7 octobre 2016

L'origine du sacrifice


       ...Car ce qui est né est assuré de mourir et ce qui est mort, sûr de naître...

       Bhagavad-Gîtâ, II, 27.

       Le sacrifice est le fondement éternel de l’univers, du monde visible et invisible. Tel est l’enseignement de toutes les sagesses traditionnelles, telle est la vérité ancestrale dont témoignent les pratiques rituelles de tous les peuples, sur tous les continents et à toutes les époques, sauf à la nôtre. Il convient donc de s’interroger une fois de plus sur les vertus de ce rite, et plus précisément sur la cause de ce pouvoir sans équivalent qui réside dans l’acte sacrificiel. Quelques observations d’ordre métaphysico-psychologique pourront n’être pas inutiles ici.
       1. La conscience de l’homme est telle que le spectacle présent abolit dans son esprit tout le passé et tout l’avenir, et que la différence entre le sujet et l’objet s’estompe complètement. Concrètement, cela signifie que l’on ressent ce que ressentent ceux que l’on observe, indépendamment de tout le reste. Dans le sacrifice, il n’y a donc pas de différence entre le spectateur et la victime.
       2. Toute accumulation d’être aboutit à la destruction et à la dégénérescence. Au contraire, tout néant d’être génère une création, une manifestation de la vie sous sa forme la plus spontanée.
       Par conséquent : La manière la plus naturelle et la plus efficace de générer l’essence de la vie dans ce qu’elle a de plus authentique est de procéder à une destruction d’être. Les forces latentes et cloisonnées dans une forme définie sont libérées, rendues à la pure liberté originelle de l’existence. Tous ceux qui assistent à cette destruction profitent de cette génération du pur flux vital, sans subir de dommages, puisque sujet et objet sont confondus dans la représentation, mais distincts sur le plan matériel.
        Il résulte de ceci que, conformément à tous les enseignements traditionnels, seul le sacrifice permet à la vie de progresser et de se renouveler, seul le sacrifice rend l’existence vivable. La tâche première des esprits éclairés, en ce commencement de millénaire, sera donc de tout mettre en œuvre pour restaurer d’abord l’idée, puis la pratique du sacrifice.
        Nota bene : L’auteur de cet article ne cautionne nullement une forme matérielle de sacrifice et fait observer que des sacrifices sont offerts tous les jours sur les autels de notre pays sans que l’immolation d’une victime animale soit pour autant nécessaire.

19 commentaires:

  1. Comme vous le dites, cher Laconique, "une fois de plus" ! Décidément cette affaire de sacrifice vous obsède et l'on retrouve dans votre nouvel article certaines des considérations que vous avez déjà développées longuement ou de façon plus courte.

    C'est marrant cette obsession pour "ce rite". Là je dois vous avouer que vous me perdez, c'est un sujet qui ne m'intéresse pas du tout, je n'y trouve absolument rien, ni d'intéressant, ni de fascinant, et même vos brillants mots ne peuvent susciter l'attraction de mon esprit. Putain, cher Laconique, peut-être que je deviens moins ouvert...

    Pour moi, le sacrifice est juste une pratique barbare et obscurantiste et j'ai l'impression que vous y voyez plus qu'il ne contient. Aussi, ne puis-je m'appuyer sur vos "observations d’ordre métaphysico-psychologique" pour développer un commentaire. Remarquez, c'est pas plus mal, comme ça je sacrifie pas mon temps sur l'autel du net.

    En revanche, si l'on parle de "sacrifice" au sens de "renoncement, privation que l'on s'impose volontairement ou que l'on est forcé de subir soit en vue d'un bien ou d'un intérêt supérieur, soit par amour pour quelqu'un" (définition du dico), alors là j'acquiesce, cher Laconique ! Ce sacrifice-là me semble quelque chose de très beau au contraire de l'autre.

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  2. PS : j'oubliais de mentionner le fait que vous ne sacrifiez en rien vos innombrables lecteurs sur l'autel de la paresse (putain, on pourrait multiplier les blagues avec cette histoire de sacrifice et d'autel).

