux (2 h 40 tout de même). Autant le dire tout de suite, c’est mon cas. Avant de tenter d’expliquer la chose, un simple constat subjectif : je me suis ennuyé, je n’ai pas pris de plaisir, et l’on peut avancer tous les arguments que l’on voudra (splendeur de la reconstitution, jeu des acteurs, etc.), on peut dire ce qu’on veut, au cinéma c’est le plaisir qui compte et qui tranche la question.
Once upon a time in Hollywood se déroule en 1969, et l’on pourrait le qualifier de film « meta- », c’est-à-dire un film qui ne se suffit pas par lui-même, qui nécessite de connaître le contexte pour comprendre et apprécier. Par exemple, [spoiler] Charles Manson n’apparaît que dans une seule scène dans le film, il frappe à la porte de la maison de Sharon Tate, s’entretient brièvement avec Jay Sebring et s’en va, mais si on ne sait pas qui est Charles Manson on ne voit pas ce que vient faire là ce type bizarre qu’on ne reverra plus par la suite. [/spoiler] Et il y a plein de choses dans ce genre. C’est donc davantage l’évocation de l’ambiance d’une époque qu’un récit structuré et satisfaisant en lui-même. Raison pour laquelle les quinquagénaires et sexagénaires semblent davantage apprécier le film que les millennials.
Le vrai sujet du film, c’est 1969, époque fascinante, il est vrai, à tous égards. C’est le moment ou toute la charge de lyrisme et de beauté contenue dans la jeunesse des années 60 bascule dans le noir, dans le sérieux. Assassinat de Sharon Tate. Sortie d’Easy Rider. Publication de la Bible satanique d’Anton LaVey. Sortie, quelques mois plus tard, de Gorge profonde, de Massacre à la tronçonneuse. On ne rigole plus. Les baby boomers adolescents aimaient la romance. Ils arrivent à l’âge où ils veulent que toutes ces aspirations se concrétisent enfin. Ils veulent de la chair, du sang. Août 1969 est le moment du basculement, lorsque toute la poésie flower power, à son paroxysme, enclenche son mouvement vers les ténèbres. C’est très émouvant, c’est sublime, et la musique de cette époque a merveilleusement capté tout cela, avec la naïveté juvénile de Simon and Garfunkel ou des Mamas and the Papas. C’est cela que Tarantino a voulu retranscrire, et à certains égards il y parvient. La qualité de la reconstitution est étourdissante. Il y a tout : les voitures, les vêtements, les marques de magasin, les restaurants, les émissions de télé, les stations de radio, tout. Tout pour saisir le moment le plus triste de l’histoire du vingtième siècle, lorsque l’innocente hippie californienne avec sa fleur dans sa chevelure blonde et tout l’avenir devant elle décide d’envoyer balader ses parents et sa morale de WASP et de frayer avec le bad boy du coin. Au revoir Johnson, au revoir De Gaulle. Bonjour Nixon, bonjour Giscard. Le rêve de jeunesse est brisé. La vraie vie commence.
Il y a une scène qui symbolise ce soin névrotique, obsessionnel, apporté à la reconstitution. Au début du film, au cours du générique, un plan travelling monte un escalier et filme Sharon Tate qui se déhanche dans une salle avec d’autres personnes. Le plan est superbe, les coiffures, l’éclairage, les vêtements, tout. Il dure une seconde, il a à peine le temps de s’imprimer sur la rétine. On imagine aisément la quantité de travail, de recherches nécessaire pour offrir ce plan d’une seconde. Et tout le film est comme cela, chaque plan regorge de détails qui ne sont jamais soulignés, qui sont là, simplement. Les rues en particulier, les lampadaires, les fissures sur le macadam, les affiches publicitaires. C’est vraiment le film d’un monomaniaque de la sous-culture américaine, de ce que l’on appelle l’americana.
Rien que pour cela, Once upon a time in Hollywood mérite un respect immense et restera dans l’histoire, en ce qu’il aura contribué à définir l’imagerie d’une époque.
Hélas, hélas, il y avait tout pour faire un grand film, et c’est en définitive un échec, un échec total. Le problème, c’est le sujet du film, de l’histoire. C’est un film clos sur un sujet insipide, insignifiant, alors qu’il y avait tant à dire. Ce sujet, c’est la star de cinéma. [Spoiler] Si le fait de voir Leonardo DiCaprio, acteur sur le déclin dans le film, parler avec une petite fille actrice à propos du métier de comédien, de le voir ensuite jouer une longue scène de western au cours de laquelle il oublie son texte, puis une autre où, au contraire, il improvise à merveille, si c’est cela que vous aimez voir au cinéma, alors le film vous plaira. Mises bout à bout, ces trois scènes doivent durer plus d’une demi-heure. [/Spoiler] Et elles symbolisent parfaitement le postulat sous-jacent du film : quoi qu’une star fasse, quoi qu’elle dise, c’est toujours plus intéressant que ce que vous, vous pouvez faire. Voir une star en train de donner à manger à son chien, en train de faire les courses, en train de regarder la télé, c’est plus intéressant que de voir n’importe qui d’autre faire quoi que ce soit d’autre. Il y a une réplique dans le film qui exprime cela. Cliff Booth (Brad Pitt), la doublure, appelle Rick Dalton (DiCaprio) par la fenêtre de la voiture et lui dit, pour lui remonter le moral : « You’re Rick fucking Dalton. » Ce sont les mots que répètera DiCaprio après sa grande scène d’acting : « Rick fucking Dalton ». Mais ce qu’il faut entendre, ce que cela signifie, c’est : « Leonardo Di fucking Caprio ». « Je suis Leonardo DiCaprio, et donc le seul fait de me voir sur un grand écran constitue en soi une expérience cinématographique joussive.  » Et, de fait, les acteurs mangent complètement les personnages, on ne voit jamais Rick Dalton et Cliff Booth, mais bien toujours Brad Pitt et Leonardo DiCaprio, le film est vendu comme cela, c’est son postulat esthétique fondamental. En cela, Once upon a time in Hollywood est l’exact contraire de Pulp Fiction. Dans Pulp Fiction, Tarantino avait pris un acteur has been à l’époque, John Travolta, et lui avait fait jouer le rôle d’un malfrat pataud, gauche, très maladroit. C’était drôle, touchant. Ici, c’est le contraire : on prend des stars au sommet et on les sublime, on montre les abdominaux de Brad Pitt, la palette d’acteur de DiCaprio qui passe par tous les états, la démarche de Margot Robbie, et c’est cela qui constitue la matière même du plaisir cinématographique que l’on est censé prendre. Du coup, on n’entre jamais dans le film. On reste purement extérieur, spectateur, pauvre plouc de province qui va admirer trois idoles avant de repartir dans son existence insignifiante. Le film est une expérience idolâtrique, alors qu’on attend d’un film qu’il nous intègre dans son imaginaire à travers des émotions et des souffrances partagées (catharsis).
Il est d’ailleurs significatif de noter [spoiler] qu’il n’y a quasiment pas d’interaction entre les trois personnages principaux du film, ce qui, à ma connaissance, est sans précédent. De tout le film, Margot Robbie n’adresse pas une seule fois la parole à Brad Pitt ou Leonardo DiCaprio. Ces deux derniers parlent à peine ensemble, chacun est enfermé dans sa ligne : DiCaprio dans son autisme d’acteur (dans la dernière scène de carnage il a des écouteurs sur les oreilles et il flotte sur une bouée au milieu de sa piscine)  ; Brad Pitt est un peu plus vivant (ce n’est pas une star dans le film), il a plus d’interactions, notamment avec des hippies de la bande de Manson, et c’est la raison pour laquelle ses scènes sont les meilleures, et généralement les plus appréciées du public. Mais à aucun moment les trois personnages ne se rencontrent vraiment, et c’est pourquoi il y a si peu de tension narrative. [/spoiler] La conséquence de tout cela, c’est l’ennui, un ennui persistant qui fait qu’à presque chaque séance plusieurs personnes quittent la salle.
Once upon a time in Hollywood marque ainsi une évolution inquiétante dans la filmographie de Quentin Tarantino. C’est le moment où le cinéma cesse d’être magique par lui-même, par son scénario, sa mise en scène, ses scénographies, et où le fait de voir pendant des dizaines de minutes Leonardo DiCaprio en gros plan est supposé constituer en soi une source de plaisir infinie. C’est le moment où la star prend le pas sur l’imaginaire, où le cinéma n’est plus un moyen d’évasion mais au contraire d’enfermement dans les diktats de l’époque : la notoriété comme valeur ultime de notre temps. Le délire cinéphilique de Tarantino se clôt sur une prison dorée et scintillante, une coquille vide, une somme de solitudes étanches entre elles.
Il paraît que Tarantino a prévu de faire dix films dans sa carrière. Once upon a time in Hollywood est le neuvième. L’avenir dira ce que l’enfant terrible d’Hollywood nous réserve. Pour certains d’entre nous, cela fait plus de deux décennies que nous le suivons. Et les plus anciens, les plus fervents ont, de film en film, le sentiment douloureux que c’est bien fini, qu’il ne remontera plus la pente, que le meilleur est passé, derrière nous.
Paradoxalement, Once upon a time in Hollywood répond bien à son sujet : c’est le film des espérances déçues, le bonheur a été entrevu au terme d’un travelling, l’espace d’un instant, puis la réalité s’est refermée sur le déjà-vu, sur le trivial, sur l’ennui.

