27 juillet 2023

Considérations sur les émeutes de juin 2023 en France

Je discutais l’autre jour avec un ami socialiste.
« As-tu lu Michelet ? me demanda-t-il. Je lisais récemment des passages de son Histoire de la Révolution française. Il est frappant de voir à quel point la féminisation du corps électoral a transformé notre façon de considérer la politique. Chez Michelet, on a l’impression de voir ressurgir les hommes de Plutarque, des hommes inspirés, habités par leurs idéaux, prêts à sacrifier leur vie pour ces idéaux : la Justice, le Peuple, la Nation. Des saints laïques, directement reliés au transcendant. Et telle était bien la façon dont on concevait la politique jusqu’en 1945. Aujourd’hui, les femmes ont le droit de vote, et de quoi parle-t-on ? De pouvoir d’achat. De sécurité. De retraites. Attention, je ne dis pas que les facteurs matériels aient été absents par le passé. On sait le rôle joué par les pénuries de pain lors du déclenchement de la Révolution. Mais on n’en restait pas là, le constat de l’aliénation matérielle débouchait très vite sur l’abstrait, sur l’intelligible, sur l’idéal, c’est-à-dire sur la liberté. Aujourd’hui, on ne dépasse guère le niveau des préoccupations les plus basses, les plus élémentaires.
« Mais je ne veux pas m’attarder sur ce sujet, je ne veux pas polémiquer, ma réputation dans ce domaine est déjà faite de toute façon. Non, je voudrais plutôt aujourd’hui revenir sur ces émeutes urbaines que nous avons connues il y a quelques semaines en France. Leur ampleur a surpris tout le monde et a bien montré que quelque chose de profond couvait, quelque chose qui dépasse le stade du circonstanciel, de l’accidentel.
« Que faut-il pour être doté d’une authentique conscience révolutionnaire, et pour l’exprimer non seulement par des paroles, mais par des actes ? Il faut avant tout être affranchi des déterminations conservatrices et réactionnaires, des forces qui nous font souhaiter que le monde continue d’aller comme il va. Je vais arrêter de tourner autour du pot et t’exposer directement ma thèse. Je pense que le Français de base, « le Français de souche » comme on dit, est dorénavant inapte à toute conscience révolutionnaire, parce qu’il est irrémédiablement lié par la double détermination de notre société : l’aliénation sentimentale d’une part, l’aliénation technicienne de l’autre. C’est cela qu’il veut, c’est cela son horizon, et il est désormais incapable de porter son regard au-delà. La Révolution, si elle doit advenir, devra venir d’ailleurs, d’autres éléments de la population.
« Examinons cela de plus près.
« J’ai été jeune, et j’ai vu ce qui aspire toute l’énergie, toutes les préoccupations des jeunes blancs de notre société, des garçons et des filles. Je n’ai connu aucune exception à la règle. Maintenant, prenons le cas d’un jeune de banlieue, d’un jeune Maghrébin, pour être encore plus précis. Il sait bien qu’il est plus ou moins exclu du jeu en la matière, il pourra se débrouiller comme il pourra, mais enfin socialement et culturellement il sera toujours désavantagé, il ne constituera jamais une option de premier choix pour la petite bourgeoise blanche, le centre de ses préoccupations devra se situer ailleurs. Il suffit d’ailleurs d’écouter la production musicale pour saisir ce que je veux dire : tu noteras que les rappeurs sont à peu près les seuls à intégrer une dimension sociale à leurs chansons, tous les autres, tous les « Français de souche », toutes nos Jenifer et tous nos Calogero, ne parlent que de romance, encore et toujours. Le jeune de banlieue est donc relativement libre par rapport à cette première détermination.
