21 juin 2019

Stephen King : Ça



Achevé ces jours-ci la relecture intégrale de Ça, de Stephen King, que j’avais entreprise il y a presque deux ans. J’ai du mal à parler objectivement de ce roman. S’il y a un livre qui a changé ma vie, qui l’a vraiment fait basculer, c’est celui-ci. Au fond deux livres ont changé ma vie : Ça de Stephen King et les Vies des hommes illustres de Plutarque. J’avais douze ans quand je l’ai lu. Je me souviens de ce qui m’en a donné envie : il y avait une fille de mon âge, franchement laide, mauvaise élève, et que je connaissais à peine, que j’ai vue un jour en train de lire ce gros pavé, assise sur les marches, à la récré. J’ai ressenti quelque chose, et une fois que j’ai mis le doigt dans l’engrenage de Stephen King il ne m’a plus lâché.
Il y a des défauts dans Ça, ce n’est pas un joyau ciselé comme Simetierre par exemple. Les scènes d’horreur, en définitive, sont assez artificielles, fastidieuses, ce sont des passages obligés. Ce qui rend ce livre incomparable, ce qui en fait l’épopée de toute une génération, c’est l’ambiance, les personnages, cet été poisseux de 1958 dans une ville moyenne de Nouvelle-Angleterre, avec Ben l’obèse, Bill le bègue, Beverly et son père alcoolo. Ce sont des choses qui vous prennent aux tripes, face auxquelles on ne peut pas rester indifférent. C’est là le point fort de King, dans tous ses textes. Je me souviens d’une nouvelle par exemple, intitulée Le Radeau. L’élément fantastique n’est qu’un prétexte, ce qui compte et rend cette nouvelle inoubliable, c’est tout le reste : le décor triste et menaçant d’un petit lac isolé à la fin du mois d’octobre, les personnages qui emportent des bières dans leur vieille voiture, les filles et leurs corps offerts, le désir et la peur. La substance même de la vie. L’intrigue vient après. En cela, King se distingue complètement des épigones qu’il a créés en France (Musso, Chattam), dont les romans n’existent que par l’intrigue. Et c’est essentiel. Au fond on ne lit pas des romans pour entendre une histoire, mais parce qu’on a envie de rester avec des personnages, pendant des heures et des heures, dans des environnements cohérents, consistants, au point qu’on a l’impression d’y être. Et pas de courir frénétiquement d’un bar de New York à un loft cosy de San Francisco comme chez Musso.
J’ai l’impression que tout ce que je pourrais écrire sur Ça serait insuffisant, extérieur. Il y a des longueurs, on voit les ficelles partout, et le monstre n’est pas vraiment marquant en fin de compte. Mais dans cet amas difforme et disproportionné, il y a quelque chose de vrai qui passe, qui nous touche au plus profond de nous-même, et qui nous transforme, surtout quand on a douze ans : comme un ruisseau marécageux et malodorant, à la fin du mois d’août, au milieu des friches, dans lequel on irait jouer et oublier tout le reste, avec des gens comme nous, avec des amis.

14 juin 2019

Charles Bukowski : Je t'aime, Albert (Hot water music)



Lu Je t’aime, Albert (Hot water music) de Charles Bukowski, avec beaucoup de plaisir. Bukowski est vraiment le maître de la nouvelle, c’est à vrai dire le seul auteur que j’apprécie dans ce genre, aucun autre ne peut rivaliser avec lui. Il a sa manière, à la fois improvisée et impeccable, qui génère une espèce d’euphorie, un sentiment de liberté et d’authenticité. Il distille des vérités fondamentales sur la vie et la condition humaine au détour d’une réplique, d’une observation. Il est d’un pessimisme radical, mais il a le don de nous mettre de bonne humeur. Dans ces conditions, difficile de résister, et je ne connais personne qui dise du mal de Bukowski. Tout l’intérêt de ses textes, à la vérité, vient de l’auteur, de sa personnalité, c’est lui qu’on cherche et qu’on est heureux de trouver, et il en a parfaitement conscience, il se met en scène sans cesse, avec son flegme éthylique, son œil pétillant, ses dérapages scatologiques. On recueille les pommes, mais c’est le pommier qui nous intéresse en fin de compte. Tout le contraire des écrivains actuels (Musso, Joël Dicker) qui s’effacent complètement derrière leur mécanique romanesque.
Malgré tout, il y a toujours eu je ne sais quoi qui m’a retenu d’adhérer inconditionnellement à l’œuvre de Bukowski. Sa manière de tourner en ridicule certains êtres m’agace (les poètes ratés qui vivent aux dépens de leur mère ou de leur copine par exemple, figure récurrente chez lui). Stephen King ne se moque de personne, et il vient d’en bas lui aussi. Au fond, derrière l’euphorie immédiate, le lecteur se sent toujours un peu rabaissé en lisant Bukowski : le vieux Buk tient mieux l’alcool, il est plus drôle, plus coriace, il plaît davantage aux femmes, il couche davantage, il a une plus grosse bite, etc. Tout ça est très explicitement répété, nouvelle après nouvelle. Au fond, Bukowski ne propose pas une voie universelle, c’est un cas unique, il l’écrit noir sur blanc (« Ne te compare pas à moi, c’est l’erreur que la plupart des gens font »), et je crois que c’est ça qui me gêne le plus. Ça heurte mon côté à la fois catholique et philosophique : pour moi les livres sont des outils de partage, de communion, l’auteur tend la main au lecteur et le guide vers des contrées qu’il a déjà, pour sa part, foulées. Chez Bukowski, on admire la bête de foire et après on rentre chez soi.

7 juin 2019

De l’échec de toutes les tentatives d’apologétique chrétienne



Le point que je voudrais aborder dans cet article est l’un des plus troublants pour un chrétien honnête, il est pourtant incontestable – et je crois en avoir trouvé l’explication. Ce point est le suivant : comment expliquer que toutes les tentatives de discours apologétique chrétien se soient sans exception soldées par un échec ? Comment expliquer que ces textes, écrits par des auteurs à la fois sincères et brillants, n’aient au fond converti personne, et qu’ils n’aient nullement modifié, si peu que ce soit, le regard du monde sur la foi – ni même, à la vérité, changé l’Église de l’intérieur ? C’est à six auteurs en particulier que je pense : Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin, Blaise Pascal, Jean-Jacques Rousseau (dans la Profession de foi du vicaire savoyard) et François-René de Chateaubriand (dans Le Génie du christianisme).
Le grand tort de tous ces auteurs, c’est qu’ils se placent sur le terrain de l’adversaire. Ils sont contraints d’adopter une vision du monde non chrétienne, philosophique, et ils tentent ensuite de faire rentrer le christianisme dans ce système. Il n’y a qu’à observer le vocabulaire employé : c’est un vocabulaire moral, celui des vertus gréco-romaines, ou bien des considérations cosmologiques, là aussi tirées des philosophes grecs et totalement absentes de la Bible. Dès lors leur discours est intégré dans ce qu’ils prétendent combattre, c’est fatal. Or le christianisme n’est pas une morale, c’est même le contraire d’une morale, comme l’a fort bien démontré Jacques Ellul dans plusieurs ouvrages. La Bible n’est pas non plus un discours de type rationnel ou argumentatif, c’est le récit d’innombrables événements factuels et le dépôt de la Parole de Dieu, laquelle est toujours circonstanciée, ambivalente, paradoxale, contradictoire souvent, jamais apodictique. En se plaçant sur le terrain du discours et de la rationalité, les apologistes avalisent en fait la supériorité du discours naturel, issu de l’expérience et de la raison.
Le point décisif, c’est que le christianisme n’est pas fait pour engendrer des discours, mais pour transformer – radicalement – la vie. Ce ne sera pas à ses écrits que l’on reconnaîtra le chrétien, mais à son rapport à l’existence, à son cœur, à ses actes (d’où la parole de l’Évangile : « Vous reconnaîtrez l’arbre à ses fruits »). Le christianisme est existentiel, non rationnel. Il change le monde, il rend libre par rapport aux conformismes et aux pressions diverses, il transforme ses interlocuteurs par la manière dont il s’adresse à eux, dont il les considère, dont il les regarde, et non par ce qu’il leur dit. C’est pourquoi l’apologétique est au fond anti-évangélique, polluée par l’orgueil et la superbe du siècle. Les apôtres n’ont pas écrit des livres, ils ont écrit des lettres ; ils ne se sont pas enfermés dans leur chambre, ils ont pris leur bâton et ils sont partis sur les routes.

3 juin 2019

L'idiot du village

Je discutais l’autre jour avec un vieil ami.
« J’ai travaillé à une époque dans les bibliothèques publiques, en Auvergne, me dit-il. Je me souviens d’un garçon qui venait régulièrement dans la bibliothèque d’un village un peu paumé, un trou perdu comme on dit. Il s’appelait Thibaut. Il devait avoir une vingtaine d’années. Il avait je ne sais quels handicaps mentaux et physiques, pas mal de kilos en trop, mais ce n’était pas un débile pour autant, on communiquait tout à fait normalement avec lui. Il avait les dents un peu de travers, une élocution traînante. Il savait à peine lire et écrire, il passait tout son temps devant les postes informatiques à regarder des dessins animés, et on voyait la raie de ses fesses au-dessus de son short. Bref, c’était l’idiot du village. En discutant avec mes collègues, j’avais appris qu’il n’avait pas eu une vie facile : il avait été abandonné par ses parents, il avait été dans des familles d’accueil, et il était à l’époque dans une espèce de foyer pour jeunes adultes handicapés. Il détonnait par rapport au reste, c’était un vrai personnage à la Dostoïevski, perdu au fond de l’Auvergne.
Les gens aimaient bien Thibaut. Il parlait avec les bibliothécaires, les vieilles dames demandaient de ses nouvelles quand il n’était pas là. Au fond, il avait une vie sociale plus riche que la plupart des gens normaux. Et il suscitait quelque chose de positif, l’atmosphère était plus légère quand il était là. Attention, je ne dis pas que c’était un saint, pas du tout. D’après ses tuteurs il lui arrivait parfois d’entrer dans des colères terribles, incontrôlables. Mais malgré tout, je pense qu’on peut dire que quelque chose de l’idéal évangélique passait à travers lui. Il n’avait aucune attache familiale ou sentimentale, il réalisait à la lettre le précepte évangélique de quitter sa famille et ses proches, et c’était assez inédit dans notre société où ces attaches sont au fond la seule croyance qui demeure, la seule chose pour laquelle les gens sont encore prêts à donner leur vie. Il n’avait pas d’orgueil bien sûr, pas d’ambition, pas d’argent. Il vivait dans le présent, il regardait ses dessins animés pendant une heure ou deux et il repartait. C’était l’application à la lettre du précepte évangélique : « Occupez-vous d’aujourd’hui, à chaque jour suffit sa peine. » On mesurait, par rapport à lui, le poids de toutes nos chaînes : le souci du lendemain, les responsabilités, l’argent, la famille, etc. En sa présence, on se disait que tout ça n’était pas essentiel, que la vie était à la fois plus simple et plus immédiate. Les gens l’aimaient bien, et je me souviens très bien de lui, alors que j’en ai oublié tant d’autres. La vie est bizarre parfois, on rencontre des gens qui nous font changer nos perspectives, et ce n’est pas ceux qu’on aurait imaginés. »