22 août 2019

Christianisme, le grand secret



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Ce que j’ai à te dire concerne les origines du christianisme. Je ne sais pas par où commencer. J’ai beaucoup travaillé sur la question, depuis des années, depuis 2004, et je vais tout te révéler aujourd’hui. Je te demande de ne pas m’interrompre, même si ce que je te dis te choque. Laisse-moi faire ma démonstration jusqu’au bout, et ensuite tu pourras me répondre.
Imagine un enfant qui naît, vers la fin de la République romaine, juste avant l’Empire. Ses initiales sont J.C. Il s’agit de Jules César. Son père naturel meurt rapidement, c’est un enfant sans père. Sa mère, Aurelia, est une femme d’une vertu distinguée, admirée par tous, et en particulier par l’enfant qui se tournera toute sa vie vers elle comme vers un modèle de pietas romaine. L’enfant grandit. Il se croît doté d’un destin exceptionnel. Il invoque sans cesse une puissance au-dessus de lui, la Fortune, qui lui vient en aide aux moments critiques. Il se dit descendant de la divinité, en l’occurrence de Vénus (« Vénus Victrix » était le cri de guerre des césariens à la bataille de Munda). César embrasse une carrière politique, il part mener des campagnes au cours desquelles, contre toute attente, il remporte des succès miraculeux. Par ailleurs, la clémence est un élément central de sa politique. Contrairement à ses adversaires et à ses prédécesseurs, il pardonne à ses ennemis, il leur octroie même des bienfaits, il nomme par exemple Brutus gouverneur de la Gaule cisalpine et préteur après la défaite des pompéiens à Pharsale. C’est la fameuse « clémence de César ». J.C. triomphe de toutes les forces terrestres. Sentant son heure venue, il rentre dans la ville sainte, Rome, et il offre librement sa vie pour ses semblables. Le sacrifice a lieu au début du printemps, au cœur du pouvoir politique, à la Curie. En mourant, J.C. pardonne à ses meurtriers. Et de fait on découvrira dans son testament qu’il lègue à la population de Rome une partie de sa fortune et de ses terres.
Immédiatement, un culte s’installe. Tu sais que le territoire de la ville de Rome était sacré, et que l’on n’avait le droit d’enterrer personne à l’intérieur du pomerium, l’enceinte sacrée. Eh bien pour J.C. on fait une exception. On dresse un bûcher en plein forum, puis l’on élève un temple à cet endroit, le long de la Voie sacrée, juste à côté de la Regia. Les ruines de ce petit temple existent encore, si tu vas à Rome tu peux les voir sur le Forum, et il paraît que les fascistes italiens viennent y déposer une gerbe de fleurs tous les 15 mars.
Après la mort de J.C., des phénomènes étranges se produisent. Ceux qui invoquent son Esprit sont invincibles. Le jeune Octave, frêle, craintif et maladif, prend son nom, et il vient à bout du terrible Marc Antoine, combattant-né et adulé des troupes. Une période inédite de paix commence, sous les auspices de César. Le culte impérial est instauré, et il gagne toute la terre, en moins d’une génération.
Ce que l’on n’avait jamais cru possible, après des siècles de luttes entre cités, puis de guerres civiles, est arrivé : la paix, l’opulence, la liberté de commerce et de circulation.
Pourquoi n’en est-on pas resté là ? me demanderas-tu. Eh bien, il y avait deux problèmes. Un problème moral tout d’abord. Jules César était un homme de guerre, il avait été directement responsable de la mort de millions d’individus, et puis il n’était pas irréprochable sur le plan des mœurs, il aimait le luxe, il avait eu une infinité de maîtresses et d’amants. Ensuite, le culte de César était avant tout un culte politique (tu sais qu’on tuait les martyrs chrétiens uniquement parce qu’ils refusaient de sacrifier à César, ils faisaient preuve en cela de sécession par rapport au corps social). Or, assez rapidement, cette articulation entre le culte et le pouvoir s’est avérée problématique, le pouvoir se salit toujours les mains, et l’on n’a pas forcément envie de confier ses aspirations spirituelles à une réalité bassement concrète.
Il fallait donc transférer toute la substance du culte de J.C. sur un tronc qui fût à la fois moral et apolitique. Ce n’était pas facile. Tous les peuples, des Égyptiens aux Perses en passant par les Grecs, avaient toujours confondu pouvoir sacerdotal et pouvoir politique. Le culte était partout le culte du souverain. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous ces peuples se sont finalement fondus sans trop de problème au sein de l’Empire. À la vérité, il n’y avait qu’un seul peuple qui refusait cette soumission du spirituel au pouvoir temporel, qui critiquait ses rois dans ses textes sacrés, qui remplissait la charge de son culte à l’écart, qui ne voulait pas se mélanger ni céder aux injonctions du temps. C’était un petit peuple oriental, qui avait fait preuve d’une grande résilience par le passé, qui avait survécu aux Babyloniens et aux Perses, et qui s’enorgueillissait d’une mystérieuse promesse et d’un mystérieux héritage : c’était le peuple juif.
Dès lors, la marche à suivre était toute trouvée : il fallait greffer le culte de J.C., la paix et la puissance qui l’accompagnaient, la solution qu’il avait apportée à l’antique désordre et à l’antique souffrance humaine, il fallait greffer ce culte sur le tronc de l’arbre juif, seul exempt de compromission avec les puissances terrestres. Pour ce faire, il fallait trouver un homme de génie. Il fallait qu’il connût parfaitement les Écritures juives, qu’il fût un authentique docteur de la Loi. Mais il fallait aussi qu’il fût membre du corps social, qu’il fût citoyen romain. Ainsi la jonction pourrait s’opérer. Or il y avait à Jérusalem un nommé Saul, originaire de Tarse. Saul étudiait la Loi depuis son plus jeune âge. Ce Saul était citoyen romain, il n’hésitait pas à s’en targuer, comme il le fera plus tard en exigeant d’être jugé selon la justice impériale devant le procurateur de Judée Antonius Felix. Et Saul avait pu constater les indéniables bienfaits de l’empire romain : exerçant le métier de fabriquant de tentes, il pouvait circuler et commercer en toute sécurité avec le monde entier. Alors, un événement mystérieux se produit. Saul prend conscience de sa vocation. Il constate les impasses du pharisaïsme, d’un peuple juif replié sur lui-même alors que le monde est entré dans une ère nouvelle. Il décide de débarrasser le culte impérial de son impureté temporelle, et d’apporter à tous à la fois la paix de J.C. et la pureté de la Loi mosaïque. Il va bâtir une grande tente, l’Église, que chaque homme aura vocation à intégrer. Le christianisme est né. »
Il se tut un instant, et reprit d’une voix grave. :
« Tu penses peut-être qu’en disant cela je discrédite le christianisme. Mais c’est tout le contraire. Le christianisme est la vérité, la seule vérité, la seule voie vers le salut et la paix, et l’histoire que je viens de te raconter le prouve. Un seul homme a sacrifié le repos de sa vie pour le bien de tous, il a vécu dans les tribulations, il a fait des miracles, et après sa mort il a laissé sa paix à ses disciples. Mais cet homme, c’est Jules César. Sans César, pas de christianisme. C’est lui et lui seul qui a changé la face du monde. Le reste est une épuration nécessaire, voilà tout. »
Après une pause, il reprit fébrilement :
« Depuis que j’ai fait cette découverte, je ne dors plus. J’ai écrit au nonce apostolique, j’attends sa réponse. Il y a là cinq enveloppes, dans lesquelles j’ai déposé cinq dossiers qui recoupent et appuient toutes les assertions que je viens de faire devant toi. Si je décide d’envoyer ces dossiers aux cinq plus grands quotidiens français, en une génération c’en est fait du christianisme. Il suffit que quelques philologues, exégètes, spécialistes des processus cognitifs humains se penchent sérieusement dessus pour entériner définitivement la vérité de ce que je viens de te dire. Tout cela est entre mes mains, et ne dépend que de moi.
Je ne suis pas un athée. Je ne suis pas un agnostique. Je suis un catholique romain. C’est pourquoi j’ai pu voir si clair dans ce problème. Et je ne compte pas renoncer à ma foi, je ne compte pas rompre après tant d’autres l’Alliance avec le Dieu des douze tribus.
Je ne sais pas quoi faire. Tu peux me donner ton opinion. Je t’écoute. Mais je te demande solennellement, je te supplie de garder un silence éternel sur tout cela, et de ne jamais le révéler à qui que ce soit. »

9 août 2019

Il y a cinquante ans, Charles Manson



Je vivais avec mon chien, dans un appartement, avec mon chien et ma vie c’était aller au travail, rentrer à la maison, aller faire des courses. Une vie de routine, d’un ennui total. Et ça me pesait. Quand il est apparu, j’ai décidé de tout laisser tomber, quoi qu’il advienne.