« Passons maintenant à la technique. J’ai travaillé dans l’administration, j’ai vu comment cela se passe. La classe moyenne n’en a peut-être pas vraiment conscience, mais elle attend dorénavant son salut de la technique, et de la technique uniquement. Tous les problèmes, tous les enjeux doivent se ramener au bout du compte à facteurs d’ordre technique, et c’est par la technique qu’ils seront résolus, que ce soit dans le domaine de la médecine, de la sécurité, de la culture, du social, etc. Il faut écouter le langage des salariés, des entreprises, des fonctionnaires : le jargon technique a tout recouvert, il a complètement chassé la prise en compte des valeurs, des idéaux et des abstractions. Ici encore, le jeune de banlieue est plutôt préservé. Certes, il peut trifouiller son iPhone comme tous les autres. Mais en fin de compte, au fond de lui, et contrairement à Elon Musk et à tous les occidentaux bien intégrés dans la société, il n’attend pas son salut de la technique : là aussi il est plus ou moins exclu du jeu, c’est ailleurs, c’est sans lui que les choses sérieuses se passent.
« Le Français moyen n’a donc aucun intérêt à vouloir la Révolution. Il veut que les forces dominantes se perpétuent. Il veut « être en couple », il veut fonder sa petite famille et lui consacrer ses week-ends. Et il veut sa 4G, sa fibre optique, sa voiture hybride, ses artefacts techniciens qui lui assurent qu’il se trouve bien dans le sens de l’Histoire. Et toute notre société, toute notre éducation ne visent qu’à perpétuer ces deux puissances. Lorsque l’on éduque les jeunes à notre époque, c’est pour cela, exclusivement : pour qu’ils s’épanouissent dans le complexe sentimentalo-émotionnel d’une part, pour qu'ils s’intègrent dans le système technicien de l’autre. Pour le jeune de banlieue, et pour lui seul, les écailles sont tombées des yeux. Lui seul il voit les choses telles qu’elles sont, lui seul il n’est pas engagé dans la mécanique émotionnelle et technicienne. As-tu remarqué la nature des établissements qui ont été brûlés lors de ces nuits de juin et de début juillet ? Des écoles, des bibliothèques, des maisons de quartier, des centres de loisir pour la jeunesse. Et des grandes surfaces, des magasins de high-tech. Les Français moyens ont été scandalisés. Mais en regardant les choses de près on peut constater que les émeutiers ont fait preuve d’un instinct très sûr en ce qui concerne les cibles de leurs dégradations. Ils se sont attaqués à tout ce qui alimente et perpétue le modèle de notre société, un modèle dont ils sont exclus. Pour le Français de base, attaquer une école, c’est attaquer quelque chose de sacré. Mais il faut aller au bout du raisonnement. L’école est sacrée pour nous, non parce qu’elle nous ouvrirait à un quelconque savoir, dont nous n’avons cure, mais parce que, au bout du compte, elle nous permet de fonder une famille et de nous intégrer dans le système technicien. Idem pour les bibliothèques et les maisons de quartier. C’est donc un faux sacré, un sacré perverti, et en le livrant aux flammes les émeutiers n’ont au fond pas fait autre chose que de confirmer le jugement porté sur « le monde » par la Bible, laquelle n’annonce pas autre chose que les flammes du Jour inévitable. Ce sont de faux dieux que l’on adore dans ces établissements, et ils le sentent obscurément. Le fond du problème n’est pas d’ordre social, il est d’ordre sacré, religieux. Les jeunes de banlieue ne veulent pas de notre sacré d’occidentaux sécularisés, et lorsque l’occasion s’en présente, ils le font savoir.
« Tu me trouves sans doute excessif. Mais tu observeras que dans l’histoire ce sont toujours les exclus, les pauvres, les étrangers qui ont mené les révolutions vraiment significatives. La véritable révolution ne peut venir que de là, comme cela a été le cas il y a deux mille ans en Judée du temps de Jésus, ou il y a trois mille deux cents ans en Egypte du temps de Moïse. Seuls ceux qui n’ont rien et à qui l’on ne promet rien peuvent faire advenir le Nouveau.
« Bien entendu, j’ai laissé de côté dans mon propos le problème plus circonstanciel de notre Cinquième République à bout de souffle. Le pouvoir césaro-bonapartiste du président dans nos institutions suscite une opposition latente mais constante, qui attend la moindre étincelle pour éclater. Tout cela est très malsain, tout à fait délétère, et nous n’avons pas fini d’observer les conséquences spectaculaires de cette immaturité politique française, de cette culture politique française obsédée par la personnalisation du pouvoir et inapte à mettre en place un véritable régime parlementaire. Mais ceci est un autre sujet. »