23 mai 2019

Trois idoles philosophiques



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Je comprends tout à fait que l’on rejette la foi chrétienne, me dit-il, mais ce qui est vraiment risible, à la fois prétentieux et vain, c’est de croire pouvoir démolir la foi à coups d’arguments philosophiques. J’ai discuté mille fois avec des intellectuels sur ces sujets, et c’étaient toujours les trois mêmes philosophes qui revenaient, encore et encore : Descartes, Spinoza, Nietzsche, Descartes, Spinoza, Nietzsche. Les athées n’ont aucune originalité, ils sont d’un conformisme atterrant, pire que des vieilles bigotes avec leur rosaire. Laisse-moi donc te dire, une fois pour toutes, ce que je pense de cette fameuse Trinité : Descartes, Spinoza, Nietzsche.
Descartes tout d’abord. C’est un grand philosophe, un philosophe authentique, je n’aurai pas le ridicule de le nier. Il a eu l’immense mérite de sortir la philosophie de l’ornière scolastique. Il a engendré toute une lignée de penseurs vigoureux, jusqu’à notre époque. Mais enfin, quand on loue Descartes, on sélectionne avec soin les textes, et on n’en retient à la vérité que trois : le Discours de la méthode, les Méditations métaphysiques et la première partie des Principes de la philosophie. Tout cela a une apparence austère et rigoureuse propre à séduire les esprits athées, fort influençables et désireux de trouver un terrain solide sur lequel s’appuyer. Mais ceci n’est que l’introduction de la pensée de Descartes, et tout le reste on n’en parle jamais. As-tu lu le traité des Passions de l’âme ? C’est plus fantasmagorique que la Genèse, crois-moi. On y parle d’« esprits animaux » qui s’enflamment dans le cœur ou dans la rate, je ne me souviens plus, et qui en passant au cerveau causent le désir, ou la pitié, ou la colère. Et ça se développe sur des pages et des pages, un matérialisme primaire dont il ne reste rien de nos jours. Et tout est à l’avenant chez Descartes : la théorie des tourbillons, l’animal-machine qui ne se distingue en rien d’une horloge bien réglée, etc. Alors Descartes est un grand philosophe, d’accord, mais qu’on ne prétende pas détruire la subtilité rabbinique de la Bible, affutée sur des générations et des générations, au milieu des guerres, des catastrophes et des persécutions, à l’aide d’arguments de cet ordre. Il suffit de retourner la prétendue rigueur des cartésiens contre eux-mêmes pour en venir à bout.
Mais ce n’est pas là le plus grand tort de Descartes. Ce que je ne pardonne pas à Descartes, c’est qu’il est à l’origine de l’individu contemporain, enfermé dans sa subjectivité et ses émotions, ne cherchant qu’une seule chose : « se sentir bien », à n’importe quel prix, aveugle et obtus à tout le reste. En enfermant l’individu dans sa conscience personnelle, Descartes s’est coupé de la rude et virile objectivité biblique et romaine. Ce n’est plus le monde qui précède l’individu, c’est l’individu qui génère le monde. Dès lors plus de politique, plus de lois, plus de rites, plus de communauté humaine, mais seulement ce qu’une de mes connaissances appelle plaisamment « la branlette narcissique du consommateur bobo ». L’intersubjectivité est tout ce qui reste, d’où les passions tristes, névroses, harcèlements, frustrations, etc. L’horreur moderne dans toute sa splendeur. Permets-moi de préférer les chants des lévites, les danses des vierges au son du tambourin tandis que l’on amène le bœuf consacré à l’autel du Dieu dont on ne doit pas prononcer le nom.
Passons à Spinoza. Il est frappant de constater avec quel empressement, quelle unanimité les athées se rabattent sur L’Éthique, comme si l’alpha et l’oméga de la Création y étaient contenus. Les croyants ne considèrent pas la Bible avec plus de vénération, plus de servilité. On se barricade derrière Spinoza pour dissimuler son absence totale de conception personnelle quant au monde et à la vie de l’homme. Et tout y passe : le panthéisme, le déterminisme, le désir comme essence de l’homme, etc. Tous les clichés rebattus un millier de fois. On se sent tellement supérieur quand on déclame qu’on ne croit pas à la liberté individuelle, que le bien et le mal n’existent pas, etc. Il n’y a plus rien à rétorquer après ça. Mais quand on creuse un peu, à quoi renvoient ces belles formules ? Tout d’abord, et c’est proprement incroyable, sans équivalent peut-être dans l’histoire de la philosophie, on ne trouve pas une seule idée originale chez Spinoza. C’est une reprise pure et simple des théories de la nature des stoïciens. Spinoza n’aurait pas existé, on aurait pu reconstruire son ouvrage phrase par phrase à partir des fragments de Chrysippe, Posidonios, etc. Mais Spinoza en impose grâce à sa « méthode géométrique » et à sa terminologie obscure. Descartes avait eu le grand mérite de mettre fin au jargon scolastique, et celui-ci revient en force avec Spinoza : substance, essence, accident, etc. On revient au pédantisme des docteurs et à leur savoir verrouillé. Et comme tout cela flatte l’orgueil des agnostiques, qui n’ont pas eu l’occasion de s’initier à l’humilité chrétienne ! Tous ceux qui se piquent de philosophie ont écrit leur livre ou leur étude sur Spinoza : André Comte-Sponville, Michel Onfray, Frédéric Lenoir, Alain Minc, Jacques Attali, etc. Quand je te parlais du conformisme des athées. Et tout le monde s’en fiche, ces ouvrages ne se vendent pas, le moindre livre du pape se vend dix fois plus. C’est que tout le spinozisme est purement verbal. J’ai longtemps cherché un homme habité par la fameuse « béatitude » de Spinoza, je n’en ai jamais vu. Par contre j’ai souvent vu des vieilles femmes malades, la Bible à leur chevet, rayonnantes, souriant tout le temps. Qui peut se réclamer vraiment, authentiquement, de Spinoza ? Personne. Goethe peut-être, mais qui lit encore Goethe ?
Ce qui plaît à l’homme moderne chez Spinoza, c’est au fond sa conception de la nature. La paresse de l’homme moderne était flattée par le subjectivisme de Descartes, sa superficialité et son vide spirituel seront flattés par le « deus sive natura » de Spinoza. On est ému par les forêts, les oiseaux, on a peur de mourir, on ne conçoit rien au-delà de ce que perçoivent les sens, alors on est tout content de se réfugier dans le grand Tout de Spinoza, on se raccroche au moins à ça. Mais ce n’est pas le grand Tout qui nous sauvera, et ce n’est pas le grand Tout qui nous incitera à nous montrer un peu plus patient et plus tolérant à l’égard de nos semblables. Je préfère encore l’athéisme sarcastique et blasphématoire d’un Cioran à ces intellectuels crispés qui se cachent toujours derrière L’Éthique de Spinoza, au moins c’est plus franc et plus amusant.
Passons maintenant à Nietzsche. Franchement j’aime bien Nietzsche. Je n’ai pas envie d’en dire du mal. C’est une sensibilité très délicate, un poète, et un vrai philologue, il savait de quoi il parlait, ce n’était pas de l’esbrouffe. Mais quand les athées le présentent comme le destructeur impitoyable et sanguinaire de la morale et de la religion, c’est risible. Il faut voir le rôle qu’il a joué dans le trio avec Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, ou encore avec Richard et Cosima Wagner. C’est l’éternel dindon de la farce. Et il faut lire ses lettres à sa sœur : il a la maturité émotionnelle d’un garçon de quinze ans. Récriminations et jérémiades, délire de grandeur et de persécution. Les apôtres, les Pères de l’Église avaient des communautés à gérer, des luttes politiques à soutenir, ils mettaient leur vie en jeu, on est quand même à un autre niveau d’exigence existentielle. Mais ne considérons pas les données biographiques, restons-en à l’œuvre. Ce qui est caractéristique chez Nietzsche, c’est qu’il n’y a pas le moindre point de contact direct avec la vie chez lui. Seulement avec les livres. Nietzsche ne voyageait pas sans emporter des malles de livres, c’est révélateur. Alors on trouve tout chez Nietzsche, des analyses pénétrantes et des formules saisissantes sur Eschyle et Montaigne, Shakespeare et Mozart. Mais, contrairement à Descartes, Nietzsche ne s’est jamais posé dans la solitude originelle de l’homme pour étudier les données premières de son expérience et de sa conscience. Même un ouvrage comme Ainsi parlait Zarathoustra n’aborde jamais la vie de front, ce ne sont que des clés qui renvoient à Wagner, au christianisme, aux obsessions érudites de Nietzsche. Et quel est le fruit d’une authentique culture nietzschéenne ? Des individus péremptoires, agressifs, misanthropes, solitaires, fous. À comparer avec la qualité humaine d’un Louis-Marie Grignion de Montfort, auteur d’un Traité de la vraie dévotion à la vierge Marie.
- Mais si tu détruis ainsi nos philosophes les plus profonds et les plus renommés, vers quel penseur me tournerai-je ? m’écriai-je.
- Lis la Bible, c’est là le dépôt le plus riche, le plus authentique et le plus salutaire concernant l’expérience humaine, me répondit-il. Mais si tu veux absolument lire un philosophe, lis Sénèque. C’est un vrai philosophe, qui s’est jeté dans la quête de la sagesse de toutes ses forces (et elles étaient grandes), et qui philosophait encore au moment de mourir. Les questions cruciales de l’existence y sont abordées franchement, sans intellectualisme, sans esprit de système : la solitude, la douleur, la vieillesse, la mort. Bien sûr il y a chez Sénèque du pédantisme, des formules outrancières, c’était le tour de sa personnalité. Mais la matière du discours y est, c’est ça qui compte, cette volonté acharnée de revenir toujours au centre du problème, de se couper de toutes les entraves matérielles et émotionnelles, d’accéder à la vraie liberté du sage, indépendamment des circonstances. Crois-moi, c’est moins brillant, mais ça vaut largement Descartes, Nietzsche et Spinoza. »