Mary Brunner, citée dans Vincent Clark, Il était une fois Charles Manson

Je discutais l’autre jour avec un vieil ami.
« J’ai lu récemment un livre très intéressant, me dit-il. C’est une biographie de Charles Manson, sortie cette année, et signée d’un certain Vincent Clark. (Tu sais que les événements qui ont rendu Manson tristement célèbre ont eu lieu il y a cinquante ans tout juste, et que le film de Tarantino sort dans quelques jours). Un passage a retenu mon attention, des propos de Mary Brunner, la première jeune fille tombée sous la coupe de Manson, la toute première membre de ce qui deviendra la « Family ». Elle déclare : « Je vivais avec mon chien, dans un appartement, avec mon chien et ma vie c’était aller au travail, rentrer à la maison, aller faire des courses. Une vie de routine, d’un ennui total. Et ça me pesait. Quand il est apparu, j’ai décidé de tout laisser tomber, quoi qu’il advienne. » Mary Brunner était assistante à la bibliothèque du département des sciences humaines de l’université de Berkeley. Manson l’a rencontrée alors qu’il jouait de la guitare sur le campus, en 1967. Elle tombera rapidement enceinte, et son fils sera le premier des nombreux enfants qui verront le jour au sein de la Family.
On croit parfois que Manson n’a attiré à lui que des junkies, des filles paumées, ce que l’on appelle communément des white trash. Mais ce n’est pas le cas. Dans la Family, il y avait aussi des filles éduquées, diplômées. Par exemple une certaine Sandra Good, qui a fait des études de littérature anglaise, d’espagnol et de biologie marine, et qui était politisée. Comment des jeunes filles comme cela, venues souvent de milieux rangés et bourgeois (l’auteur le souligne), ont-elles pu succomber à un tel monstre ? Eh bien cela me semble très clair, très cohérent. La clé de l’énigme, c’est que Manson leur parlait exactement le langage que toute leur époque leur avait appris à comprendre, à aimer. Manson a déclaré ceci lors de son procès (je cite toujours le livre) : « Vous pouvez faire ce que vous voulez de moi mais vous ne pouvez pas m’atteindre parce que je ne suis que mon amour. » Si Manson exerçait une telle emprise sur ses interlocuteurs, c’est parce qu’il se situait, exclusivement, au niveau des émotions. Il parlait d’amour, de partage, il chantait des chansons, il disait qu’il fallait vivre dans le présent, ne pas se soucier de l’avenir. Il ne faisait pas appel à leur raison. Il avait instinctivement compris que dans le monde de 1967, dans lequel il débarquait après avoir passé sa jeunesse dans différents centres de détention, ce n’étaient pas des idées, des convictions, des vérités qui faisaient agir les gens, mais ce qu’ils ressentaient, tout simplement. C’est très exactement le monde dans lequel nous vivons. Nous n’acceptons plus de souffrir pour une cause qui nous dépasse, pour le devoir, la vertu, pour Dieu, pas plus pour l’avenir, ni pour les autres (les baby boomers ont placé leurs parents dans des EHPAD et ont laissé des dettes monumentales à leurs enfants). Ce qui compte, c’est de se sentir bien, d’où le succès des stars de rock et de pop qui sont les vrais maîtres des cœurs et des corps à notre époque (qui peut rivaliser avec Mick Jagger ?). Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ce n’est plus un principe abstrait qui nous domine, mais nos affects, quelles qu’en soient les conséquences. Pas de logique, pas de raison. Pas de religion surtout. De la musique, des sensations.
Je comprends Mary Brunner comme si je l’avais faite. Elle était en prison au moment des meurtres de Cielo Drive et n’a donc pas commis d’homicide. Après 1977 elle a changé de nom, elle a disparu des radars. Mais si elle pouvait parler de son expérience aujourd’hui, elle te dirait ceci : « Oui, c’est vrai, j’ai suivi Charles Manson, j’ai même été la première à le faire. Mais c’était irrésistible, c’était plus fort que moi, voilà la vérité toute nue. Charles disait que toute la société n’est que mensonge et hypocrisie, que rien ne doit être propriété privée, qu’il faut tout partager, vivre dans l’amour. Il avait une vision si nette de ce qu’il voulait, un tel pouvoir de persuasion, et je m’ennuyais tellement dans mon quotidien, que je l’aurais suivi au bout du monde, sans hésiter. Il y avait un type qui me faisait des avances à la bibliothèque de la fac, un certain Brad. Un gars sérieux, fiable, attentionné. Si je m’étais mise avec lui, j’étais assurée d’avoir une vie réglée, sans surprises. Mais je n’en voulais pas. Charlie m’offrait le frisson de l’aventure, et cela n’avait pas de prix. Je préférais vivre dans la misère avec Charlie et son harem (nous n’avions pas de quoi manger, nous faisions les poubelles des grandes surfaces), plutôt que de m’installer avec ce type terne. Dès le début, dès le premier jour j’ai senti qu’il y avait quelque chose de mauvais dans le regard de Charlie. Mais c’est justement cela qui m’attirait. Je vivais dans une société de consommation, sans Dieu, sans transcendance, sans sacré, et seul ce que je ressentais m’importait. Je ne voulais pas faire le bien, « donner de bons fruits » comme dit la Bible. Je voulais du plaisir, me sentir vivante, me sentir bien. Et je sais que si c’était à refaire, placée dans les mêmes circonstances, je le referais, sans la moindre hésitation. »

2 août 2019

Voltaire, Schopenhauer et la haine des juifs



À présent, chacun aspire à séparer sa personnalité des autres, chacun veut goûter lui-même la plénitude de la vie ; cependant, loin d’atteindre le but, tous les efforts des hommes n’aboutissent qu’à un suicide total, car, au lieu d’affirmer pleinement leur personnalité, ils tombent dans une solitude complète. En effet, en ce siècle, tous se sont fractionnés en unités. Chacun s’isole dans son trou, s’écarte des autres, se cache, lui et son bien, s’éloigne de ses semblables et les éloigne de lui. Il amasse de la richesse tout seul, se félicite de sa puissance, de son opulence ; il ignore, l’insensé, que plus il amasse plus il s’enlise dans une impuissance fatale.

Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov

Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« J’ai beaucoup lu dans ma jeunesse, me dit-il. Aujourd’hui encore, quand je retourne dans ma famille, que je passe devant ma bibliothèque, je ne peux pas revoir certains volumes sans émotion. Deux auteurs en particulier : Schopenhauer et Voltaire. Je ne suis pas du tout bibliophile, mais le beau volume du Monde comme volonté et comme représentation aux P.U.F., avec la couverture cartonnée, que j’ai dû acheter vers 2002, ou les deux volumes des Contes de Voltaire chez Folio m’attirent irrésistiblement, j’ai toujours envie de les toucher, de les ouvrir. Il suffit d’ouvrir Voltaire pour percevoir toutes les qualités de son intelligence : ces phrases parfaites, ni trop longues ni trop courtes, cette pensée nette, précise, lumineuse, cette foi dans le progrès et la civilisation qui surmonte le constat de toutes les horreurs du monde. J’aspirais à avoir précisément les mêmes qualités d’équilibre et de lucidité. Je lisais beaucoup Platon aussi, qui ressemble tellement à Voltaire et Schopenhauer par certains côtés : l’ironie, l’intelligence, le refus des jouissances vulgaires et des passions fortes. Je me souviens en particulier d’un de ses dialogues de jeunesse, Alcibiade, qui me ravissait et que j’ai lu plusieurs fois. J’avais vraiment le sentiment d’avoir trouvé ma famille intellectuelle, d’être chez moi chez ces auteurs. Il me semblait qu’ils me conduiraient tout naturellement vers un avenir radieux, loin des inepties frénétiques du monde moderne.
Il y beaucoup de points communs entre Voltaire et Schopenhauer. Ce sont deux rentiers qui ont vécu à l’abri des tempêtes du monde, vingt ans à Ferney pour Voltaire, près de trente ans à Francfort pour Schopenhauer, dans des ermitages où ils ont pu polir des œuvres magistrales. Des solitaires, pas de femmes, pas d’enfants, des êtres totalement voués à l’aventure intellectuelle où ils se sont illustrés avec éclat. L’attirance irrésistible que ces deux auteurs ont exercée sur moi, je pense qu’ils peuvent l’exercer sur tous les êtres avides d’accomplissement intellectuel. Leur séduction est souveraine, et c’est, je te le dis comme je le pense à présent, avec l’expérience de la vie et du monde, c’est la séduction du diable. L’essence la plus pure du péché se trouve chez Voltaire et Schopenhauer, c’est pourquoi il est si difficile de leur résister. Il y a tout : le culte de l’intelligence, la volonté de se créer son petit bonheur à part (le fameux « il faut cultiver son jardin »), la déification des œuvres de l’homme (pense au statut des arts chez ces deux auteurs), la prétention de réaliser son salut soi-même, sans aide extérieure. Il y a tout, et précisément ce que veut par-dessus tout l’homme moderne : se sauver du monde, briller par ses qualités propres. Le péché d’orgueil dans toute sa pureté. Laisse-moi te lire un passage de Dostoïevski, il avait tout prévu. »
Il se leva, saisit un volume sur sa table de travail et me lut le passage suivant : « À présent, chacun aspire à séparer sa personnalité des autres, chacun veut goûter lui-même la plénitude de la vie… »
Il se tut un instant, et reprit sur un ton soucieux : « Cette influence si forte de Voltaire et Schopenhauer, j’estime qu’elle a été funeste entre toutes. C’est de Voltaire que viennent en grande partie toutes les horreurs de la Révolution : le massacre des ecclésiastiques, la profanation des lieux de culte et des tombes des rois, tout cela vient du travail de sape de Voltaire qui a tourné la liturgie catholique en ridicule pendant des décennies, sur des milliers de pages. Toute la substance spirituelle avait été détruite, il ne restait plus qu’à abattre des corps déjà considérés comme morts. Quant à Schopenhauer, tout le nihilisme du début du vingtième siècle en découle : Hitler avait son buste sur son bureau et avait emporté Le Monde comme volonté et comme représentation dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Quelle valeur accorder à la vie humaine quand on pense que tout n’est qu’illusion, voile de Maya, que notre substance profonde est indestructible ? L’homme voltairien, schopenhauerien, se coupe des autres, méprise la charité chrétienne. Mais lorsque ces influences s’emparent de peuples entiers, c’est la porte ouverte à toutes les rages destructrices, au nom du Bien évidemment.
Sais-tu ce qui est très révélateur chez ces deux auteurs ? C’est leur haine du juif, de la Bible. C’est plus que de la haine, c’est de l’obsession, chez chacun d’eux. Voltaire y revient sans cesse, sans cesse. Je te cite quelques phrases, mais tu peux ouvrir le Dictionnaire philosophique ou l’Essai sur les mœurs, cela revient à chaque page, vraiment : « On ne voit au contraire, dans toutes les annales du peuple hébreu, aucune action généreuse. Ils ne connaissent ni l'hospitalité, ni la libéralité, ni la clémence. Leur souverain bonheur est d'exercer l'usure avec les étrangers ; et cet esprit d'usure, principe de toute lâcheté, est tellement enraciné dans leurs cœurs, que c'est l'objet continuel des figures qu'ils emploient dans l'espèce d'éloquence qui leur est propre. Leur gloire est de mettre à feu et à sang les petits villages dont ils peuvent s'emparer. Ils égorgent les vieillards et les enfants ; ils ne réservent que les filles nubiles ; ils assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ; ils ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs : ils sont ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionné dans aucun temps, chez cette nation atroce » (Essai sur les mœurs, VI). « Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable eût pu exister sur la terre : mais, comme cette nation elle-même nous rapporte tous ces faits dans ses livres saints, il faut la croire » (Essai sur les mœurs, introduction). « Les Juifs seuls sont en horreur à tous les peuples chez lesquels ils sont admis » (Essai sur les mœurs, CII).
Et chez Schopenhauer c’est à peine plus léger, il en parle moins, mais à chaque fois qu’il le fait c’est avec une hargne étonnante : « Un petit peuple de rien du tout, isolé, bizarre, gouverné sacerdotalement c’est-à-dire par la folie, parfaitement méprisé d’ailleurs de toutes les grandes nations de l’Orient et de l’Occident, ses contemporaines, je veux parler du peuple juif » (Le Monde comme volonté et comme représentation, II, 49). Houellebecq, qui connaît bien Schopenhauer, déclare très justement : « Le monothéisme est le seul sujet qui lui fasse réellement perdre son calme » (entretien au Point, octobre 2016).
Cette haine du juif, ce dégoût pour l’Ancien Testament, est très caractéristique, j’y vois la clé de leur vision du monde. Il faut constater, entre parenthèses, que ce sentiment est très partagé chez les agitateurs intellectuels de notre époque : les écologistes ne pardonnent pas à l’Ancien Testament son anti-panthéisme et la prééminence de l’homme sur la création, les féministes vomissent le patriarcat, les démocrates – la verticalité du pouvoir, l’homme moyen – l’anti-sentimentalisme et le ritualisme, etc. Mais ce que Voltaire et Schopenhauer n’acceptent pas, ce qui ne passe pas, en fin de compte, c’est la transcendance radicale du Dieu biblique. Yahvé est un Dieu qui intervient dans l’histoire, qui dépouille l’homme de son aspiration à forger son propre destin, à édifier son propre bonheur. Et cela, c’est inacceptable. L’intelligence se cabre : quand on est Voltaire ou Schopenhauer, on n’accepte pas de voir sa destinée remise entre les mains d’un Dieu qui parle à des bergères, à des gardeurs de moutons. On tient à ses prérogatives, on se hausse de toute la hauteur de l’intelligence humaine, seule capable d’amener la fin de l’histoire chez Voltaire, de prendre conscience d’elle-même et de déchirer le voile de Maya chez Schopenhauer.
J’ai beaucoup aimé Voltaire et Schopenhauer. J’avais entrepris des études de lettres, j’avais même commencé la rédaction d’une thèse de doctorat en littérature française et histoire des idées. J’aurais pu continuer dans cette voie, je serais peut-être professeur d’université à l’heure actuelle. Comme beaucoup, j’ai été sensible au chant des sirènes. Mais j’ai changé de voie, radicalement, le Seigneur ne m’a pas abandonné. Je ne me suis pas enfoncé dans cette solitude orgueilleuse de Voltaire et Schopenhauer, j’ai quitté Ferney, j’ai quitté Francfort. Je n’ai pas fermé la porte au Dieu de la Bible, je laisse ma vie se faire transformer et féconder par l’imprévu, par le transcendant, par l’autre. J’ai fait des rencontres, j’ai rencontré des trésors d’humanité dissimulés chez les personnes les plus simples, et de chacun j’essaie humblement d’apprendre quelque chose. Le Dieu de la Bible m’engage à partir sur les routes, à ne pas avoir peur, et même si le monde entier me pousse dans la direction contraire, vers mon confort, mes livres et mes écrans, je veux écouter la voix du Dieu de Jacob, pour ne plus rencontrer seulement l’image de la vie, bien propre, bien nette, bien voltairienne, mais la vie elle-même, enfin. »

26 juillet 2019

Les docteurs de l'Église sont-ils chrétiens ?



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Je me suis toujours efforcé d’être un bon chrétien, me dit-il. J’ai suivi les recommandations du Magistère en matière d’autorités intellectuelles, et j’ai étudié les deux plus grands docteurs de la Tradition, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Je n’oublie pas que Jean-Paul II a vivement recommandé, dans son encyclique Fides et ratio (1998), l’étude de saint Thomas d’Aquin, qualifié de « maître de pensée et [de] modèle d’une façon correcte de faire de la théologie » (43), ou que Léon XIII, dans son encyclique Æterni Patris (1879), le qualifiant « d’homme incomparable », exhorte le peuple chrétien, pour échapper à « l'immense péril dans lequel la contagion des fausses opinions a jeté la famille et la société civile », « à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas ».
Je reconnais, chez Augustin, chez Thomas, une pensée ferme, abondante, un amour sincère de la vertu, une recherche ardente de la vérité. Mais tout ceci, précisément, me semble plus grec, plus philosophique, que véritablement chrétien. Dans sa Somme théologique, Thomas d’Aquin professe par exemple que « la volonté de Dieu est immuable » (I, 19, 7). Mais ce n’est pas du tout ce que nous dit la Bible ! Dieu change tout le temps d’avis dans la Bible, il change d’avis sur le sort de Sodome et Gomorrhe quand Abraham plaide en faveur des « dix justes » (Gn, 18, 32), il renonce à exterminer les Hébreux dans le désert après le veau d’or lorsque Moïse intercède pour eux (Ex, 32, 10), il change tout le temps d’avis chez les prophètes, frappant et bénissant tour à tour son peuple. Mais on comprend bien d’où saint Thomas a tiré sa proposition d’une « volonté immuable » : il était habité par l’idéal platonicien, néoplatonicien, plotinien, de l’Un, immuable, éternel, intangible, etc. C’est très grec, mais ce n’est pas du tout biblique.
Même chose chez Augustin. Augustin parle tout le temps d’« éternité », de « vertu », de « bien », de « mal », de « substances corruptibles », « incorruptibles », etc. Là aussi c’est un vocabulaire philosophique, qui ne figure presque pas dans la Bible.
À vrai dire, c’est la notion même de Dieu de ces penseurs qui me gêne. Leur Dieu est une abstraction, c’est le Dieu universel des philosophes. Or le Dieu biblique est un Dieu concret, personnel, inscrit dans l’histoire. C’est ainsi que Yahvé se révèle dans le buisson ardent : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob » (Ex, 3, 6). Ou encore : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude » (Ex, 20, 2). C’est ainsi que Dieu se définit dans la Bible, le Dieu d’un petit peuple, de certains hommes choisis, et pas une abstraction universelle.
Il en est de même pour le Nouveau Testament. Là aussi, c’est à partir du concret, de l’historique, que Dieu se révèle. Il n’y a pas de Dieu ineffable trônant dans les nuages dans le Nouveau Testament, il n’y a que le Fils, le Saint-Esprit et le Père. Le Fils qui est le seul chemin vers le Père et le seul dispensateur du Saint-Esprit. Si l’on va au-delà, si l’on conçoit un Dieu absolu, monolithique, immuable, on tombe dans le Dieu unique de l’islam, dans la substance de Spinoza, dans le Dieu horloger de Voltaire. Ce n’est plus du tout chrétien.
Encore une fois, je ne veux pas du tout faire preuve de subversion. Je reste et je resterai toujours humblement soumis à notre sainte Mère l’Église. Mais comprends-moi bien : c’est le Dieu d’Abraham, de David et de Jésus-Christ que je prétends suivre, et pas celui d’Aristote et de Platon. »