6 juillet 2023

Fragments sur Nietzsche


- Ce qui est remarquable chez Nietzsche, c'est qu'il représente la revanche de l'esprit latin sur le sérieux germanique, l'irruption de l'un au sein de l'autre. Le mouvement était déjà amorcé chez Schopenhauer par rapport à Kant (qui constitue la quintessence de l'esprit germanique), mais Nietzsche l'a porté à son aboutissement, à incandescence pourrait-on dire. Tout ce qui manque à Kant : le style, la concision, le sens esthétique, le sens historique, tout cela Nietzsche le possède au plus haut point, et ce sont précisément là les vertus latines, méditerranéennes. Nietzsche représente en quelque sorte une fatalité de l'histoire de la pensée : il était fatal que face à cette monstruosité esthétique et sensible que constitue la philosophie kantienne, la sensibilité et l'esthétique, le bon goût en un mot, ou encore l'esprit latin, prissent leur revanche, et ils ne pouvaient le faire qu'en investissant le cœur même de la déviation, à savoir la langue allemande, la philosophie allemande. Et c'est Nietzsche qui incarne ce moment si important et si émouvant de l'histoire de la pensée. 

- Nietzsche est un très grand auteur parce que c'est le point de confluence de toute la culture occidentale. Il a assimilé et il fait dialoguer Homère, Platon, Shakespeare, Voltaire, Wagner, etc. Très peu d'auteurs peuvent en dire autant. Il représente ainsi une des figures possibles du grand écrivain : non pas le créateur d'un univers, le miroir de l'humanité, à la Balzac ou à la Shakespeare, mais le point de condensation d'une culture universelle (comme Gide l'a été, ou Sollers, dans un registre plus dégradé).

- Nietzsche : ce qui donne du poids à chacune de ses pensées, c'est toute la culture invisible qui la soutient, toute cette connaissance intime de la pensée grecque, de l'âme grecque en particulier (mais pas seulement). Nietzsche est un grand penseur parce que c'est un grand philologue, et parce que c'est un grand esthète. C'est toute cette culture implicite qui soutient et qui gonfle chacune de ses pensées de signification et de beauté. Il s'ensuit que plus on est cultivé, plus on peut apprécier Nietzsche (qui n'a à peu près rien à offrir au béotien).

- Nietzsche : alliance d'un esprit vraiment positiviste, libre-penseur, et d'une âme de poète, d'esthète. Les deux semblent incompatibles, on a soit le positiviste obtus, scientifique, bouffeur de curés, mais sans la moindre once de sensibilité poétique, comme on en voit tant de nos jours, soit le poète, l'artiste, complaisant avec lui-même et avec la vérité. Mais maintenir une grande exigence à l'égard de la vérité tout en reconnaissant que la seule justification du monde et de l'existence est in fine une justification d'ordre esthétique, c'est un alliage qui semble très rare, presque contradictoire. C'est en tirant à l'extrême sur chacun des bouts de la corde que Nietzsche a atteint son incomparable stature, son éclat, et c'est aussi ce qui l'a finalement brisé.

- Pourquoi l'aphorisme, à la Nietzsche ou à la Marc Aurèle, est-il la forme philosophique par excellence ? Parce que c'est la forme qui reflète le mieux la nature d'esprit du véritable philosophe : un esprit souple, mobile, qui ne s'arrête jamais sur rien, ni sur personne, ni sur aucune idée, mais qui reste disponible, libre et fluctuant comme la vie elle-même. Ainsi la forme adoptée par une pensée devrait toujours traduire les vertus de cette pensée (comme chez Platon par exemple).

- Nietzsche est un grand penseur parce que c'est un grand solitaire. La solitude : voilà ce qui distingue Nietzsche d'un intellectuel ou d'un professeur d'Université contemporain.