16 mai 2019

Jacques Ellul : L'Illusion politique



Lu L’Illusion politique de Jacques Ellul. Le texte – qui a été publié il y a plus de cinquante ans, en 1965, révisé et augmenté en 1977 – a forcément vieilli sur certains points. Certaines références (l’URSS) sont périmées. Dans l’ensemble, néanmoins, l’ouvrage reste étonnamment et même plus que jamais actuel. Certains phénomènes analysés par Ellul se sont prodigieusement développés depuis 1965, ce qui ne donne que plus de poids à son argumentation.
Il n’entre pas dans mon propos de rendre compte ici de façon complète et exhaustive de tous les thèmes abordés par Ellul dans un essai d’une densité qui ne se pratique plus guère de nos jours. Je me contenterai de relever les points les plus significatifs, en citant autant que possible le texte lui-même.
Qu’est-ce que l’illusion politique pour Ellul ? C’est le propre de la pensée moderne, pour laquelle la politique prend toute la place laissée vacante par Dieu. C’est la conviction que tout est politique : « L’illusion politique réside dans la conviction ancrée au cœur de l’homme occidental moderne qu’en définitive tous les problèmes sont politiques, et qu’ils sont susceptibles d’une solution par la politique, qui d’ailleurs offre la seule voie praticable » (p.  251). « Tout penser en termes de politique, tout recouvrir par ce mot (en s’inspirant de Platon et de quelques autres, pour les intellectuels), tout remettre entre les mains de l’État, faire appel à lui en toute circonstance, déférer les problèmes de l’individu à la collectivité, croire que la politique est au niveau de chacun, que chacun y est apte : voilà la politisation de l’homme moderne. Elle a donc principalement un aspect mythologique. Elle s’exprime dans des croyances et prend par conséquent aisément une allure passionnelle » (p.  40).
Il suffit de lire les commentaires sur les sites d’actualité, ou les articles sur des sites d’expression libre comme Agoravox, pour constater à quel point l’obsession politique est capable de s’emparer de tous les esprits. La haine délirante suscitée par certains hommes politiques (Emmanuel Macron, Jean-Claude Juncker) reflète en réalité une attente phénoménale à l’égard du politique. On attend véritablement du politique qu’il prenne en charge la vie de chaque instant, qu’il « change la vie », et on reporte sur le président, sur le gouvernement, sur l’Union Européenne, le poids de toutes les frustrations et de toutes les limitations inhérentes à la condition humaine. La France me semble particulièrement prédisposée à ce type de névroses, pour des raisons historiques. C’est en France que l’héritage romain est demeuré le plus vivace (l’Église ayant davantage modifié les perspectives en Italie). Il ne reste rien du passé gaulois, la France, conquise par César, attend tout du politique et de ses hommes providentiels – comme l’histoire l’a maintes fois illustré, souvent pour notre plus grand malheur. L’État romain, centralisé, autoritaire, omnipotent, hante encore l’imaginaire des citoyens et des représentants.
Or, plusieurs phénomènes rendent cette attente totalement illusoire. Ellul consacre de nombreuses pages, sur lesquelles je ne m’étendrai pas, à la bureaucratie. La politique ne se joue pas au niveau des hommes politiques, mais au niveau des fonctionnaires chargés de rédiger les textes législatifs et de les faire exécuter sur le terrain. L’anarchiste Ellul fait le constat des proportions toujours plus grande prises par l’État moderne, qui régule tout, et dont la structure bureaucratique échappe en fin de compte au contrôle effectif des gouvernants.
Ensuite, et Ellul retrouve ici un de ses thèmes de prédilection, cette valeur attribuée au politique est illusoire du fait de la nature foncièrement technicienne de notre société, dans tous les domaines. L’homme politique à la Plutarque, qui change le cours de l’histoire par ses choix et par la force de sa volonté, a définitivement disparu. Désormais il n’y a plus de choix, puisque tout est de l’ordre du nécessaire technicien. Les hommes politiques sont interchangeables, et en fin de compte c’est la parole de l’expert, du technicien, qui emporte la décision : « Le véritable choix aujourd’hui, dans les problèmes politiques, dépend des techniciens qui ont préparé la question et des techniciens qui devront mettre à exécution la décision. D’où un amenuisement de la fonction politique » (p.  70). « De moins en moins se rencontrent de pures décisions « politiques ». Si la politique est toujours définie comme l’art du possible, c’est aujourd’hui le technicien qui détermine avec une exactitude croissante ce possible » (p.  71). Et en effet, quelle compétence peut avoir un homme politique, quel que soit son parcours, sur le nucléaire, le climat, le marché de l’automobile, la genèse des mouvements terroristes ? En définitive ce sont toujours les experts, les spécialistes, les techniciens, qui déterminent les orientations de fond, l’homme politique n’étant là que pour avaliser la décision et la faire passer auprès de l’opinion publique.
On arrive là à un autre aspect très abondamment développé par Ellul dans L’Illusion politique : le rôle de l’opinion publique dans les sociétés modernes abreuvées par ce que l’on appelle les « mass media ». Au cours des siècles passés, l’homme n’était véritablement affecté que par le réel, par ce qui touchait sa vie de tous les jours : le pain à gagner, la situation familiale, etc. Le reste, « révolution de palais, décisions de guerre, changement d’alliances, tout cela était très loin du sujet vaquant à ses œuvres personnelles. Il connaissait peu ces faits, sinon par les baladins et trouvères ; il s’y intéressait comme à la légende, et sauf quand il était au centre de la guerre, il n’en supportait que très lointainement les conséquences » (p.  144-145). Dorénavant, c’est le monde entier qui est rentré dans le champ d’observation de chacun, et ce sont les media qui jouent le rôle de filtres entre l’individu et le monde. C’est le règne de l’actualité, l’actualité dont chacun est devenu en quelque sorte dépendant. Or ceci produit une distorsion inévitable de la réalité : « Nous poserons comme une espèce de principe que la prédominance de l’actualité produit une incapacité politique fondamentale de l’individu, aussi bien gouvernant que citoyen » (p. 92). L’actualité annihile toute possibilité d’une réelle prise de conscience politique chez l’individu. Elle génère un univers fantasmagorique, dans lequel les tremblements de terre succèdent aux statistiques sur la conjoncture économique, aux obsèques de célébrités et aux matches de football, sans aucune hiérarchisation dans l’esprit d’un téléspectateur hypnotisé. Elle crée un « effet de dispersion » (p. 92), une « incapacité pour l’homme d’intégrer l’information dans une élaboration constante, parce qu’il n’en a jamais le temps » (p. 94), un « homme sans mémoire » (p. 98). Dès lors, les opinions politiques de l’homme moderne n’ont plus aucune profondeur, elles ne sont plus soutenues par des lectures, des analyses de fond, mais par émotions passagères et épidermiques : « Il ne peut alors effectivement que réagir, au même titre que la célèbre grenouille de Hales. Il aura des « opinions » purement viscérales, provenant de préjugés et du milieu, d’intérêts et de propagandes, etc. Cela aussi est étroitement lié à sa situation d’homme plongé dans l’actualité » (p.  94).
Dans cet univers des « mass media », seul existera ce qui est susceptible de produire des images, de susciter une réaction émotionnelle chez le citoyen. La politique devient une entreprise de manipulation mentale, une succession de récits fictifs, un spectacle : « Ce citoyen de l’actualité se fixe aussi sur de faux problèmes, ceux qui lui sont imposés par l’information, qui font partie du « spectacle politique ». La politique prend aujourd’hui souvent en effet la forme du spectacle, spectacle pour le citoyen, comme spectacle offert par les hommes politiques pour régaler leur clientèle » (p.  97).
Les media ont par ailleurs un rôle normatif et uniformisant quant à la création d’un « récit commun » du groupe et de l’époque. Tous les faits n’ont pas la capacité de s’inscrire dans ce « récit commun », et donc de devenir in fine des « faits d’actualité politique » : « Un fait n’est en réalité politique que dans deux hypothèses : d’abord lorsque le gouvernement ou un groupe puissant a décidé d’en tenir compte, ensuite lorsque l’opinion publique considère ce fait comme tel et comme politique. C’est donc, non point le fait en lui-même, mais le fait traduit pour l’opinion publique qui maintenant est appelé fait politique, parce que le gouvernement doit gouverner en fonction de cette opinion publique » (p.  147). Cela signifie que si certains faits « ne prennent pas » dans l’opinion, pour une raison ou pour une autre (décalage avec la mentalité commune, avec les hiérarchies culturellement en vigueur, avec le discours que toute société tient implicitement sur elle-même), alors ces faits disparaissent à proprement parler, ils deviennent inaptes à intégrer le cours de l’histoire et à modifier celle-ci : « Il y a des faits qui n’existent pas, parce que l’opinion n’en est pas avertie. Ce sont, comme dans les régimes de dictatures, des faits fondamentaux, que presque tout le monde a (implicitement) intérêt à ne pas connaître. (…) En 1962, nous trouvions [ce] phénomène avec le travail forcé aux États-Unis. (…) Une population évaluée à 500 000 personnes était réduite en esclavage (wet blacks), et cependant l’opinion publique ignore purement et simplement le fait, qui par conséquent n’existe pas sur le plan politique. Il a fallu une enquête de l’O.N.U. pour le révéler, et encore avec combien de contestations et de limitations. (…) Et dans notre propre pays, le phénomène du camp de concentration est également hors du champ de la conscience. Qui a connu l’existence du camp de concentration de Gurs en 1939, ou d’Eysses ou de Mauzac en 1945 ? Qui a connu les conditions de vie dans ces camps ? Personne ou presque » (p. 148-149).
La politique n’est plus détermination, dans la liberté, d’un destin commun, reposant sur des valeurs, mais réaction à un récit artificiel créé, non pas par des entités occultes ou malveillantes, mais par un mécanisme technico-culturel impersonnel, par l’adéquation des faits à un cadre normatif implicite et aux possibilités de restitution par les techniques audiovisuelles. Le télégénique crée l’histoire, avec toutes les distorsions que cela implique. Un mouvement comme celui des « gilets jaunes », ne rassemblant au fil des semaines qu’un nombre dérisoire de participants radicalisés (quelques milliers), mais abondamment relayé par les chaînes d’information en continu, aura finalement plus de poids politique, laissera une plus grande trace dans l’histoire que les marées humaines défilant en 2013 contre le « mariage pour tous ». Le féminisme alimentera tous les canaux d’information, sera légitimé par Hollywood, la publicité et les séries télévisées, mais les discriminations subies par les hommes, sur les plans financier, professionnel, judiciaire, psychologique, ne seront pas en mesure d’intégrer le récit normatif de l’époque sur elle-même.
Enfin, Ellul reproche au politique de se présenter comme une « solution générale », bien commode pour justifier son inertie, son conformisme et se donner bonne conscience. Ce qui se dissimule derrière les grands mots de « peuple » et de « démocratie » – après lesquels il n’est pas permis de répliquer quoi que ce soit – ce qui se dissimule derrière l’exaltation du politique, c’est en fait souvent un terrible aveu de faiblesse, de vulnérabilité, et une fuite face à ses propres responsabilités. Le groupe tient chaud, dédouane de tout, autorise toutes les licences et toutes les violences (« le secteur politique se définit comme étant celui où précisément s’exerce la violence », p. 110). Ellul pointe l’attente vis-à-vis du politique comme une entreprise d’autojustification, comme une paresse existentielle : « Personne n’est en définitive responsable de l’affaire, personne n’est chargé ni de la justice, ni de la vérité, ni de la liberté : c’est affaire d’organisation, affaire collective. C’est « on ». Si ces valeurs ne sont pas réalisées, si les choses vont mal, cela veut dire que l’organisation est mauvaise, ou qu’il y a un saboteur, un titulaire du Mal, qui empêche que je sois juste grâce à la justice objective de la société. On accusera dès lors cet Ennemi, et bien entendu le Pouvoir, puisque c’est le Pouvoir qui doit assurer l’organisation juste et l’élimination de l’Ennemi corrupteur » (p. 254-255). Ellul parle d’une « fuite rigoureuse devant une responsabilité personnelle d’avoir à accomplir soi-même le bien ou le juste » (p. 255). Et en effet, pourquoi se soumettre à la modération, à la courtoisie, au devoir ? Je suis d’ores et déjà juste, et justifié, puisque je suis « gilet jaune », ou communiste, ou altermondialiste, ou féministe, ou vegan.
En définitive, le grand intérêt de L’Illusion politique, c’est de manifester notre rapport véritable à la politique, rapport si profondément intégré qu’il en devient inconscient. Nous attendons tout de la politique, celle-ci a même supplanté la morale, c’est ce qu’Ellul appelle « l’autonomie du politique ». Le bien et le mal, le juste et l’injuste s’effacent par rapport au souhaitable, au possible, c’est-à-dire par rapport au politique : « En réalité, ce ne sont plus les valeurs qui nous servent de critère de jugement pour estimer le bien et le mal, c’est le politique qui devient aujourd’hui valeur suréminente par rapport à laquelle s’ordonnent les autres. C’est lui qui, avec ses épigones (nationalisme par exemple), devient la pierre de touche du bien et du progrès. Le politique est par soi excellent. Le progrès de l’homme dans la société aujourd’hui consiste à participer au politique » (p. 45). À l’heure où le politique est en effet paré de toutes les vertus, où les philosophes et les intellectuels prennent la tête de liste des grands partis historiques aux élections européennes (Bellamy chez les Républicains, Gluksmann chez les socialistes), cette position de recul, de méfiance critique par rapport à l’État et à la politique est éminemment salutaire. Il est toujours bon de se détacher des chimères, si nobles soient-elles, et d’aspirer à la vérité. Le fait que Jacques Ellul ait été un penseur chrétien n’entre peut-être pas pour rien dans ce positionnement non-conformiste. Que nous dit la Bible ? « Rendez à César ce qui est à César » (Matthieu, 22, 21). « Comprenez et voyez la gravité du mal que vous avez fait envers Yahvé en demandant pour vous un roi ! » (1 Samuel, 12, 17.)