19 juillet 2019

André Gide : Corydon



Lu Corydon, d’André Gide, avec beaucoup d’intérêt. Cela faisait longtemps que je voulais le lire. Toute la partie biologique me semble très renseignée et très pertinente. Gide voit dans la nature mâle une « surabondance de matière procréatrice », « plus de semence, infiniment plus de semence que de champ à ensemencer », ce qui explique à la fois la sublimation d’ordre artistique et ce qu’il appelle « l’uranisme ». Et pourtant Gide ne s’enferme pas dans un biologisme étroit, selon lui l’individu ne cherche pas tant la perpétuation de l’espèce (thèse de Schopenhauer) que la volupté, tout simplement, et par tous les moyens, ce qui explique là encore l’uranisme.
L’exposé de Gide est très clair, mais on sent que l’essai n’est pas son genre de prédilection. Il est poète avant tout, et considère avant tout le langage sous sa dimension poétique, littéraire, esthétique. D’où certaines préciosités parfois, une tendance à l’ellipse, à la concision, le contraire de ce style dense et remâché qui caractérise les penseurs et philosophes de profession.
La seconde partie est tout aussi intéressante que la première. Gide soutient que les époques de plus grand rayonnement artistique et intellectuel sont précisément celles où l’homosexualité s’est le plus librement manifestée : l’Antiquité grecque, la Renaissance italienne, l’époque élisabéthaine, etc. Au contraire, l’« exaltation de la femme » est un « indice de décadence ». Ici encore, je ne peux m’empêcher de partager l’avis de Gide. La vulgarité n’est jamais loin chez la femme, et elle est même souvent proportionnelle à la distinction de la forme. La femme nous entraîne vers le monde naturel, pulsionnel, foncièrement inharmonique, et cela n’a rien à voir avec les trésors de raffinement et d’intelligence que peuvent mettre au jour des hommes habités par l’idéal humain qui se dégage d’un amour masculin (Platon, Michel-Ange, etc.). D’ailleurs, cela explique beaucoup de choses quant à notre époque : le cinéma est l’art hégémonique, or la femme est souveraine au cinéma, d’où le prosaïsme et l’amertume profonde de notre temps, l’oubli foncier de l’art que nous connaissons. Ce n’est pas un hasard non plus, sans doute, si notre président actuel – homosexuel notoire – est le meilleur président que nous ayons eu depuis des années : la nature de ses inclinations explique la dignité et le sérieux qui émanent de lui, en comparaison des comportements d’adolescents attardés de ses prédécesseurs, fascinés par la biologie féminine. – Et pourtant, tous les trésors artistiques que les hommes sont à même de produire ne valent pas une seule vie, et c’est la femme qui donne la vie !

12 juillet 2019

Woody Allen : Wonder Wheel



Vu Wonder Wheel, le dernier film de Woody Allen, avec beaucoup de plaisir. Woody Allen avait plus de quatre-vingts ans quand il a réalisé ce film, il pourrait rester chez lui devant sa télé à regarder des matchs de baseball et à siroter des cocktails, comme Michel Houellebecq qui sort un livre tous les cinq ans. Au lieu de cela, il continue à écrire des scénarios, à organiser des castings, à s’occuper des décors, des costumes, à tourner, à monter, etc. On sent chez lui une vraie passion pour la dramaturgie, les histoires complexes : dans Wonder Wheel il cite Shakespeare, Sophocle, Eugene O’Neill, Tchekhov, etc. Quel autre cinéaste pourrait en dire autant, à son âge ? Et il y a toujours chez lui cette concision, cette cruauté chirurgicale de l’intrigue, qui alterne avec des monologues plus amples où s’exprime le désarroi devant le temps qui passe et les promesses non tenues de l’existence. Élégance, intelligence, maîtrise totale de son sujet.
Il est très intéressant de comparer les réactions suscitées par Wonder Wheel à celles qui avaient accompagné la sortie de Blue Jasmine, quatre ans plus tôt. Tout le monde s’était pâmé devant Blue Jasmine, Cate Blanchett a eu l’Oscar, etc., et j’étais pour ma part resté plutôt froid devant ce film que j’avais trouvé sec et anxiogène. Whonder Wheel reprend à peu près la même thématique (les affres d’une femme dans la quarantaine), en y ajoutant un cadre poétique, l’ambiance des années cinquante, la musique, des éclairages presque oniriques, et le film fait un four. « Me too » est passé par là. Ingratitude et inconséquence de tout ce milieu, des actrices en particulier, que Woody Allen a fait vivre et a sublimé pendant des décennies, et qui jurent maintenant qu’elles ne tourneront plus jamais avec lui. Le milieu du cinéma : milieu de l’instantané, de l’éphémère, de l’émotionnel, du vice dans ce qu’il a de plus substantiel. Woody Allen est suffisamment détaché et intelligent pour s’en remettre, il tourne déjà son prochain film en Espagne, mais on mesure dans cette affaire que, selon la Parole biblique, tout ce qui est offert aux idoles, si séduisantes soient-elles, est finalement voué à la perdition.
Woody Allen est décidément mon réalisateur vivant préféré. Je retrouve chez lui ce rapport vraiment juif à l’existence, rapport distancié, caustique, jamais dupe. Au fond, les réalisateurs non juifs retombent toujours dans le panthéisme (Terrence Malick) ou dans les expériences extrêmes, l’idolâtrie de la femme, du plaisir, etc. (Nicolas Winding Refn, Gaspar Noé, etc.). Tous les travers déjà dénoncés par la Bible il y a des siècles. Seul le rapport biblique à l’existence, avec une transcendance radicale de Dieu, et un univers abandonné à sa propre misère, rend possible cette lucidité, cette ironie, cette netteté des contours que l’on retrouve également chez Kubrick, autre réalisateur juif. Stanley Kubrick, Woody Allen, qui d’autre placer au-dessus ? Qui d’autre pour prendre la relève ?

5 juillet 2019

Goodbye Gotama



Ne te figure pas être sage.