- Gide, Nietzsche, Voltaire, Schopenhauer : tous les grands intellectuels étaient des isolés, sans la moindre position sociale. L'isolement est une condition nécessaire pour avoir un rapport authentique au texte, pour pouvoir accéder à la vérité existentielle des textes. Sinon, si l'on est intégré dans une structure sociale, cette structure sociale vient toujours s'interposer entre le lecteur et l'œuvre (cela donne la littérature de journalistes, de professeurs, etc.). Lorsqu'on est isolé, on ne peut pas tricher, il n'y a pas d'échappatoire, le texte devient le seul intermédiaire entre le monde et le lecteur, le lecteur devient totalement dépendant du texte pour son rapport au monde, pour sa survie même, ce qui change tout.

15 juin 2023

Jean Borella : Ésotérisme guénonien et mystère chrétien



Il y a quelques semaines, Colimasson m’a suggéré de m’intéresser à l’ouvrage de Jean Borella, Ésotérisme guénonien et mystère chrétien. Ce n’était pas la première fois que cet ouvrage était mentionné dans nos échanges, aussi je me le suis finalement procuré et je suis à présent à même d’en fournir un compte rendu succinct.
Ésotérisme guénonien et mystère chrétien a pour objet une controverse doctrinale avec le célèbre penseur « pérennialiste » René Guénon quant à la nature du christianisme. Je connais mal la pensée de René Guénon, n’ayant lu que deux de ses ouvrages, la fameuse Crise du monde moderne et, plus récemment, Le Roi du monde. C’est une pensée qui m’est étrangère, puisque je ne partage pas la condamnation que formule Guénon à l'encontre de la philosophie, et que le commerce de Platon, Épictète, Descartes, Kant et Nietzsche, entamé dès ma vingtième année, ne s’est jamais interrompu et constitue l’essentiel de ma formation intellectuelle. Je ne suis pas attiré par l’ésotérisme, je me situe résolument du côté de la clarté de la pensée méditerranéenne, qu’elle soit philosophique ou biblique. Aussi, je dois confesser qu’une très grande partie du contenu de l’ouvrage de J. Borella, dont je reconnais l’érudition, l’extrême finesse du propos et l’extrême sûreté d’expression, est demeurée hors de ma portée. Les quelques lignes qui suivent ne peuvent donc constituer guère plus qu’un aperçu succinct des divergences qui nous séparent quant à l’appréhension de la révélation chrétienne, et en aucun cas une réfutation approfondie et argumentée de thèses qui me dépassent largement et qui se situent sur un terrain théorique qui n’est pas du tout le mien.
L’essentiel de la polémique entre J. Borella et R. Guénon tourne autour des notions d’« ésotérisme » et d’« initiation ». Il semblerait que René Guénon considère le christianisme institutionnel comme une « descente exotérique du christianisme ». Pour Guénon, « les rites institués par le Christ étaient purement initiatiques et formaient ce qu’on peut appeler l’initiation christique ». Puis, en raison de la décadence spirituelle du monde gréco-romain, « une descente générale de tous les rites, du niveau ésotérique au niveau exotérique », a dû être opérée, « afin que l’humanité occidentale ne fût pas privée de toute influence spirituelle ». C’est cette thèse d’une « descente exotérique du christianisme » que Jean Borella s’attache principalement à réfuter : pour lui, l’enseignement et les dons spirituels du Christ ont été intégralement préservés dans le dogme et dans les rites catholiques, et en particulier dans les sacrements. J. Borella examine longuement la question de l’institution des sacrements, de leur validité et de leur mode opératoire, et il conclut que « la nature des sacrements est immuable » et que « l’ordre sacramentel est incorruptible ».
Un autre point débattu dans l’ouvrage est celui de l’existence d’une « gnose chrétienne ». Pour J. Borella, « le Christ a donné à quelques Apôtres un enseignement réservé que Clément [d’Alexandrie] désigne du nom de gnose. Ces Apôtres, ce sont Pierre, Jacques et Jean, auquel (sic) s’adjoint Paul ». Il y a donc dans l’Église, à côté du Magistère officiel et de la hiérarchie ecclésiastique, « un Magistère doctrinal » qui, d’après Origène, sert au premier de modèle et d’autorité en matière de « science de la foi ».