2 mai 2019

Des modalités de la reproduction dans la société technicienne



Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Les hommes sont malheureux, ils s’agitent, ils rêvent de victoire contre les nantis (gilets jaunes) ou au contraire de retour à un ordre antérieur, à la chrétienté médiévale par exemple. Ils réfléchissent. Ils écrivent. Et pendant ce temps-là rien ne change, le monde continue de tourner. Les utopies foisonnent, et pourtant jamais nous ne nous sommes sentis aussi peu libres, aussi déconnectés de l’espérance politique qu’à notre époque. Pourquoi ? D’où vient le paradoxe ?
La réponse est simple. Les flots d’encre déversés par les utopistes et intellectuels de tout poil ne pèsent rien, c’est un amusement d’oisifs, de chômeurs et de retraités. Pendant que les hommes s’écharpent sur les forums de discussion, le sort du monde se joue ailleurs : chez les femmes. Vous ne trouverez pas de jeunes femmes sur Agoravox. Elles ont plus important à faire. Elles ont à préserver l’ordre d’aujourd’hui, et à construire le monde de demain.
L’axiome que je défendrai dans cet article est le suivant : Qui possède les leviers de la reproduction façonne le monde selon ses désirs.
Qui procédait aux choix en matière de reproduction aux siècles passés ? C’était celui qui tenait les cordons de la bourse. La reproduction était un outil aux mains des possédants pour préserver leurs prérogatives sociales. Le mariage était une affaire sérieuse. Il y avait des dots, des contrats, etc. C’est ainsi que l’ordre bourgeois de la société se perpétuait. Bien entendu, la nature se rebellait parfois, d’où les innombrables histoires d’adultères que l’on trouve dans la littérature de cette époque, de Balzac à Mauriac en passant par Flaubert. (Aujourd’hui, on peut noter que l’adultère a complètement disparu en tant que thème romanesque : quand la femme en a marre, elle s’en va et l’homme écrit un livre pour exprimer sa douleur : Lettres à Joséphine de Nicolas Rey, Rompre de Yann Moix.)
Pour de multiples raisons historiques sur lesquelles je ne reviendrai pas ici, l’ordre bourgeois s’est effondré (le mot qui revenait à toutes les pages encore chez Roland Barthes n’est plus du tout employé). Ce qui lui a succédé, plusieurs penseurs l’ont mis en évidence, c’est un ordre nouveau : l’ordre technicien. Et dorénavant, dans cet ordre nouveau, qui choisit le reproducteur ? Réponse : c’est la jeune femme fertile, et elle seule. La femme choisit le père, et elle le fait selon ses propres critères. Et de quelle nature sont ces critères ? Réponse : ce sont des critères exclusivement techniques. La jeune fille peut s’amuser avec le rocker ou le bad boy, quand l’horloge biologique se manifeste, quand il s’agit de passer aux choses sérieuses, elle choisira le professeur, le fonctionnaire, le banquier, le bureaucrate, l’homme installé. C’est un schéma que j’ai vu se répéter mille fois. En un mot : l’homme qui fait preuve d’une certaine dextérité dans l’univers technicien, et surtout qui accepte et soutient le monde tel qu’il est. Tout sauf le rebelle, l’utopiste. Le penseur peut exprimer son désarroi et ses théories brillantes sur Agoravox, ce n’est pas lui qui se reproduira. Celui qui se reproduira, c’est celui qui accepte le capitalisme, la technique, l’Etat doté de pouvoirs de contrainte, les impôts, bref ce monde dont chacun se plaint sans cesse. Et c’est logique. Lorsque le père de famille détenait le pouvoir de choisir les acteurs de la reproduction, le monde reflétait les désirs du père de famille : propriété, ordre bourgeois, État policier, étanchéité des fortunes, raffinements artistiques réservés à une élite, etc. Maintenant que c’est la femme de trente ans qui procède seule au choix du reproducteur, le monde reflètera les désirs de la femme de trente ans : fonctionnalité, sécurité, confort technique, pas de morale, pas d’abstraction, multiplicité des stimulations sensorielles – des macarons aux vacances au ski, etc.
Alors bien sûr les hommes sont malheureux, une telle société est invivable pour eux, et ils l’écrivent, ils rêvent d’un retour à la verticalité, que ce soit sous une forme catholique, ou d’une politique autoritaire, ou des diverses nostalgies du néo-paganisme, etc. Mais tout cela ne compte pas. Qui détient le pouvoir de reproduction façonne le monde. La totalité de l’humanité de demain sera le fruit des volontés féminines, du moins dans le monde occidental. Le monde de demain sera le reflet du désir des femmes d’aujourd’hui, comme le monde d’aujourd’hui est le reflet du désir des femmes d’hier. Et dans ces conditions, il est aisé de prédire ce que sera le monde de demain : ce sera un monde fonctionnel, utilitariste. Le système est clos, la coïncidence entre accroissement des droits des femmes et développement de la dimension technicienne de la société se poursuivra, et l’étau de la technique sur nos vies ne fera que se resserrer, encore et encore, inexorablement.