Proverbes, 3, 7

Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« J’ai longtemps adhéré à la spiritualité bouddhiste, me dit-il. Je méditais. Je lisais le Dhammapada. Laisse-moi te dire, en quelques mots, ce que j’en pense aujourd’hui.
Je ne vais pas aborder l’aspect historique. D’après Etienne Couvert, dans son ouvrage Visages et masques de la gnose, le bouddhisme ne serait né qu’au IIIe siècle de notre ère dans le royaume de Bactriane. Il n’aurait aucune origine indienne, mais serait issu de l’hérésie manichéenne. Il n’y aurait aucune trace matérielle du bouddhisme antérieure à cette époque, tout ce qui concerne le Bouddha historique ne serait que pure légende. Je ne me prononce pas sur ces questions. J’observe juste que l’existence du Christ est avérée, elle, et que, sur ce point au moins, c’est bien le christianisme qui offre les garanties d’authenticité les plus sûres.
Mais cela est accessoire. Le cœur de mon propos, c’est la méditation. J’ai longtemps médité, pendant des années. Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai jamais remis en cause cette pratique. Je voyais des articles partout, des ouvrages en librairie qui prônaient tous la méditation, ne serait-ce qu’au strict point de vue de la santé psychique et du bien-être. La méditation est censée améliorer la capacité de concentration, le calme, la confiance en soi, etc. C’est presque par hasard que je suis ensuite tombé sur des articles et des études scientifiques qui disaient le contraire. Et là, en cherchant, on trouve beaucoup de choses. Soumettant ma propre pratique à un examen critique, j’y ai retrouvé certains effets négatifs de la méditation : distanciation par rapport à soi-même et aux événements, position de pur spectateur par rapport à l’existence, frontière accrue entre soi et les autres, etc. Aujourd’hui, je considère la méditation comme une pratique clairement néfaste. Dans la méditation, on se concentre uniquement sur ses émotions, on les observe naître, se développer et mourir. Dès lors, ce qui devient primordial dans l’existence, ce sont les émotions, et la manière dont on les gère. Cette vue, très répandue de nos jours, est radicalement fausse, pernicieuse. Elle enferme l’individu dans la bulle de sa subjectivité. Paradoxalement, c’est au contraire en acceptant l’objectivité des événements que l’on s’affranchit : on s’engage dans l’existence, on vainc sa peur, et on remplit pleinement sa vocation de personne libre et responsable. Ce n’est pas toujours facile. Mais des chemins s’ouvrent toujours dans cette voie, tandis que l’entase bouddhiste, plus confortable au début, ne débouche en réalité sur rien du tout.
C’est en approfondissant ma connaissance de la doctrine chrétienne que j’ai découvert la véritable nature du bouddhisme. Dans le bouddhisme, comme dans la gnose, l’homme se suffit à lui-même pour parvenir au salut. Il n’y a pas besoin de Rédempteur. Chaque homme recèle en lui une graine de bouddhéité (ou de divinité chez les gnostiques), qu’il s’agit de faire émerger au moyen de pratiques ascétiques. L’homme recèle l’absolu en lui-même, il peut se passer de Dieu. C’est une pure hérésie. Il est d’ailleurs intéressant de constater que toutes les spiritualités orientales reposent sur des hérésies chrétiennes : on a le Père sans le Fils (l’islam), le Fils sans le Père (le bouddhisme), etc. Diviniser l’homme, faire son salut par soi-même, cela rejoint les tendances les plus fondamentales de la société contemporaine, et c’est vraiment la voie de la perdition.
Aujourd’hui, tout l’investissement de temps et d’énergie que j’ai consacré à la pratique et à la spiritualité bouddhistes me semble avoir été dépensé en pure perte. Tout cela n’a donné aucun fruit, sinon me couper de Dieu et de mes semblables. Rien de bon ne peut sortir du bouddhisme. Dans l’histoire, le bouddhisme n’a rien produit, et il n’y a jamais eu de société bouddhiste florissante. Le bouddhisme est en revanche très adapté à nos sociétés individualistes, car il rejoint parfaitement nos valeurs d’autonomie, d’immanence, notre quête perpétuelle d’auto-accomplissement et d’autojustification. Rien à voir avec l’accueil de l’Esprit Saint, qui surmonte tous les obstacles et qui ouvre sur la vraie vie, la vie de liberté, d’espérance et de charité, la vraie béatitude, promise et déjà connue.
Le bouddhisme correspondait parfaitement à mes tendances les plus profondes, et à celles de mon époque. Mais aujourd’hui j’y vois une impasse totale, une résurgence moderne de la gnose, et une des pires voies qui s’offrent à l’homme. »

28 juin 2019

Fiodor Dostoïevski : Les Frères Karamazov



Repris ces derniers jours Les Frères Karamazov de Dostoïevski. C’est la troisième fois que je me lance dans ce gros ouvrage. J’avais abandonné en 2001 au bout de cent cinquante pages. Je l’ai lu en entier en 2011, et j’avais été assez déçu. Il faut dire que mes attentes étaient grandes, envers ce que l’on considère comme l’un des sommets de la culture occidentale (dixit Freud, Einstein, Benoît XVI).
En fait, je crois qu’il est impossible d’apprécier ce roman à la première lecture. Si l’on n’a pas la vue d’ensemble, on se perd dans la profusion des détails. Mais à la relecture, tout semble clair, simple, schématique presque. La technique de Dostoïevski est impressionnante. Il arrive à maintenir une allure vivante et improvisée à toutes ses scènes, et pourtant tout a un sens, chaque phrase concourt à l’histoire générale, et ne s’éclaire parfois que plusieurs centaines de pages plus tard. Je crois que je n’ai jamais rien lu de tel. On est en plein mythe, et en même temps dans le réel le plus concret, le plus trivial.
En reprenant cette lecture, je suis frappé des résonances que ce livre trouve en moi. Il y a tout : la vie en province, le rapport au père, la dissemblance entre frères, l’aspiration mystique. Et quels personnages ! Fiodor Pavlovitch, le père dépravé et bouffon, est incroyablement réussi. Ivan Fiodorovitch est un des personnages les plus fascinants de toute la littérature romanesque. Nous sommes tous Ivan Fiodorovitch, c’est l’homme moderne : rationnel, sceptique, désabusé – je crois lire mon portrait en lui.
Mais c’est là aussi que se pose le grand problème soulevé par ce roman. On comprend bien que l’idéal de Dostoïevski c’est Aliocha, le cœur pur, l’innocent. Mais Ivan est-il libre de devenir Aliocha ? Ivan ne croit pas en Dieu, il n’aime personne – il le dit lui-même –, c’est un esprit froid, révolté par la souffrance dans le monde, en particulier celle des faibles, des enfants. Comment pourrait-il devenir aimant, humble, débordant de charité ? Dostoïevski ne le dit pas.

21 juin 2019

Stephen King : Ça



Achevé ces jours-ci la relecture intégrale de Ça, de Stephen King, que j’avais entreprise il y a presque deux ans. J’ai du mal à parler objectivement de ce roman. S’il y a un livre qui a changé ma vie, qui l’a vraiment fait basculer, c’est celui-ci. Au fond deux livres ont changé ma vie : Ça de Stephen King et les Vies des hommes illustres de Plutarque. J’avais douze ans quand je l’ai lu. Je me souviens de ce qui m’en a donné envie : il y avait une fille de mon âge, franchement laide, mauvaise élève, et que je connaissais à peine, que j’ai vue un jour en train de lire ce gros pavé, assise sur les marches, à la récré. J’ai ressenti quelque chose, et une fois que j’ai mis le doigt dans l’engrenage de Stephen King il ne m’a plus lâché.
Il y a des défauts dans Ça, ce n’est pas un joyau ciselé comme Simetierre par exemple. Les scènes d’horreur, en définitive, sont assez artificielles, fastidieuses, ce sont des passages obligés. Ce qui rend ce livre incomparable, ce qui en fait l’épopée de toute une génération, c’est l’ambiance, les personnages, cet été poisseux de 1958 dans une ville moyenne de Nouvelle-Angleterre, avec Ben l’obèse, Bill le bègue, Beverly et son père alcoolo. Ce sont des choses qui vous prennent aux tripes, face auxquelles on ne peut pas rester indifférent. C’est là le point fort de King, dans tous ses textes. Je me souviens d’une nouvelle par exemple, intitulée Le Radeau. L’élément fantastique n’est qu’un prétexte, ce qui compte et rend cette nouvelle inoubliable, c’est tout le reste : le décor triste et menaçant d’un petit lac isolé à la fin du mois d’octobre, les personnages qui emportent des bières dans leur vieille voiture, les filles et leurs corps offerts, le désir et la peur. La substance même de la vie. L’intrigue vient après. En cela, King se distingue complètement des épigones qu’il a créés en France (Musso, Chattam), dont les romans n’existent que par l’intrigue. Et c’est essentiel. Au fond on ne lit pas des romans pour entendre une histoire, mais parce qu’on a envie de rester avec des personnages, pendant des heures et des heures, dans des environnements cohérents, consistants, au point qu’on a l’impression d’y être. Et pas de courir frénétiquement d’un bar de New York à un loft cosy de San Francisco comme chez Musso.
J’ai l’impression que tout ce que je pourrais écrire sur Ça serait insuffisant, extérieur. Il y a des longueurs, on voit les ficelles partout, et le monstre n’est pas vraiment marquant en fin de compte. Mais dans cet amas difforme et disproportionné, il y a quelque chose de vrai qui passe, qui nous touche au plus profond de nous-même, et qui nous transforme, surtout quand on a douze ans : comme un ruisseau marécageux et malodorant, à la fin du mois d’août, au milieu des friches, dans lequel on irait jouer et oublier tout le reste, avec des gens comme nous, avec des amis.