J. Borella examine également les notions de « mystère » chrétien et de « discipline de l’arcane », sur lesquelles je ne suis guère en mesure d’apporter quelque éclaircissement que ce soit.
L’ouvrage de J. Borella est sans nul doute admirable, en ce qu’il constitue une réponse à peu près irréfutable aux allégations de René Guénon concernant le christianisme et son prétendu caractère « exotérique ». En se plaçant sur le terrain de Guénon, celui de l’ésotérisme, de la gnose et de l’initiation, J. Borella démontre de façon tout à fait convaincante que tous ces éléments ont été intégralement préservés, pour celui qui sait les chercher, dans le dépôt de la foi catholique. À cet égard, c’est sans nul doute un grand livre ; un livre et une pensée qui me sont néanmoins, je l’ai dit, à peu près totalement étrangers, en ce qu’ils s’appuient sur des structures et des dogmes dont je ne trouve nulle trace dans les Écritures, et qui vont même, à mon avis, contre le sens de la révélation biblique (le cas des sacrements étant le plus caractéristique, qui réintroduit un élément magique et mécanique là où dans la Bible il n’est question que de foi). C’est toujours le grand écueil auquel la pensée catholique ne manque presque jamais de se heurter : l’instauration d’instances spirituelles nouvelles, à peu près autonomes par rapport à l’Écriture et au message du Christ, instances grandioses et marmoréennes auxquelles on prête toute l’autorité et que l’on adore de fait (le Magistère de l’Église, la hiérarchie ecclésiastique, etc.). On retombe ainsi très vite sur des rites, du sacré, de la « spiritualité », toutes choses absentes des textes et même en contradiction avec le corpus biblique (rappelons que dans la Nouvelle Alliance il n’y a qu’un seul prêtre, le Christ, cf. He 7). Et c’est pour cette raison que la discussion peut être aussi riche, aussi fournie, entre R. Guénon et J. Borella : ils partagent au fond la même vision des choses, du mystère et du sacré, ils sont dans une quête spirituelle, quand la Bible traite de la vie et supprime tous les intermédiaires entre Dieu et l’homme.
Il y a un élément bien caractéristique de ce positionnement de J. Borella : il cite abondamment les Pères de l’Église (en particulier Denys l’Aréopagite, Clément d’Alexandrie et Origène), peu le Nouveau Testament, et à peu près jamais l’Ancien. Comme tant d’autres avant lui, il ne fait à peu près aucun cas du fondement juif de la Révélation. C’est bien la Tradition qui constitue pour lui l’autorité suprême, plus que la méditation de l’Écriture elle-même. En quoi il se sépare radicalement du penseur en qui je me reconnais le plus en ces matières, à savoir Jacques Ellul. Pour moi, comme pour Jacques Ellul, le Dieu de qui dépend en définitive notre salut n’est pas le Dieu d’Origène ou celui de Denys l’aréopagite, mais c’est le Dieu du Sinaï, le Dieu des Juifs, le Père de Jésus, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.

31 mai 2023

Fragments, juin 2023



Sollers a finalement eu une grande influence dans le monde des lettres. Beaucoup d'écrivains ont été marqués par sa figure. Il a poussé toute une génération d'écrivains à penser que la sensibilité esthétique pouvait tenir lieu de talent littéraire. Qu'il suffisait d'admirer des peintres, des musiciens, des auteurs, pour entrer dans la grande compagnie des génies. Et moi-même, il faut le reconnaître, j'ai été marqué par cette vision des choses vers l'âge de vingt ans. Sollers, grand esthète, a engendré toute une génération d'esthètes (Nabe, Zagdanski, Reyes), incapables de faire quoi que ce soit d'autre dans la vie, définitivement coincés dans une posture de contemplation esthétique du monde.