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    1. Ma foi cher Marginal, pour rien au monde je ne voudrais vous « perdre » ! Votre réticence à l’égard de ce thème repose sur de nobles causes : le lien que l’on sait avec la cause animale, votre agnosticisme revendiqué, etc. Mais je pense qu’il est malgré tout réducteur de réduire ce rite à « une pratique barbare et obscurantiste ». Si tous les peuples du monde, de la Chine au Pérou, ont placé sans se consulter cette pratique au cœur de leur vie religieuse et sociale, une pratique qui va si fortement à l’encontre de nos instincts premiers, cela vaut tout de même la peine de s’interroger un peu dessus, d’autant plus que le sacrifice est au centre de la religion principale de l’Occident. Bon, je ne vais pas m’attarder, mais la liaison métaphysique entre la mort et la naissance, la fonction régulatrice de la violence, la nécessité d’un lien social, etc., toutes ces pistes méritent d’être creusées.

      Je reconnais bien l’exigence envers vous-même qui vous caractérise dans la définition que vous transcrivez du sacrifice, conçu comme dépassement de soi. Cette soif d’auto-domination vient de loin, de l’enfance, de Son Goku et de Schwarzenegger, je l’admire et j’essaie d’y trouver une source d’émulation pour moi-même, mais dans cet article ce n’est pas tout à fait de cela qu’il s’agit, vous l’avez bien compris.

      Sinon, vous avez bien raison de ne pas « sacrifier votre temps sur l’autel du net », mais il me semble toutefois que vous avez manifesté une certaine activité sur ce site ces derniers temps. Il est vrai que ce n’étaient pas des « considérations d’ordre métaphysico-psychologique » qui ont stimulé votre créativité alors. Ah là là, cher Marginal, les mystères du cerveau humain sont insondables !

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  3. Bonsoir Laconique,

    Je ne vais pas revenir sur les remarques que j'avais faites ici même sur les aspects socio-politiques du sacrifice (mais à la relecture vous avez été prophète ; vous nous annonciez que la défaillance du politique allait se manifester en un "terrible automne", et terrible il fut ...).

    Toujours est-il que j'aimerais comprendre la métaphysique que vous esquisser ici. En bon chrétien, vous parlez de néant d'être, bon, je ne vais pas faire ici la critique de cette notion. Mais "l'accumulation d’être" qui aboutit à la destruction, là je ne vois vraiment pas ce que ça pourrait vouloir dire. Vous pourriez donner un exemple ?

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    1. Votre commentaire, cher Johnathan Razorback, m’a donné l’occasion de relire les considérations que vous développiez alors sur le sacrifice, et j’ai pu me remémorer que vous envoyiez du lourd, et que les enjeux multiples ce rite ne vous étaient pas étrangers (en particulier sur « la fonction unificatrice et réconciliatrice du sacrifice »). Mais je suis trop peu qualifié pour m’aventurer dans l’anthropologie, et j’essaie de saisir la seule dimension qui soit à ma portée, à savoir la dimension métaphysique, un peu négligée me semble-t-il (et pour cause) par la pensée moderne.

      Je me souviens aussi qu’en matérialiste cohérent vous êtes très réticent à l’égard de la notion de « néant ». Nous n’allons pas en effet engager une controverse là-desssus, mais en ce qui concerne « l’accumulation d’être qui aboutit à la destruction », je reprends tout simplement la dialectique élémentaire entre l’être et le néant telle qu’elle a été formulée dans la pensée indienne (cf. la citation de la Bhagavad-Gîtâ), chinoise (« L’être et le non-être naissent l’un de l’autre », Tao-tö king, 2) et enfin grecque avec la théorie de la génération mutuelle des contraires que l’on retrouve chez Héraclite ( B 53, B 80, B 126), Platon (« Les vivants naissent des morts, tout comme les morts des vivants », Phédon, 72a), Aristote (Métaphysique, livre H, 5), etc. Concrètement, cela veut juste dire que ce qui naît meurt, ce qui s’accroît diminue, ce qui grandit rapetisse, et que tout développement de l’être dans l’ordre matériel est lié nécessairement à une dégradation proportionnelle.

      Et il me semble que le sacrifice est la manifestation d’une compréhension très fine de cette dialectique de la part des Anciens. Une société basée sur la fête et la jouissance est condamnée à une confrontation brutale et douloureuse avec la mort et la destruction. Au contraire, une société qui place la mort et la destruction au centre de sa liturgie libère les forces primitives de la vie et de la renaissance. C’est du moins la lecture que je fais de ce phénomène.