14 juin 2019

Charles Bukowski : Je t'aime, Albert (Hot water music)



Lu Je t’aime, Albert (Hot water music) de Charles Bukowski, avec beaucoup de plaisir. Bukowski est vraiment le maître de la nouvelle, c’est à vrai dire le seul auteur que j’apprécie dans ce genre, aucun autre ne peut rivaliser avec lui. Il a sa manière, à la fois improvisée et impeccable, qui génère une espèce d’euphorie, un sentiment de liberté et d’authenticité. Il distille des vérités fondamentales sur la vie et la condition humaine au détour d’une réplique, d’une observation. Il est d’un pessimisme radical, mais il a le don de nous mettre de bonne humeur. Dans ces conditions, difficile de résister, et je ne connais personne qui dise du mal de Bukowski. Tout l’intérêt de ses textes, à la vérité, vient de l’auteur, de sa personnalité, c’est lui qu’on cherche et qu’on est heureux de trouver, et il en a parfaitement conscience, il se met en scène sans cesse, avec son flegme éthylique, son œil pétillant, ses dérapages scatologiques. On recueille les pommes, mais c’est le pommier qui nous intéresse en fin de compte. Tout le contraire des écrivains actuels (Musso, Joël Dicker) qui s’effacent complètement derrière leur mécanique romanesque.
Malgré tout, il y a toujours eu je ne sais quoi qui m’a retenu d’adhérer inconditionnellement à l’œuvre de Bukowski. Sa manière de tourner en ridicule certains êtres m’agace (les poètes ratés qui vivent aux dépens de leur mère ou de leur copine par exemple, figure récurrente chez lui). Stephen King ne se moque de personne, et il vient d’en bas lui aussi. Au fond, derrière l’euphorie immédiate, le lecteur se sent toujours un peu rabaissé en lisant Bukowski : le vieux Buk tient mieux l’alcool, il est plus drôle, plus coriace, il plaît davantage aux femmes, il couche davantage, il a une plus grosse bite, etc. Tout ça est très explicitement répété, nouvelle après nouvelle. Au fond, Bukowski ne propose pas une voie universelle, c’est un cas unique, il l’écrit noir sur blanc (« Ne te compare pas à moi, c’est l’erreur que la plupart des gens font »), et je crois que c’est ça qui me gêne le plus. Ça heurte mon côté à la fois catholique et philosophique : pour moi les livres sont des outils de partage, de communion, l’auteur tend la main au lecteur et le guide vers des contrées qu’il a déjà, pour sa part, foulées. Chez Bukowski, on admire la bête de foire et après on rentre chez soi.

7 juin 2019

De l’échec de toutes les tentatives d’apologétique chrétienne



Le point que je voudrais aborder dans cet article est l’un des plus troublants pour un chrétien honnête, il est pourtant incontestable – et je crois en avoir trouvé l’explication. Ce point est le suivant : comment expliquer que toutes les tentatives de discours apologétique chrétien se soient sans exception soldées par un échec ? Comment expliquer que ces textes, écrits par des auteurs à la fois sincères et brillants, n’aient au fond converti personne, et qu’ils n’aient nullement modifié, si peu que ce soit, le regard du monde sur la foi – ni même, à la vérité, changé l’Église de l’intérieur ? C’est à six auteurs en particulier que je pense : Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin, Blaise Pascal, Jean-Jacques Rousseau (dans la Profession de foi du vicaire savoyard) et François-René de Chateaubriand (dans Le Génie du christianisme).
Le grand tort de tous ces auteurs, c’est qu’ils se placent sur le terrain de l’adversaire. Ils sont contraints d’adopter une vision du monde non chrétienne, philosophique, et ils tentent ensuite de faire rentrer le christianisme dans ce système. Il n’y a qu’à observer le vocabulaire employé : c’est un vocabulaire moral, celui des vertus gréco-romaines, ou bien des considérations cosmologiques, là aussi tirées des philosophes grecs et totalement absentes de la Bible. Dès lors leur discours est intégré dans ce qu’ils prétendent combattre, c’est fatal. Or le christianisme n’est pas une morale, c’est même le contraire d’une morale, comme l’a fort bien démontré Jacques Ellul dans plusieurs ouvrages. La Bible n’est pas non plus un discours de type rationnel ou argumentatif, c’est le récit d’innombrables événements factuels et le dépôt de la Parole de Dieu, laquelle est toujours circonstanciée, ambivalente, paradoxale, contradictoire souvent, jamais apodictique. En se plaçant sur le terrain du discours et de la rationalité, les apologistes avalisent en fait la supériorité du discours naturel, issu de l’expérience et de la raison.
Le point décisif, c’est que le christianisme n’est pas fait pour engendrer des discours, mais pour transformer – radicalement – la vie. Ce ne sera pas à ses écrits que l’on reconnaîtra le chrétien, mais à son rapport à l’existence, à son cœur, à ses actes (d’où la parole de l’Évangile : « Vous reconnaîtrez l’arbre à ses fruits »). Le christianisme est existentiel, non rationnel. Il change le monde, il rend libre par rapport aux conformismes et aux pressions diverses, il transforme ses interlocuteurs par la manière dont il s’adresse à eux, dont il les considère, dont il les regarde, et non par ce qu’il leur dit. C’est pourquoi l’apologétique est au fond anti-évangélique, polluée par l’orgueil et la superbe du siècle. Les apôtres n’ont pas écrit des livres, ils ont écrit des lettres ; ils ne se sont pas enfermés dans leur chambre, ils ont pris leur bâton et ils sont partis sur les routes.

3 juin 2019

L'idiot du village

Je discutais l’autre jour avec un vieil ami.
« J’ai travaillé à une époque dans les bibliothèques publiques, en Auvergne, me dit-il. Je me souviens d’un garçon qui venait régulièrement dans la bibliothèque d’un village un peu paumé, un trou perdu comme on dit. Il s’appelait Thibaut. Il devait avoir une vingtaine d’années. Il avait je ne sais quels handicaps mentaux et physiques, pas mal de kilos en trop, mais ce n’était pas un débile pour autant, on communiquait tout à fait normalement avec lui. Il avait les dents un peu de travers, une élocution traînante. Il savait à peine lire et écrire, il passait tout son temps devant les postes informatiques à regarder des dessins animés, et on voyait la raie de ses fesses au-dessus de son short. Bref, c’était l’idiot du village. En discutant avec mes collègues, j’avais appris qu’il n’avait pas eu une vie facile : il avait été abandonné par ses parents, il avait été dans des familles d’accueil, et il était à l’époque dans une espèce de foyer pour jeunes adultes handicapés. Il détonnait par rapport au reste, c’était un vrai personnage à la Dostoïevski, perdu au fond de l’Auvergne.
Les gens aimaient bien Thibaut. Il parlait avec les bibliothécaires, les vieilles dames demandaient de ses nouvelles quand il n’était pas là. Au fond, il avait une vie sociale plus riche que la plupart des gens normaux. Et il suscitait quelque chose de positif, l’atmosphère était plus légère quand il était là. Attention, je ne dis pas que c’était un saint, pas du tout. D’après ses tuteurs il lui arrivait parfois d’entrer dans des colères terribles, incontrôlables. Mais malgré tout, je pense qu’on peut dire que quelque chose de l’idéal évangélique passait à travers lui. Il n’avait aucune attache familiale ou sentimentale, il réalisait à la lettre le précepte évangélique de quitter sa famille et ses proches, et c’était assez inédit dans notre société où ces attaches sont au fond la seule croyance qui demeure, la seule chose pour laquelle les gens sont encore prêts à donner leur vie. Il n’avait pas d’orgueil bien sûr, pas d’ambition, pas d’argent. Il vivait dans le présent, il regardait ses dessins animés pendant une heure ou deux et il repartait. C’était l’application à la lettre du précepte évangélique : « Occupez-vous d’aujourd’hui, à chaque jour suffit sa peine. » On mesurait, par rapport à lui, le poids de toutes nos chaînes : le souci du lendemain, les responsabilités, l’argent, la famille, etc. En sa présence, on se disait que tout ça n’était pas essentiel, que la vie était à la fois plus simple et plus immédiate. Les gens l’aimaient bien, et je me souviens très bien de lui, alors que j’en ai oublié tant d’autres. La vie est bizarre parfois, on rencontre des gens qui nous font changer nos perspectives, et ce n’est pas ceux qu’on aurait imaginés. »