La littérature du passé est toujours la critique et la condamnation de l'époque présente. C'est en considérant la littérature des siècles passés que l'on peut prendre conscience des déterminations et des aliénations de notre temps : la technique en premier lieu, la sentimentalité ensuite. C'est pourquoi tous les littéraires sont à la fois réactionnaires et déconnectés des nécessités concrètes de l'époque actuelle – de sa nature profonde. Tous, ils vivent dans les chimères d'un monde disparu : Zemmour, Houellebecq, Tesson, Onfray, etc. Tous ils partagent le même sentiment à l'égard de l'époque actuelle, un sentiment d'inadéquation entre le monde des livres dans lequel ils vivent vraiment et la réalité qu'ils observent à travers ce prisme. Ils sentent tous que quelque chose cloche, mais ils sont pour la plupart incapables de pointer les facteurs déterminants de cette situation (la technique, l'ultra-subjectivisme) car ils ne sont pas vraiment intégrés dans le système, ce sont de simples observateurs, et c'est pourquoi ils expriment tout selon des termes moraux (les seuls à leur disposition), selon les valeurs auxquelles ils sont attachés (la patrie, la foi, la tradition, etc.), alors que le problème est bien plus profond et se situe « par-delà le bien et le mal », puisque c'est l'essence même de la réalité qui est profondément affectée par le paradigme technicien dans lequel nous vivons. La vraie divergence ne se situe donc pas entre la « droite » et la « gauche », mais entre ceux qui vivent dans le monde réel, concret (les femmes pour la plupart), et ceux qui vivent dans le monde des mots, des valeurs, et ne peuvent que détester le monde actuel et se replier dans la solitude. C'est là que se situe la véritable fracture : entre ceux qui croient encore au Verbe et considèrent la vie à partir d'abstractions (souvent très nobles), et ceux (celles...) qui sont directement en prise avec la matérialité de la vie et font régresser celle-ci à un stade pré-verbal, pré-moral et pré-rationnel (c’est-à-dire proprement invivable).

La véritable révolte contre le monde actuel est une révolte contre ce monde averbal, ce monde replongé dans un chaos mécaniste. C'est là la véritable cause du suicide de Dominique Venner par exemple (qui s'est suicidé dans une église), même si rares sont ceux qui sont capables de discerner exactement les vraies raisons du malaise qui les saisit dès qu'ils doivent faire quoi que ce soit et s'intégrer si peu que ce soit dans le monde actuel.

C'est là l'immense malentendu : les réactionnaires (les littéraires) pensent se révolter contre une décadence morale, alors que le problème n'a rien de moral et se situe bien en-deçà, du côté de la déshumanisation pure et simple opérée par la façon dont tout se fait dans le monde actuel (ce que Houellebecq avait bien saisi tant qu'il était dans la vie active, c'est-à-dire dans ses premiers écrits, et ce qu'il a complètement perdu de vue depuis).

Tout grand art est toujours impersonnel. C'est pour cela qu'il nous touche à travers les siècles. En passant de l'écoute des pièces de piano de Nietzsche à celles de Mendelssohn, je suis instantanément frappé par ce qui sépare la production d'une âme sensible et distinguée, de celle d'un génie authentique : il y a moins de pathos chez Mendelssohn, c'est comme si c'était plus géométrique, plus structuré, déterminé par des facteurs internes à la musique et à l'art pur, des facteurs comme indépendants de l'artiste, qui ne jouerait que le rôle d'intérimaire, de transmetteur de quelque chose d'autonome.