25 avril 2019

Des miracles dans le Nouveau Testament



Pour moi, je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui.
Jean-Jacques Rousseau, La Profession de foi du vicaire savoyard

La question des miracles est assurément l’une des questions les plus épineuses qui touchent la foi chrétienne. Il y a là une pierre d’achoppement, et un paradoxe : les signes manifestés par le Christ pour prouver sa divinité sont précisément un des facteurs principaux d’incrédulité au cours des siècles. Comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau dans La Profession de foi du vicaire savoyard : « En me disant : Croyez tout, on m’empêchait de rien croire. »
La question est sérieuse, et vaut la peine qu’on l’approfondisse. Le sujet est vaste. Je ne traiterai pas ici des miracles matériels attestés chaque jour par l’Église, ni de ceux que l’on a pu observer dans la vie de certains saints comme Jean-Paul II, ni de ceux qui ont eu lieu dans ma propre vie. Je me bornerai dans cet article à l’analyse de l’Écriture, et de l’Écriture seulement.
En un mot : il est selon moi impossible de dissocier la foi chrétienne des miracles, comme Rousseau et tant d’autres ont tenté de le faire. Les miracles ne sont pas à la périphérie de la foi, ils sont à son cœur même, ils constituent la substance de la vie chrétienne. L’ordre physique n’est pas l’ordre dernier. Rien n’est impossible à Dieu.
C’est sur un point en particulier que je voudrais insister. Une vision naïve de la religion, qui est celle des adversaires du christianisme, consiste à représenter le Christ comme un thaumaturge tout puissant, qui, parce qu’il est fils de Dieu, peut marcher sur l’eau, guérir les malades, multiplier les pains, etc. Bref, le Père Noël. Il est facile, dès lors, de tourner la chose en ridicule, et de demander à voir. Mais est-ce vraiment ce que nous disent les textes ? L’enseignement du Nouveau Testament sur les miracles est simple, et unanime chez tous les rédacteurs : ce qui cause le miracle, ce n’est pas l’arbitraire de Dieu, c’est la foi du bénéficiaire. « Ta foi t’a sauvé » est une formule récurrente dans la bouche du Christ. Le Christ répond à des demandes précises : « Fils de David, aie pitié de moi ! » (Luc, 18, 39.) « Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée » (Marc, 5, 28). Tant que Pierre croit, il marche sur l’eau. Puis, « voyant le vent, il prit peur et commença à couler » (Matthieu, 14, 30). À Nazareth : « Il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi » (Matthieu, 13, 58). L’enseignement du Christ est sans ambiguïté : « Si vous avez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera » (Matthieu, 17, 20).
La tendance commune qui consiste à concentrer les miracles sur la personne du Christ, et à le rejeter en bloc – qui est celle du rationalisme moderne – est donc un contresens. Ce n’est pas le Christ qui fait des miracles, ce sont les chrétiens : « Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais, et il en fera même de plus grandes » (Jean, 14, 12).
Un témoignage très éclairant à cet égard est celui de l’apôtre Paul. Paul est un esprit rabbinique, circonspect, avare en ce qui concerne le merveilleux. Le mot « miracle » figure cinq fois dans le corpus paulinien. Ce n’est jamais pour se référer aux miracles du Christ. C’est toujours pour désigner ceux accomplis par les croyants : « À un autre est donné d’opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l’autre, de les interpréter » (1 Corinthiens, 12, 10). « Les signes auxquels on reconnaît l’apôtre ont été mis en œuvre chez vous : toute cette persévérance, tant de signes, de prodiges, de miracles ! » (2 Corinthiens, 12,12.)
Le lecteur rigoureux de la Bible est donc placé devant une alternative : soit il ne croit pas aux miracles et il rejette tout en bloc (attitude commune) ; soit il prend les textes au sérieux, il s’engage dans un cheminement à la suite du Christ, et dans ce cas il est obligé d’accepter la conséquence suivante : ce n’est pas seulement dans un passé légendaire que sont relégués les miracles, c’est dans le monde d’aujourd’hui, c’est par sa propre main qu’ils doivent s’accomplir. Sinon, ce n’est pas la peine de se déclarer chrétien. Les paroles du Christ envoyant ses disciples en mission doivent donc être prises au pied de la lettre, il n’y a là nulle métaphore, nulle amplification, mais la description précise et concrète de ce que doit être l’action du chrétien dans le monde : « Proclamez que le Royaume des Cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons » (Matthieu, 10, 7).

12 avril 2019

Jules César, la Fortune et le courage



Jules César est sans doute l’homme le plus extraordinaire qui ait jamais existé. Il a assumé la totalité de l’existence, sans aucune fuite métaphysique, sans aucun relâchement à une époque où les voluptés étaient partout (à comparer avec Marc Antoine). Il a eu littéralement le monde entier contre lui et il a été victorieux jusqu’au bout. Et ce qui est encore plus extraordinaire, c’est que, par l’intermédiaire des écrits qu’il a laissés, La Guerre des Gaules et La Guerre civile, nous pouvons entrer dans le cerveau de cet homme hors du commun et étudier son fonctionnement à l’état brut, sans le filtre d’un témoin ou d’un historien.
Ces textes, je les ai lus et relus. Derrière leur sécheresse apparente, ils recèlent une richesse inépuisable. Ce sont sans doute, parmi les textes non révélés, les écrits les plus précieux qui nous soient parvenus. Il est à peu près impossible à quiconque de nos jours de se hisser à la même fréquence mentale, d’accéder à un tel niveau d’objectivité par rapport aux circonstances. Mais ce que nous pouvons en saisir suffit déjà à changer radicalement notre rapport au monde. Pour la première fois, je vais aujourd’hui révéler deux des enseignements principaux que l’on peut tirer de la Guerre des Gaules et de la Guerre civile.
1. La Fortune. Jules César était un homme d’action. Il était sans cesse confronté aux circonstances. Et la clé de son succès réside dans un rapport très spécial aux circonstances. Il ne les refusait pas, il ne les fuyait pas, mais il ne se laissait pas non plus submerger par elles. Il avait établi, au-dessus des circonstances, une instance suprême : la Fortune. La principale caractéristique de la Fortune, selon Jules César, c’est son instabilité : « La Fortune, qui a tant de pouvoir en toutes choses, et principalement à la guerre, opère souvent en un moment de grandes révolutions.  » (Guerre civile, III, 68). Aucun succès n’est définitif, aucune défaite n’est irrémédiable. Il ne faut pas se laisser griser par une victoire apparente (comme les légions romaines à Gergovie, comme Pompée après Dyrrachium, comme Curion en Afrique), il ne faut pas non plus se laisser décourager par une défaite (le discours de César à ses troupes après Dyrrachium est à cet égard très significatif : « Si tout ne réussissait pas à leur gré, il fallait qu’ils s’appliquassent à seconder la Fortune. (…) Alors le mal tournerait à bien, comme il était arrivé à Gergovie. » (Guerre civile, III, 73). César avait saisi l’essence même de ce monde, qui est l’impermanence. La Fortune gouverne tout, et la Fortune est inconstante. En se confiant, non à ses émotions passagères, mais à la Fortune, César ne pouvait pas être vaincu.
2. Le courage. La Fortune est une instance objective. Mais il existe au cœur de chacun une instance subjective apte à forcer le cours des événements : c’est le courage (virtus). Pour César, le courage est l’instance subjective suprême, supérieure encore à la lucidité. Dans la conduite de la guerre, lorsque le domaine de la lucidité (ce que les Anciens appelaient la « prudence ») cesse de s’appliquer, alors le courage entre en jeu. César loue sans cesse le courage, c’est un des termes qui revient le plus souvent sous sa plume : « L’issue du combat ne dépendait plus que du courage. » (Guerre des Gaules, III, 14). « On vit alors de quelle ressource peut être le courage. » (Guerre civile, III, 28). Il consacre toute une page de la Guerre des Gaules à relater les hauts faits de deux centurions, T. Pullo et L. Vorénus, pour illustrer ce que l’émulation peut produire en matière de courage.
Il y a eu dans la vie de César des moments critiques où l’intelligence n’entrait plus en jeu, où seul le courage pouvait assurer le salut, où il fallait vaincre ou mourir. Lors du siège d’Alésia, les troupes romaines sont prises en étau entre Vercingétorix et les assiégés d’une part, et l’armée de secours venue de toute la Gaule d’autre part. Lorsque l’assaut coordonné est lancé, il faut combattre sur les deux fronts. César encourage ses troupes : « II va lui-même les exhorter à ne pas céder à la fatigue ; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents dépend de ce jour, de cette heure. » (Guerre des Gaules, VII, 86). Il n’a pas cédé, et la Gaule a été soumise.
Lors de la bataille d’Alexandrie, après avoir été contraint d’incendier sa propre flotte, il est enveloppé par les troupes de Ptolémée sur l’île du Phare. Il ne réfléchit pas : « Il se jette à la mer et se sauve à la nage avec la plus grande difficulté », ses documents à la main (Plutarque, Vie de César, 55).
Mais la bataille la plus dure que dut livrer Jules César, ce fut sa dernière bataille, celle de Munda, en Espagne, contre les fils de Pompée et Labienus, son ancien lieutenant. Ce jour-là, je suis convaincu que la causalité naturelle a été forcée. César aurait dû perdre à Munda, il aurait dû mourir lors de cette bataille. Le choc entre les troupes de César et l’armée pompéienne fut frontal. Les pompéiens, qui n’avaient rien à perdre, luttaient avec l’énergie du désespoir. César, voyant ses troupes reculer, se jette au fort de la mêlée, à la tête de la dixième légion. Il aurait dû céder. Il n’a pas cédé. « Ce ne fut que par des efforts extraordinaires qu’il parvint à repousser les ennemis.  » (Ibid., 61). Finalement, l’aile droite des pompéiens recule. Labienus envoie la cavalerie en renfort, ce qui entraîne un mouvement de panique dans l’infanterie pompéienne. La bataille est terminée, plus de trente mille soldats ennemis sont tués. « En rentrant dans son camp, après la bataille, César dit à ses amis qu’il avait souvent combattu pour la victoire, mais qu’il venait de combattre pour la vie. » (Ibid., 61). On apporta à César la tête de Labienus, et César, qui avait pleuré à Alexandrie lorsqu’on lui avait amené la tête de Pompée, ne pleura pas cette fois-ci.
La victoire de Munda fut tellement dure qu’elle semble avoir laissé au vainqueur des séquelles irréversibles, comme celle de Rocky contre Ivan Drago. Après Munda, César montre pour la première fois les signes d’un comportement irrationnel. On ne peut s’empêcher de penser qu’il « en a marre ». Il a atteint le but suprême, il a été nommé dictateur à vie par le Sénat, à quoi bon continuer ? Il se laisse couronner par Antoine lors des Lupercales, il mortifie le peuple en restant assis à la tribune sans esquisser un geste pour accueillir les sénateurs venus le saluer, il reste sourd aux rumeurs de complots visant à l’assassiner, pire, il renvoie sa garde personnelle sans raison apparente, prétextant « qu’il aimait mieux succomber une fois aux complots de ses ennemis que de les craindre toujours ». (Suétone, Vie de César, 86).
Le jour des ides de mars, il ne tient compte ni des présages ni des songes de Calpurnia son épouse. Il se rend à la Curie et meurt debout, face à la statue de Pompée.