23 mai 2019

Trois idoles philosophiques



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Je comprends tout à fait que l’on rejette la foi chrétienne, me dit-il, mais ce qui est vraiment risible, à la fois prétentieux et vain, c’est de croire pouvoir démolir la foi à coups d’arguments philosophiques. J’ai discuté mille fois avec des intellectuels sur ces sujets, et c’étaient toujours les trois mêmes philosophes qui revenaient, encore et encore : Descartes, Spinoza, Nietzsche, Descartes, Spinoza, Nietzsche. Les athées n’ont aucune originalité, ils sont d’un conformisme atterrant, pire que des vieilles bigotes avec leur rosaire. Laisse-moi donc te dire, une fois pour toutes, ce que je pense de cette fameuse Trinité : Descartes, Spinoza, Nietzsche.
Descartes tout d’abord. C’est un grand philosophe, un philosophe authentique, je n’aurai pas le ridicule de le nier. Il a eu l’immense mérite de sortir la philosophie de l’ornière scolastique. Il a engendré toute une lignée de penseurs vigoureux, jusqu’à notre époque. Mais enfin, quand on loue Descartes, on sélectionne avec soin les textes, et on n’en retient à la vérité que trois : le Discours de la méthode, les Méditations métaphysiques et la première partie des Principes de la philosophie. Tout cela a une apparence austère et rigoureuse propre à séduire les esprits athées, fort influençables et désireux de trouver un terrain solide sur lequel s’appuyer. Mais ceci n’est que l’introduction de la pensée de Descartes, et tout le reste on n’en parle jamais. As-tu lu le traité des Passions de l’âme ? C’est plus fantasmagorique que la Genèse, crois-moi. On y parle d’« esprits animaux » qui s’enflamment dans le cœur ou dans la rate, je ne me souviens plus, et qui en passant au cerveau causent le désir, ou la pitié, ou la colère. Et ça se développe sur des pages et des pages, un matérialisme primaire dont il ne reste rien de nos jours. Et tout est à l’avenant chez Descartes : la théorie des tourbillons, l’animal-machine qui ne se distingue en rien d’une horloge bien réglée, etc. Alors Descartes est un grand philosophe, d’accord, mais qu’on ne prétende pas détruire la subtilité rabbinique de la Bible, affutée sur des générations et des générations, au milieu des guerres, des catastrophes et des persécutions, à l’aide d’arguments de cet ordre. Il suffit de retourner la prétendue rigueur des cartésiens contre eux-mêmes pour en venir à bout.
Mais ce n’est pas là le plus grand tort de Descartes. Ce que je ne pardonne pas à Descartes, c’est qu’il est à l’origine de l’individu contemporain, enfermé dans sa subjectivité et ses émotions, ne cherchant qu’une seule chose : « se sentir bien », à n’importe quel prix, aveugle et obtus à tout le reste. En enfermant l’individu dans sa conscience personnelle, Descartes s’est coupé de la rude et virile objectivité biblique et romaine. Ce n’est plus le monde qui précède l’individu, c’est l’individu qui génère le monde. Dès lors plus de politique, plus de lois, plus de rites, plus de communauté humaine, mais seulement ce qu’une de mes connaissances appelle plaisamment « la branlette narcissique du consommateur bobo ». L’intersubjectivité est tout ce qui reste, d’où les passions tristes, névroses, harcèlements, frustrations, etc. L’horreur moderne dans toute sa splendeur. Permets-moi de préférer les chants des lévites, les danses des vierges au son du tambourin tandis que l’on amène le bœuf consacré à l’autel du Dieu dont on ne doit pas prononcer le nom.
Passons à Spinoza. Il est frappant de constater avec quel empressement, quelle unanimité les athées se rabattent sur L’Éthique, comme si l’alpha et l’oméga de la Création y étaient contenus. Les croyants ne considèrent pas la Bible avec plus de vénération, plus de servilité. On se barricade derrière Spinoza pour dissimuler son absence totale de conception personnelle quant au monde et à la vie de l’homme. Et tout y passe : le panthéisme, le déterminisme, le désir comme essence de l’homme, etc. Tous les clichés rebattus un millier de fois. On se sent tellement supérieur quand on déclame qu’on ne croit pas à la liberté individuelle, que le bien et le mal n’existent pas, etc. Il n’y a plus rien à rétorquer après ça. Mais quand on creuse un peu, à quoi renvoient ces belles formules ? Tout d’abord, et c’est proprement incroyable, sans équivalent peut-être dans l’histoire de la philosophie, on ne trouve pas une seule idée originale chez Spinoza. C’est une reprise pure et simple des théories de la nature des stoïciens. Spinoza n’aurait pas existé, on aurait pu reconstruire son ouvrage phrase par phrase à partir des fragments de Chrysippe, Posidonios, etc. Mais Spinoza en impose grâce à sa « méthode géométrique » et à sa terminologie obscure. Descartes avait eu le grand mérite de mettre fin au jargon scolastique, et celui-ci revient en force avec Spinoza : substance, essence, accident, etc. On revient au pédantisme des docteurs et à leur savoir verrouillé. Et comme tout cela flatte l’orgueil des agnostiques, qui n’ont pas eu l’occasion de s’initier à l’humilité chrétienne ! Tous ceux qui se piquent de philosophie ont écrit leur livre ou leur étude sur Spinoza : André Comte-Sponville, Michel Onfray, Frédéric Lenoir, Alain Minc, Jacques Attali, etc. Quand je te parlais du conformisme des athées. Et tout le monde s’en fiche, ces ouvrages ne se vendent pas, le moindre livre du pape se vend dix fois plus. C’est que tout le spinozisme est purement verbal. J’ai longtemps cherché un homme habité par la fameuse « béatitude » de Spinoza, je n’en ai jamais vu. Par contre j’ai souvent vu des vieilles femmes malades, la Bible à leur chevet, rayonnantes, souriant tout le temps. Qui peut se réclamer vraiment, authentiquement, de Spinoza ? Personne. Goethe peut-être, mais qui lit encore Goethe ?
Ce qui plaît à l’homme moderne chez Spinoza, c’est au fond sa conception de la nature. La paresse de l’homme moderne était flattée par le subjectivisme de Descartes, sa superficialité et son vide spirituel seront flattés par le « deus sive natura » de Spinoza. On est ému par les forêts, les oiseaux, on a peur de mourir, on ne conçoit rien au-delà de ce que perçoivent les sens, alors on est tout content de se réfugier dans le grand Tout de Spinoza, on se raccroche au moins à ça. Mais ce n’est pas le grand Tout qui nous sauvera, et ce n’est pas le grand Tout qui nous incitera à nous montrer un peu plus patient et plus tolérant à l’égard de nos semblables. Je préfère encore l’athéisme sarcastique et blasphématoire d’un Cioran à ces intellectuels crispés qui se cachent toujours derrière L’Éthique de Spinoza, au moins c’est plus franc et plus amusant.
Passons maintenant à Nietzsche. Franchement j’aime bien Nietzsche. Je n’ai pas envie d’en dire du mal. C’est une sensibilité très délicate, un poète, et un vrai philologue, il savait de quoi il parlait, ce n’était pas de l’esbrouffe. Mais quand les athées le présentent comme le destructeur impitoyable et sanguinaire de la morale et de la religion, c’est risible. Il faut voir le rôle qu’il a joué dans le trio avec Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, ou encore avec Richard et Cosima Wagner. C’est l’éternel dindon de la farce. Et il faut lire ses lettres à sa sœur : il a la maturité émotionnelle d’un garçon de quinze ans. Récriminations et jérémiades, délire de grandeur et de persécution. Les apôtres, les Pères de l’Église avaient des communautés à gérer, des luttes politiques à soutenir, ils mettaient leur vie en jeu, on est quand même à un autre niveau d’exigence existentielle. Mais ne considérons pas les données biographiques, restons-en à l’œuvre. Ce qui est caractéristique chez Nietzsche, c’est qu’il n’y a pas le moindre point de contact direct avec la vie chez lui. Seulement avec les livres. Nietzsche ne voyageait pas sans emporter des malles de livres, c’est révélateur. Alors on trouve tout chez Nietzsche, des analyses pénétrantes et des formules saisissantes sur Eschyle et Montaigne, Shakespeare et Mozart. Mais, contrairement à Descartes, Nietzsche ne s’est jamais posé dans la solitude originelle de l’homme pour étudier les données premières de son expérience et de sa conscience. Même un ouvrage comme Ainsi parlait Zarathoustra n’aborde jamais la vie de front, ce ne sont que des clés qui renvoient à Wagner, au christianisme, aux obsessions érudites de Nietzsche. Et quel est le fruit d’une authentique culture nietzschéenne ? Des individus péremptoires, agressifs, misanthropes, solitaires, fous. À comparer avec la qualité humaine d’un Louis-Marie Grignion de Montfort, auteur d’un Traité de la vraie dévotion à la vierge Marie.
- Mais si tu détruis ainsi nos philosophes les plus profonds et les plus renommés, vers quel penseur me tournerai-je ? m’écriai-je.
- Lis la Bible, c’est là le dépôt le plus riche, le plus authentique et le plus salutaire concernant l’expérience humaine, me répondit-il. Mais si tu veux absolument lire un philosophe, lis Sénèque. C’est un vrai philosophe, qui s’est jeté dans la quête de la sagesse de toutes ses forces (et elles étaient grandes), et qui philosophait encore au moment de mourir. Les questions cruciales de l’existence y sont abordées franchement, sans intellectualisme, sans esprit de système : la solitude, la douleur, la vieillesse, la mort. Bien sûr il y a chez Sénèque du pédantisme, des formules outrancières, c’était le tour de sa personnalité. Mais la matière du discours y est, c’est ça qui compte, cette volonté acharnée de revenir toujours au centre du problème, de se couper de toutes les entraves matérielles et émotionnelles, d’accéder à la vraie liberté du sage, indépendamment des circonstances. Crois-moi, c’est moins brillant, mais ça vaut largement Descartes, Nietzsche et Spinoza. »