Je conçois tout à fait que l'on puisse, comme Gide, comme Sollers, repousser le romantisme wagnérien, au nom du bon goût français. Mais il faut bien comprendre dans quoi l'on tombe nécessairement dès lors : si l'on repousse une conception esthétique de la vie au nom du refus de la lourdeur et des brumes romantiques, on promeut plus ou moins nécessairement la vision du monde opposée, qui est celle qui a triomphé, et qui est celle du pragmatisme et de l'utilitarisme anglo-saxons. Wagner était à la fois l'aboutissement et la quintessence de la conception esthétique de la vie ; c'était la suprême effloraison de cette gigantesque aspiration romantique vers une totalisation esthétique et spirituelle de l'existence. Cela a conduit sans nul doute au nazisme, qui était hautement condamnable, et qu'il fallait éradiquer à tout prix. Mais une fois éliminée une conception esthétique de l'existence, ce qui reste, et c'est fatal, c'est le bon sens pragmatique et bourgeois, déjà stigmatisé par Flaubert (M. Homais), lequel a désormais tout recouvert.

Il suffit de comparer Tannhäuser de Wagner à La Vie est belle de Frank Capra pour saisir immédiatement ce que je veux dire.

11 mai 2023

Réflexions sur Platon, Plutarque, Gide et Lovecraft


Lettre d’Émilie D. à son amie Alexandra F., le 26 mars 2077.