5 avril 2019

Philippe Delerm et l'esprit français



Lu Et vous avez eu beau temps ? de Philippe Delerm, sans grand plaisir, je dois le reconnaître. C’est bien écrit, parfois un peu alambiqué, ça penche vers la préciosité. Littérature de professeur. Pourtant, on sent de grandes qualités humaines chez Philippe Delerm, une vraie chaleur humaine qui nous rend presque honteux par comparaison : il a une vraie empathie pour les enfants, les vieilles personnes, les relations qui durent, etc. Ce doit être un ami délicieux. Par ailleurs, c’est un fin psychologue, un exégète minutieux de nos petites vilenies quotidiennes, dans la lignée de Proust.
Par cette lecture, je mesure à nouveau à quel point je reste réfractaire à un certain esprit français. Ma mère est étrangère, toutes mes références spirituelles sont étrangères, et je l’ai encore senti en lisant ce livre. Il y a un certain esprit français, une appétence française pour la convivialité, la conversation, la tiédeur des relations humaines, la gouaille, etc., à laquelle je n’ai jamais pu adhérer. La Grande Vadrouille, Bienvenue chez les Ch’tis, etc. J’ai une incontestable raideur biblique, que je retrouve également dans le puritanisme américain, et qui est à l’opposé de cette douceur de vivre française. Delerm, lui, en est un parfait représentant : pantoufles, soirées d’automne, Monopoly, baguettes de pain, promenades sur la côte normande, etc. Le souffle des abîmes ne l’a pas touché, ce n’est pas Shakespeare ou Victor Hugo. Il accepte la réalité, s’y fait sa petite place, avec tact, intelligence et bonhommie, et contemple le passage des ans sans émoi et sans vertige. Ah ! je suis prêt à accepter plus de névrose, si c’est pour contempler de plus vastes cieux !

28 mars 2019

Victor Hugo et la Bible



J’aime beaucoup Victor Hugo. Il est frappant de constater que, tandis que l’étoile de Voltaire a pâli, et que celui-ci, jadis adulé par la frange progressiste des intellectuels, est désormais condamné à la fois par la gauche (qui le voit comme un bourgeois absolutiste) et par la droite (qui ne lui pardonne pas ses sempiternels sarcasmes anti-chrétiens et anti-juifs), Hugo, lui, jouit d’une impunité à peu près absolue, et qu’il est cité à tort et à travers, au service de toutes les causes et de tous les combats. Je ne m’en plaindrai certes pas, mais force est de constater qu’à la relecture certains chefs-d’œuvre de Hugo ont quelque peu vieilli, il ne faut pas se le cacher. Je voudrais examiner ici cinq points, en les passant au critère de l’Écriture, pour voir si Hugo, grand lecteur, compilateur et reformulateur de la Bible, est en accord avec celle-ci ou non. (Toutes les citations sont extraites des Contemplations.)

1. Le lyrisme

Hugo appartient au mouvement romantique. La première chose qui frappe ceux qui découvrent son œuvre, c’est l’ampleur de son style, la débauche de figures variées qui s’y déploient. Inutile de les recenser ici (métaphores, oxymores, parallélismes, etc.), retenons juste la principale : l’amplification, l’énumération. Victor Hugo est énorme. Ce qu’il pourrait dire en cinq lignes, il le dit en trente pages, il développe ses périodes sur des dizaines de vers, non pas de temps en temps, mais tout le temps. C’est sa méthode d’écriture, associée à un emploi fortement imagé du vocabulaire, non seulement en vers, mais aussi en prose. Le but est simple : transcrire l’ampleur de la réalité décrite par le mouvement grandiose et ascendant du verbe.
Qu’en est-il du style de la Bible ? Celui-ci se caractérise par sa brièveté, son laconisme. C’est un style âpre, tendu, réduit à l’essentiel, le style d’un temps où l’action et la parole étaient tout, où personne ne lisait. Des noms propres, des faits, peu de fioritures : « David engendra Salomon, de la femme d’Urie, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa.  » (Matthieu, 1, 6).
Sur ce point, force est de constater que le style de Hugo a vieilli. Plus personne n’écrit comme lui. Tous les écrivains contemporains : Houellebecq, Modiano, Duras, etc., font preuve au contraire d’une grande sobriété de style, peu d’images, une écriture blanche, faite pour coller autant que possible à la réalité.

2. La nature

Hugo aimait la nature. Celle-ci était pour lui un livre ouvert dans lequel se lisait la parole de Dieu. Cet amour inconditionnel pour la création lui a inspiré d’innombrables vers, d’innombrables poèmes : « Il est sain de toujours feuilleter la nature, / Car c’est la grande lettre et la grande écriture ; / Car la terre, cantique où nous nous abîmons, / A pour versets les bois et pour strophes les monts !  »
Qu’en est-il de la Bible ? Plusieurs auteurs ont montré, notamment Ellul (La Subversion du christianisme) que la Révélation biblique a opéré un mouvement radical de désacralisation de l’univers et de la nature. Les astres qui fascinaient tant Hugo et les peuples primitifs ne sont plus rien pour le peuple de Moïse : « Quand tu lèveras les yeux vers le ciel, quand tu verras le soleil, la lune, les étoiles et toute l’armée des cieux, ne va pas te laisser entraîner à te prosterner devant eux et à les servir.  » (Deutéronome, 4, 19). Les fêtes ne sont plus liées aux périodes de l’année, mais aux événements de l’histoire d’Israël et de la vie du Christ.
Sur ce point, contrairement à ce que la prolifération du message écologique pourrait laisser croire, la mentalité contemporaine a totalement déserté l’idéal romantique, les étoiles sont devenues invisibles, l’homme contemporain attend son salut de la politique (Gilets jaunes), de la rationalité (science, médecine, espace), de l’émotionnel (couple, famille), c’est-à-dire de tous les éléments que l’on trouve dans l’histoire des hommes de la Bible. La nature chère à Hugo ne signifie plus rien pour personne, sinon à titre esthétique ou de divertissement (les vacances). « Car la nature est laide, ennuyeuse et hostile ; / Elle n’a aucun message à transmettre aux humains.  » (Michel Houellebecq, Renaissance).

3. Le génie

Hugo avait l’obsession du génie. Il a écrit tout un ouvrage sur le sujet (William Shakespeare), ainsi qu’un des plus longs poèmes des Contemplations, « Les Mages » : « Oui, grâce aux penseurs, à ces sages, / À ces fous qui disent : Je vois ! / Les ténèbres sont des visages, / Le silence s’emplit de voix !  » Le génie, pour Hugo, est un être distinct de l’humanité commune, un voyant, celui qui saisit la réalité de l’univers et dont la vocation est d’éclairer l’humanité égarée.
Qu’en est-il de la Bible ? Dans la Bible, il n’y a pas de génies. Tous les hommes – sauf un – sont pécheurs. Tous sont vulnérables, faibles, toute grandeur temporelle vient de Dieu, toute lumière spirituelle vient du Saint-Esprit.
Sur ce point, force est de constater que la foi de Hugo dans le génie humain est caduque. Plus personne ne se prend pour un génie, plus personne ne prend quelqu’un d’autre pour un génie. Les grands noms, pour nos contemporains, sont ceux de Steve Jobs, de Bill Gates, de Kylian Mbappé, des techniciens doublés de philanthropes, ou bien des artistes, ou des modèles de dévouement (Mère Teresa, Gandhi). L’homme du commun aspire à être normal, il poste ses photos de voyage à Barcelone sur Facebook, comme tout le monde, il éprouve du bonheur à se reconnaître exactement semblable à son voisin, dans ses désirs, dans ses mœurs.

4. Les humbles et les misérables

Sur ce point, Hugo est resté parfaitement fidèle à la Bible. Pour lui, il y a une véritable grandeur, une pure lumière chez les petits, les opprimés, les oubliés : « L’harmonie éternelle autour du pauvre vibre / Et le berce ; l’esclave, étant une âme, est libre, / Et le mendiant dit : Je suis riche, ayant Dieu. » La formule « Magnitudo parvi », la grandeur de la petitesse, qui donne son titre au plus long poème des Contemplations, pourrait servir de sous-titre à toute son œuvre. Dans la Bible, Dieu abaisse toujours les superbes et les présomptueux, il choisit toujours les faibles : Abraham le vieillard, Moïse à la langue nouée, David le cadet, roux de surcroît, jusqu’à l’enfant de Bethléem dans sa mangeoire.

5. L’Histoire

Autre point sur lequel Hugo est resté fidèle au message biblique : le sens de l’Histoire. Hugo était obsédé par l’Histoire : le Moyen-Âge, la Révolution, les deux Napoléons, le grand et le petit, la Commune, le progrès, la marche de l’humanité vers son destin. La Bible a quant à elle opéré une rupture révolutionnaire par rapport au temps cyclique des peuples primitifs et a engagé l’humanité dans l’aventure inédite de l’Histoire linéaire, orientée eschatologiquement (Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour). Cet aspect de l’œuvre de Hugo continue à parler à nos contemporains, pour qui l’engagement demeure une valeur éminemment positive, ce qui sous-tend la même espérance foncière quant au sens de l’Histoire.

On observe donc que sur tous les points où Hugo a suivi l’imagerie romantique (lyrisme, nature, ego), son œuvre n’a plus qu’un intérêt purement littéraire, sans incidence aucune dans la vie du lecteur. Ce qui nous parle encore, c’est la posture globale de Hugo face à l’existence : respect du mystère, considération pour les humbles, foi inaltérable en Dieu et en l’avenir, foi en la puissance du verbe capable de changer le monde, tous points directement issus de la Bible. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » (Marc, 13, 31).

21 mars 2019

Nicolas R...