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    2. "Je me souviens aussi qu’en matérialiste cohérent vous êtes très réticent à l’égard de la notion de « néant »."

      Ce n'est pas une question de réticence, la négation du néant fait tout simplement partie de la définition du matérialisme (voyez le bon livre de Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, introduction). Il est vrai qu'il n'est pas le seul à le faire, Bergson a aussi mené une critique du néant tout en développant une métaphysique originale et non-matérialiste. Mais cela dit ce n'est pas un dogme, il me semble qu'au contraire une tel axiome philosophique est conforme avec le sens commun. C'est aux partisans du néant de nous expliquer ces mystères (où se trouve-il, comment peut-il exister et de l'être en surgir !).

      Je ne vais pas discuter des pensées orientales, mais il me semble qu'il s'agit de religions plutôt que de philosophies, dès lors adhérer rationnellement à leurs affirmations me paraît pour le moins problématique.

      Ensuite vous faites erreur en pensant que la théorie héraclitéenne de l'engendrement des contraires autorise une quelconque forme de non-être. L'univers des Hellènes est absolument éternel et incréé (la théogonie d'Hésiode n'y change rien, Chaos n'est pas "rien"), il n'y a pas de néant (Un fragment d'Héraclite dit: "Ce monde, le même pour tous, n’a été créé par aucun dieu et aucun homme. Il a toujours existé, existe et existera toujours, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure."). Platon fait figure d'exception avec sa théorie du démiurge.

      Ensuite je ne peux qu'approuver votre pressentiment que le fond festif de notre époque cache quelque chose de malsain, vous n'êtes pas le seul à le dire, ça ne date pas d'hier cette histoire ("Comme le sérieux permanent est le comble du grotesque, la fête permanente c’est la tristesse sans fin." - Cornelius Castoriadis, Mai 68 – La Révolution anticipée).

      Pour autant je ne peux pas approuver l'idée qu' "une société qui place la mort et la destruction au centre de sa liturgie libère les forces primitives de la vie et de la renaissance". Le Moyen-âge et l'âge classique (baroque) nous ont donné nombre d'exemples de religiosité macabre, et je n'ai pas l'impression que ces sociétés se soient caractérisées par leur dynamisme et leur créativité, au contraire.

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  4. Eh bien cher Laconique, je crois que ce billet fait d'ores et déjà couler beaucoup d'encre (à défaut de sang, et heureusement) ! Je me suis souvent interrogée sur l'idée du sacrifice et, bien que je ne sois en aucun cas experte sur le sujet, je me demande si au fond, le sacrifice humain ou animal n'est pas une façon de canaliser la violence sur un être vivant sélectionné pour remplir ce rôle à la fois terrible et privilégié, et de transfigurer et spiritualiser cette violence, en lui conférant ainsi un caractère sacré (d'où le terme "sacrifice" qui, selon Wikipédia que je viens de consulter, désigne en latin le "fait de rendre sacré". Mais là-dessus je ne crois pas vous apprendre quoi que ce soit, pas plus qu'à vos autres interlocuteurs !).

    Il me semble que, tout comme la tragédie chez les Grecs, le sacrifice pratiqué dans de très nombreuses civilisations permettait aux pulsions de mort de tout un chacun de "s'évacuer" par un moyen officiel et sanctifié par la communauté, protégeant celle-ci de la délinquance commune ou du crime, tout simplement. Mais bien sûr, je ne parle ici que de la théorie ; je ne dis pas que c'est ce qui arrivait effectivement et nécessairement. La violence est inhérente à la chair ; et je suppose que dans une société comme la nôtre, qui se refuse à l'institutionnaliser (donc à reconnaître qu'elle fait partie intégrante du règne du vivant), celle-ci est ainsi condamnée à être refoulée pour mieux nous revenir en pleine face, plus barbare que jamais. Le retour de ce que nous avons refoulé à tort fait toujours très mal, car ce qui est justement refoulé à tort nous revient toujours en pleine face un jour ou l'autre (et sans doute au moment où l'on s'y attend le moins), mais de façon pervertie.
    Je crois que c'est d'ailleurs ce que vous pointiez dans le fil de commentaires du billet qu'a cité Johnathan Razorback. Et si je n'ai pas mal interprété votre propos, alors nos réflexions sur ce point concordent absolument.