Ma chère amie,
Je suis contente car j’ai finalement pu accéder aux archives de Laconique. Je pense que je pourrai mettre le point final à mon mémoire de Master dans les temps, je n’ai pas d’inquiétudes sur ce sujet. J’ai eu accès à tout : ses textes, ses manuscrits, son journal, tout. Tout cela est très intéressant, mais je dois t’avouer que mon estime pour lui a un peu diminué. J’imaginais que c’était quelqu’un d’assez ouvert, curieux, or il m’est apparu assez borné, obsédé par quelques auteurs, toujours les mêmes, auxquels il revenait sans cesse. Surtout, à bien y réfléchir, j’ai trouvé un point commun entre tous ses auteurs fétiches, un point commun vraiment étonnant : ce sont des auteurs chez lesquels les femmes sont totalement absentes, des auteurs qui proposent des univers exclusivement masculins. Je t’assure que cela saute aux yeux. Laisse-moi te détailler un peu ceci. Quelles sont les marottes de Laconique, les auteurs qu’il ressasse sans cesse ? Ce sont principalement les quatre auteurs suivants :
- Platon. Il y a des dizaines de personnages dans tous les dialogues de Platon, et pas une seule femme. Quand on trouve une femme chez Platon, elle s’exprime par l’intermédiaire de Socrate, comme Diotime dans Le Banquet ou Aspasie dans le Ménexène. Même quand il traite de l’amour, Platon ne se réfère jamais à des femmes : pour lui l’objet aimé c’est l’adolescent, c’est Phèdre ou Alcibiade. C’est eux qui suscitent le désir. Je suppose que l’attirance hétérosexuelle était une donnée trop triviale pour Platon, elle ne méritait pas d’avoir sa place dans le domaine éthéré du dialogue platonicien.
- Plutarque. Il y a en tout une cinquantaine de « vies d’hommes illustres » traitées par Plutarque, et pas une seule femme. Le bouquin fait deux mille pages, et je te jure qu’on compte les personnages féminins sur les doigts d’une main. Il y a Cléopâtre peut-être, Porcia, la femme de Brutus, quelques autres. Mais dans l’ensemble ce sont toujours des généraux grecs ou romains qui font leurs histoires entre eux, à n’en plus finir. Comment peut-on écrire autant de pages et ne jamais s’intéresser aux femmes, à leurs vies, à ce qu’elles éprouvent ? Il stigmatise ceux qui, comme Alcibiade étaient un peu trop portés sur les courtisanes, par contre quand il s’agit d’« amours grecques », comme celui qu’éprouve Agésilas pour le jeune Mégabates, ou l’amour d’Alexandre pour Héphestion, on sent Plutarque bien plus concerné, là il nous en parle, comme si c’était une marque de noblesse, le signe d’une certaine distinction, d’une grandeur de caractère…
Je passe maintenant aux auteurs modernes.
- André Gide. Inutile de te faire un dessin. Laconique adorait Gide, il n’arrête pas de citer Corydon, qui est une apologie de l’homosexualité, une dénonciation de l’influence pernicieuse exercée par les femmes dans la culture et la société, une promotion des sociétés « uranistes » comme celle de la Grèce antique, de la Rome d’Auguste, ou de l’Angleterre de Shakespeare (trois époques au cours desquelles les femmes au théâtre étaient interprétées par de jeunes garçons, ce que Gide ne manque pas de rappeler). On retrouve tout à fait chez Gide cette atmosphère délicate et raréfiée que Laconique appréciait tant chez Platon. C’est le même genre d’esprit, le même « atticisme » épuré, et les mêmes inclinations, cela va sans dire. On en revient toujours aux jeunes garçons chez Gide, que ce soit dans L’Immoraliste, dans Les Faux-Monnayeurs, dans le Journal, partout. C’est un idéal de pâtres virgiliens, Ménalque et Tityre allongés au flanc d’une colline, dans le soleil couchant, les femmes étant toujours représentées comme des dévotes, des ménagères bornées ou de pauvres victimes de la société rétrograde.
- H. P. Lovecraft. Laconique était obsédé par Lovecraft. Je m’en suis rendu compte en lisant ses papiers personnels. Il relisait sans cesse ses « grands textes », ceux que l’on désigne comme appartenant au Cycle de Cthulhu. J’ai regardé un peu, c’est hallucinant : il n’y a pas un seul personnage féminin dans tous ces récits, je n’ai jamais vu ça. Ce sont toujours de vieux professeurs de l’Université de Miskatonic qui tombent sur le Necronomicon et finissent par être confrontés à des monstres répugnants et innommables venus du fond des âges ou de l’autre bout de la galaxie. Le seul personnage féminin que l’on trouve chez Lovecraft, c’est celui d’Asenath Waite, qu’épouse le poète et théosophe Edward Derby dans la nouvelle Le Monstre sur le seuil, et qui se révèle en réalité être une espèce de créature batracienne, hôte d’une entité maléfique d’outre-espace, enfin je n’ai pas bien compris. Et Laconique adorait Lovecraft, il le considérait comme le maître insurpassable en matière de littérature fantastique.
Vraiment, ma chère amie, j’ai hâte de finir ce mémoire et de passer à autre chose. Et ne me dis pas que je suis homophobe ! D’ailleurs je pense pas du tout que Laconique ait été homosexuel, ce n’est pas ça le cœur du problème. Le cœur du problème se situe ailleurs, au niveau d’un idéal esthétique, ou intellectuel, si je puis m’exprimer ainsi. J’ai l’impression que pour lui la femme représentait un facteur de trouble et de désordre, de prosaïsme et de confusion, et qu’il n’aimait rien tant que les univers littéraires bien nets et bien rangés, à l’image de son style toujours impeccable. Tu remarqueras qu’il ne parle jamais de Molière, de Zola ou de Céline, de tous ces écrivains qui ont traité sans tabous la question des relations entre les hommes et les femmes. Il parle à peine de Flaubert de temps en temps, ou de Shakespeare. Dès que l’on entrait dans ces questions sentimentales, libertines ou passionnelles, ou dans le train-train des couples bourgeois à la Madame Bovary, cela cessait de l’intéresser, cela l’ennuyait, tout simplement. Il était bien moins cultivé qu’il n’en avait l’air, il y a un pan immense de la littérature qu’il ne fréquentait jamais, et comme par hasard c’est celui où l’on parle des femmes. Comme beaucoup d’hommes à travers les âges, comme Platon, Kant, Jules Verne et Lovecraft, il appréciait les vérités bien établies, les univers bien ordonnés, bien nets. Il devait rêver d’une société rationnelle, harmonieuse, portée vers l’esthétisme et l’idéal, et exclusivement masculine, comme chez les Grecs. Comment ne pas y voir la marque d’une indéniable mesquinerie ?
Je m’arrête là, car je ne veux pas t’ennuyer davantage. Nous nous verrons sans doute en mai, car je viendrai à P… pour les célébrations du cinquantième anniversaire de l’élection de Bayrou. Je t’embrasse, ma chère amie.