Il s’appelait Nicolas. Nicolas R… Nous avions douze ans et nous étions en sixième. Il y avait cinq classes de sixième, classées par niveau : les A1, A2, A3, B1, B2. J’étais en sixième A1. Nicolas était en sixième B1, puis en cinquième B2. Les A1 ne fréquentaient que les A1 et les A2. J’étais le seul de ma classe à fréquenter un B2, et j’étais toujours avec lui.
C’était en 1993. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il avait les cheveux gras, il portait des jeans troués à l’époque où ce n’était pas à la mode, il écoutait du hard rock. Avec lui je me sentais bien, merveilleusement libre, à ma place. Pendant deux années nous avons été inséparables, et la vie a eu une saveur qu’elle n’avait jamais eue auparavant.
C’est en 1993 que j’ai découvert le hard rock, Iron Maiden, AC/DC, Metallica, Nirvana.
C’est en 1993 que j’ai découvert Stephen King, et j’ai lu tous ses romans en deux ans.
C’est en 1993 que j’ai fumé ma première cigarette, au banquet de profession de foi de Nicolas.
C’est en 1993 que j’ai embrassé une fille pour la première fois.
C’est en 1993 que Nicolas m’a fait voir Braindead, sur la télé de son salon.
Nicolas n’était pas un garçon que l’on pourrait qualifier de cool, de populaire, il ne plaisait pas spécialement aux filles. Il se foutait de la popularité, tout le monde se foutait de la popularité dans les années 90. Le terme approprié pour définir son rapport au monde, ce serait white trash. Nicolas était white trash, au sens le plus pur du terme. Pendant deux années j’ai vécu dans son sillage, et ce furent les années les plus pleines et peut-être les plus heureuses de ma vie.
En quatrième, Nicolas est parti dans un collège privé de Monaco, et j’ai perdu sa trace. De toute façon cela n’aurait plus été la même chose. On n’a qu’une seule fois treize ans dans une vie. Mais je pense à lui parfois, et je mesure à quel point nous étions faits pour être amis. Depuis, j’ai toujours eu du mal à m’intégrer dans un groupe, à accepter le conformisme, je me suis toujours lié avec des solitaires, des gens un peu différents. Et sous la surface policée que la vie m’a fait revêtir, je reste profondément white trash. Je n’ai jamais fait de sport de ma vie, je ne me suis jamais préoccupé de mon apparence, je me fous complètement de mes fringues, mes plats préférés sont les pizzas et le McDo, mon film préféré est Massacre à la tronçonneuse, le rock est la seule musique que je respecte. Le white trash constitue la moelle de mes os, l’essence de ma personnalité. Je suis white trash et je mourrai white trash, et cela je le dois à ces moments à jamais évanouis du début des années 90, lorsque j’étais assis sur l’arbre noueux qui jouxtait la cinquième B2, au fond de la cour de récré, avec Nicolas R…


14 mars 2019

Guillaume Musso : La Jeune Fille et la Nuit



Lu le dernier roman de Guillaume Musso, La Jeune Fille et la Nuit (2018). Sans doute son meilleur roman jusqu’à présent. Plus dense, moins frénétique, plus personnel, et bien écrit de surcroît. Les défauts habituels de Musso (multiplication des péripéties, invraisemblance, confusion) ne réapparaissent que dans le dernier tiers de l’ouvrage. Mais il se dégage de ce livre quelque chose de spécial, d’authentique, le souvenir d’une époque disparue (le début des années 90), de multiples notations sur des lieux d’Antibes, de la Côte d’Azur et des environs. Musso est né à Antibes, il est revenu dans ce roman sur les lieux de son enfance, et c’est pourquoi ce livre a eu une résonnance toute particulière pour moi. Nous avons grandi lui et moi à peu près au même endroit, durant les mêmes années. Nous avons été lui et moi foudroyés de la même manière par la lecture de Stephen King, au même moment, au début de l’adolescence, ce qui a marqué profondément nos vies. Et malgré tous les reproches que l’on peut faire à Musso, on ne peut pas lui enlever cela : c’est un vrai écrivain, il a la passion de la littérature, de la lecture, cela se sent. Ce n’est pas un Parisien, un fêtard, c’était un garçon un peu solitaire de la Côte d’Azur qui lisait Stephen King dans son coin et qui rêvait de devenir écrivain dans les années 90, et c’est pourquoi j’ai parfois senti une proximité troublante entre lui et moi à la lecture de ce livre. J’espère qu’il poursuivra dans cette voie, en creusant dans sa vie et dans son expérience plutôt que de s’égarer dans des manèges pseudo-hollywoodiens complètement artificiels.
Le vrai défaut de Musso, c’est les personnages. Ils n’ont aucune épaisseur, ils ne sont que des rouages de l’intrigue. C’est là au contraire toute la force de Stephen King, qui donne vie à des personnages inoubliables, que l’on a l’impression de connaître, de côtoyer, que l’on a du mal à quitter, qui font partie de notre vie au même titre que des êtres de chair et de sang. Chez King, l’intrigue se développe d’elle-même, à partir des personnages, au fil de l’écriture. Il empoigne la vie et nous engage véritablement dans l’histoire. Chez Musso, au contraire, il y a un canevas tracé d’avance qui se déroule mécaniquement. Les personnages sont juste les pièces d’un puzzle, du coup on finit par s’en foutre un peu. S’il arrive à corriger ce point, il pourra faire des romans dont on se souvient longtemps après les avoir lus, qui nous collent en quelque sorte à la peau, ce qui est le propre des livres de Stephen King.
Il y aurait par ailleurs toute une étude à mener sur le rôle du cliché dans la littérature populaire. La Jeune Fille et la Nuit est remplie de clichés : il y a le mâle buriné au cœur tendre, la bibliothécaire tatillonne et pète-sec, la geek sexy et tatouée, etc. Mais force est de reconnaître que le cliché est parfois aussi une source de plaisir pour le lecteur : c’est un confort et un repos de l’intelligence, une connivence s’établit à peu de frais avec l’auteur, on est en terrain familier, on peut avancer sans se poser de questions. On sait que ce n’est pas la réalité, mais une image « fictionnalisée » de la réalité, où la fiction s’assume par un certain grossissement du trait, ce qui autorise la détente et la suspension de l’esprit critique. On est heureux de voir le monde un peu déformé, débarrassé de tout son fatras fonctionnel, ramené aux seuls éléments saillants et émotionnels. C’est une régression, certes, mais une régression joyeuse.
Je continuerai à lire des romans de Guillaume Musso. Il est beaucoup moins bête que certains ne le pensent, et il s’améliore en vieillissant.

8 mars 2019

André Gide : L'Immoraliste



Relu L’Immoraliste de Gide, qui m’a causé une drôle d’impression. Livre étrange, où l’auteur effleure sans cesse le thème de la pédérastie sans jamais l’aborder de front. Personnalité très complexe de Gide, qui se plaisait dans le non-dit, le clair-obscur, la double vie, etc. Tout cela lui a éclaté en pleine figure un jour de l’automne 1918, lorsque Madeleine a découvert sa liaison avec Marc Allégret et a brûlé toutes ses lettres de jeunesse.
Attirance constante chez Gide, dans toute son œuvre (dans Les Faux-Monnayeurs aussi), pour les petits délinquants, les petits méfaits gratuits comme le vol, le mensonge, etc. Mauriac et Claudel ne s’y étaient pas trompés, il y a chez Gide un côté vraiment luciférien, l’attirance du Mal pour le Mal, en pleine connaissance de cause, sans excuse ni prétexte. En cela, on peut le rapprocher de Baudelaire, qu’il appréciait tant.
« Faire de sa vie une œuvre d’art. » Je crois que c’est là la définition du dandy, et en cela il y avait du dandy chez Gide. Il ne s’est jamais pleinement engagé dans le monde, il est toujours resté un peu à l’écart, dans une posture de biais, ne s’attachant qu’à affiner et développer les multiples replis de sa riche personnalité (l’onanisme comme posture existentielle). C’est sans doute la raison pour laquelle on parle moins de lui que de Sartre ou de Camus : il est passé un peu à côté de son époque, volontairement. Esthétisme foncier de sa nature, qu’il faut faire remonter à Mallarmé, au symbolisme, à Baudelaire, etc.
Je ne placerais pas L’Immoraliste parmi ses ouvrages que je préfère. Le trait n’est pas aussi net que dans ses meilleurs livres. Je préfère Paludes, Thésée, Les Nourritures terrestres bien sûr, même La Porte étroite.

25 février 2019

La vérité sur Platon



J’ai aimé les écrits de Platon par-dessus toutes les productions humaines, me dit-il. De Platon, j’ai tout lu, et la plupart des dialogues plusieurs fois. J’ai lu deux fois La République, trois fois le Gorgias, deux fois le Phédon. J’ai même lu Les Lois du début à la fin, le dernier ouvrage de Platon que personne ne lit. S’il y a quelqu’un qui a adhéré de tout son être à l’idéal platonicien, c’est bien moi. Je vivais très isolé alors, au bord de la Méditerranée, au milieu des oliviers, et la pensée platonicienne s’est coulée en moi tout naturellement. C’était ma vision du monde, pour moi c’était la vérité, tout simplement, et selon moi le monde entier se fourvoyait à ne pas le reconnaître.
Aujourd’hui, quand je lis Platon, j’y trouve une pensée radicalement fausse, erronée, parfois monstrueuse. J’ai vécu parmi les hommes, je me suis frotté au monde, et je ne trouve pas le moindre point de contact entre les théories de Platon et la vie telle que je l’ai connue.
Toutes les constitutions élaborées par Platon dans La République ou dans Les Lois reposent sur un principe unique : la vertu. La vertu assure l’harmonie de la société, et en fin de compte son bonheur. Et il y a chez Platon des images très frappantes de la vertu. Il y a Socrate qui boit la ciguë en recommandant à ses disciples de veiller sur eux-mêmes et de prendre soin de leur âme ; il y a le soleil du Bien absolu au livre VII de la République, qui répand sa lumière inaltérable sur ceux qui se sont dégagés des chaînes et des illusions terrestres. Et moi aussi j’aspirais à participer de cette vertu dont Platon parlait sans cesse. Mais lorsque j’ai côtoyé les hommes, je n’ai trouvé cette vertu nulle part. Il m’est apparu que l’immense majorité des comportements humains était motivée par le pur mécanisme émotionnel et instinctif. Dans quelques cas plus fins, plus évolués, ce n’était nullement la vertu qui me semblait rentrer en jeu, mais plutôt une connaissance plus subtile des ressorts des choses, une vue plus distanciée de la situation. Mais au cours de tout ce temps je n’ai jamais recouru à un concept platonicien, pas une seule fois. La Bible, en revanche, m’a été d’un grand secours, et s’est révélée être d’une efficacité surprenante. Je ne vais pas rentrer ici dans les détails, mais tous les préceptes de prudence, de réserve et d’activité contenus dans le livre des Proverbes, ou encore le précepte central de la charité qui se situe au cœur du Nouveau Testament, m’ont incontestablement aidé à faire fructifier mes entreprises et à nouer des rapports sains avec les autres.
Tout le monde critique la Bible, mais la Bible a un mérite fondamental, c’est son réalisme. La Bible prend les hommes tels qu’ils sont. Elle s’est édifiée sur des siècles, et tout le substrat de malheur et de ressources de l’humanité s’est déposé dans ses pages. Platon prend le monde tel qu’il le rêve, un monde d’une beauté et d’une cohérence admirables, mais qui demeure en définitive aussi chimérique que l’âge d’or des poètes primitifs.
Et ce qui est significatif, c’est qu’il n’y a jamais eu de transposition de la cité platonicienne dans le réel. Malgré la précision et l’abondance avec lesquelles Platon décrit ses lois, aucune communauté ne s’en est jamais inspiré nulle part pour régler son fonctionnement ou définir son idéal. Quel est le livre que les colons anglais ont emmené dans le Nouveau Monde ? C’est la Bible, et nul autre. Tocqueville en parle très bien : « En Amérique, c’est la religion qui mène aux lumières ; c’est l’observance des lois divines qui conduit l’homme à la liberté. » (De la démocratie en Amérique, t. 1, ch. 2). Aujourd’hui, au Capitole, dans la Chambre des représentants, on trouve les portraits de vingt-sept législateurs, on trouve celui de Lycurgue, celui de Solon, celui de Moïse au centre, face au Président. On ne trouve pas celui de Platon. Les Pères fondateurs des États-Unis, Franklin, Adams, Jefferson, lisaient Machiavel ou Montesquieu, et pas Platon[1]. Et demain, si des colons vont s’établir sur Mars, et plus tard hors du système solaire, tu trouveras une Bible dans leurs bagages, et sûrement pas un exemplaire de La République ou du Gorgias.
Les écrits de Platon ne produisent aucun fruit concret. Ils amènent à juger tout et tout le monde selon des critères moraux très stricts, à rejeter résolument les plaisirs des sens et ce qui fait la vie quotidienne de chacun, et à s’enfermer dans un intellectualisme stérile. Ils ne donneraient naissance qu’à des magistrats méprisants, rigides et inhumains, et à une société immobile. La Bible ouvre sur l’avenir, et sur l’espérance.
Les écrits de Platon ont leur valeur, éminente, dans leur domaine. Ils peuvent constituer un aliment de premier choix pour les rêveries de tous les promeneurs solitaires du monde. Mais ils n’ont rien à voir avec la réalité, ou avec la vérité. Ils sont une expression à peu près pure de l’erreur.
 

[1] « I am very glad you have seriously read Plato, and still more rejoiced to find that your reflections upon him so perfectly harmonize with mine. Some thirty years ago I took upon me the severe task of going through all his works. (…) My disappointment was very great, my astonishment was greater and my disgust was shocking. (…) Some parts of some of his dialogues are entertaining, like the writings of Rousseau ; but his Laws and his Republick from which I expected most, disappointed me most. » Lettre de John Adams à Thomas Jefferson, 16 juillet 1814.

18 février 2019

La société inclusive



Je discutais l’autre jour avec un ami qui travaille pour les services culturels d’une grande ville de France.
« De nos jours, me dit-il, on ne parle que de "société inclusive". Il s’agit d’organiser de grandes manifestations afin de réunir le plus de gens possible, sans discrimination aucune, autour de grands thèmes culturels fédérateurs. Il y a la Nuit de la lecture, la Nuit des musées, la Nuit des idées, la Nuit blanche, etc. Je passe ma vie à ça, et surtout mes nuits. Le but est de casser l’isolement, les déterminismes sociaux, et de ne faire qu’un, autour des valeurs de partage, de solidarité, mais aussi de plaisir et de fête. Très bien. Mais, si l’on creuse un peu, que nous disent les textes sacrés à propos de la société inclusive ? La Grande Fusion est-elle inscrite dans les messages spirituels que nous a légués l’histoire ? Voyons un peu.
Que dit l’Ancien Testament ?
« Lorsque Yahvé ton Dieu t’aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, des nations nombreuses tomberont contre toi. Tu les voueras à l’anathème. Tu ne concluras pas d’alliance avec elles, tu ne leur feras pas grâce. Tu ne contracteras pas de mariage avec elles, tu ne donneras pas ta fille à leur fils, ni ne prendras leur fille pour ton fils. Mais voici comment vous devrez agir à leur égard : vous démolirez leurs autels, vous briserez leurs stèles, vous couperez leurs pieux sacrés et vous brûlerez leurs idoles. Car tu es un peuple consacré à Yahvé ton Dieu. » (Deutéronome, 7, 1-6).
Que dit l’Évangile ?
« Et aussitôt il obligea les disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Et quand il eut renvoyé les foules, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. » (Matthieu, 14, 22).
Que dit Gotama ?
« Mieux vaut vivre dans la solitude :
Il n’y a point de société avec les sots.
En solitaire on doit mener sa vie,
Sans faire le mal, loin des soucis,
Comme l’éléphant dans sa forêt. » (Dhammapada, 330).
Il semble que la société inclusive n’ait pas représenté pour nos Pères l’idéal de civilisation que l’on nous vante souvent. Et lorsque je sonde mon cœur, je n’y trouve aucune appétence, je dois le dire, pour les grandes réunions festives et conviviales. J’aspire plutôt à la tranquillité, et à poursuivre ma propre voie. Cela me paraît être un désir naturel. Je ne dois pas être construit de la même manière qu’Anne Hidalgo ou Jack Lang. Je suis plutôt comme Conan le Barbare ou Clint Eastwood dans les films de Sergio Leone, je souhaite rester mutique, tracer ma route sans faire le mal, mais sans me mêler de la vie des autres, de leurs peines ou de leurs joies. Il me semble que tout le monde est comme cela, et cette injonction à s’insérer coûte que coûte dans la société inclusive, en culpabilisant les aspirations à la solitude, me paraît profondément anxiogène, en plus d’être illusoire. Ce n’est pas là le dessein de Dieu pour l’homme. Voilà pourquoi les gilets jaunes, par exemple, sont voués à une immense déception : la grande fusion orgasmique de la société et des hommes qui sous-tend toutes leurs actions n’aura jamais lieu, tout simplement parce que le dessein de Dieu pour l’homme n’est pas la fusion, mais bien la séparation. « Ma religion n’est point la vôtre. Vous avez votre croyance et moi la mienne. » (Coran, 109, 5).

7 février 2019

Nicolas Rey : Lettres à Joséphine



Lu Lettres à Joséphine, le nouveau livre de Nicolas Rey, avec beaucoup de plaisir. Je crois que Nicolas Rey est mon auteur contemporain préféré. Il ne me déçoit jamais, il joue toujours sa partition avec une élégance qui n’appartient qu’à lui. Toute la vulgarité, toute la violence du monde moderne n’ont pas de prise sur lui. Il se situe dans un registre mineur, il n’a pas de grandes ambitions philosophiques ou romanesques, il tourne toujours autour des mêmes thèmes, mais il le fait avec une candeur et une grâce qui me touchent à chaque fois.
Nicolas Rey est pour moi l’illustration parfaite de ce qu’est un écrivain-né. J’ai rarement lu un texte d’une crudité aussi prononcée que ces Lettres à Joséphine, une crudité obsessionnelle qui tourne souvent à la scatophilie. Mais Nicolas Rey a beau se complaire dans les descriptions les plus scabreuses, dans l’exploration la plus explicite des profondeurs de l’anatomie féminine, son texte ne dégage aucune vulgarité, aucune bassesse. Il est touché par la grâce, il est né comme cela. Son style est nativement juste, émouvant, sans retouches, sans labeur. Le style de Moix, par comparaison, est touffu, indigeste, pathologique, laborieux. Le style de Houellebecq est précis mais plombant, saturé de négativité. Mon style est clair, exact, mais il manque de spontanéité, d’abandon, il est irrémédiablement marqué par les scansions tranchées de la dialectique platonicienne. Le style de Nicolas Rey est évident. Il est le reflet immédiat de sa personne, une personne totalement inadaptée au monde moderne, qui ignore la lutte, l’orgueil, l’agitation, qui ne vit que pour la beauté et le plaisir.

Ce qui est frappant dans cette rentrée de janvier, c’est que les ouvrages des trois auteurs phares que sont Michel Houellebecq, Yann Moix et Nicolas Rey tournent autour du même thème de la rupture amoureuse. Dans le monde moderne, pour un homme, la rupture amoureuse est ce qu’il y a de plus douloureux. C’est une expérience littéralement insupportable. Certains hommes se suicident, d’autres vont abattre leur ex-compagne, ce sont des faits divers qui se répètent tous les jours. Yann Moix et Nicolas Rey témoignent d’une douleur intolérable, absolue. « Je me retrouve assassiné de toutes parts, découpé en lamelles. Rentré chez moi, je me tords de douleur. Je suis un sac de larmes », écrit Yann Moix. « À quoi bon vivre à présent si c’est pour vivre sans toi ? Pour la première fois de mon existence, je pense mettre fin à mes jours. Je ne vois pas l’intérêt de continuer dans de telles circonstances. Continuer pour quoi faire ? Puisque je souffre de plus en plus », écrit Nicolas Rey. Il y a dans ces cris de désespoir quelque chose de très significatif quant à la nature profonde de notre société. La société profane, institution à peu près inédite dans l’histoire de l’humanité, coupe radicalement l’individu de Dieu, de la transcendance, mais aussi de la collectivité, et de l’autosuffisance. Seul le couple subsiste. Dans un univers technique, matériel et binaire, posséder la femme est le seul moyen de posséder le monde. L’amour est une technique, l’amour est le seul point de contact entre l’individu et le monde extérieur. Dès lors, lorsque la femme s’en va (et elle s’en va toujours) c’est la vie qui s’en va. Le système est clos, l’esclavage est total. D’où viendra le Libérateur ? Le temps va-t-il revenir des grandes prophéties, comme aux jours où les fils de Jacob ployaient sous le joug en Egypte, comme aux jours d’Achab et de Jézabel, lorsque les autels de Sion fumaient pour les Baals et les Astartés ?