    Le sacrifice est une manière puissante, grandiose et formidable d'accepter la violence (en la sacralisant, donc), et surtout, de servir par-là même de "défouloir" aux pulsions de mort présentes en chacun, et dont la conséquence rêvée pourrait être de se relier au divin d'une part, et de neutraliser la violence quotidienne, ordinaire, illégale, d'autre part.

    Bon, c'est très embrouillé tout ça, mais j'espère que ça reste quand même un tant soit peu lisible.

    En tout cas, je vous trouve très dionysiaque pour le coup !

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    1. Eh bien, chère miss Flint, vous exprimez tout cela avec une clarté qui n’a rien d’« embrouillé », je vous rassure. C’est tout de même réconfortant (et surprenant) de constater que dans le monde d’aujourd’hui une jeune fille puisse développer une telle compréhension de ces mécanismes ancestraux. Votre nature dionysiaque vous distingue, cela ne fait pas de doute, elle a peut-être été la source de souffrances, mais vous avez une profondeur de vue incontestable sur tout cela. Pour vous l’hubris et la némésis ne sont pas des termes abstraits, vous avez une connaissance concrète de ces puissances parfois empoisonnées. Vous pointez judicieusement le rôle de la tragédie, qui était en effet à l’origine une cérémonie sacrée. Je vous avoue que cette question dépasse un peu mes compétences, je n’ai jamais pu lire le célèbre ouvrage de Nietzsche sur la question (qui traite peut-être davantage de Schopenhauer et de Wagner que des Grecs), et ma prédilection va vers Euripide, le plus apollinien et le moins musical des trois grands tragiques (mon indéracinable côté apollinien !).

      Toutefois, si vous insistez sur la fonction de régulation de la violence du sacrifice, il ne faudrait pas négliger la fonction de « se relier au divin » que vous esquissez brièvement, et qui est fondamentale (et complètement hors de la portée de la plus grande partie de nos contemporains). Mais j’essaie, quant à moi, d’accéder à un niveau encore antérieur, encore plus primitif, le niveau métaphysique du lien entre la destruction et la création.

      En tout cas votre commentaire me montre une fois de plus que vous ne devez pas vous sentir tous les jours très adaptée dans notre société superficielle, procédurière et complètement aveugle aux forces primitives de la vie. Je crois que vous n’êtes pas la seule à sentir qu’il y a quelque chose qui cloche, mais le problème c’est que chacun l’exprime de sa propre façon et qu’il n’y a pas vraiment de convergence des lucidités. Il me semble que, comme toujours, la Providence parviendra malgré tout à triompher (en l’occurrence le 7 mai 2017), mais je crois que des personnes comme vous (et comme moi) se sentiront toujours un peu exilées par rapport à certaines époques privilégiées du passé.

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    2. Ne vous enflammez pas trop, Miss Flint ! Le sacrifice, "une manière puissante, grandiose et formidable d'accepter la violence" ? Mouais, Il y en a d'autres, plus nobles, moins coûteuses, moins barbares et moins cruelles. Les arts sont là pour ça, la contemplation de films d'horreur par exemple aujourd'hui.

      Et si l'être humain veut extérioriser ses pulsions de merde, qu'il foute donc la paix aux êtres plus innocents que lui, qui n'ont rien demandé, n'en ont rien à foutre de leurs tourments, et souhaitent juste vivre simplement. Vous avez compris que je parle des animaux, parce que c'est d'eux qu'il s'agit le plus souvent quand on parle de sacrifice religieux.

      Puis que diriez vous de faire couler après l'encre et "à défaut de sang", comme vous dites, un liquide plus festif et synonyme de vie plutôt que de mort ?

      Allez, je suis même prêt à me sacrifier...

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  5. Eh là, c'est vous qui vous enflammez trop, cher Marginal ! Car comme notre ami Laconique, je ne fais en aucun cas l'apologie du sacrifice. J'adoptais simplement un regard théorique sur le sujet. "Theoria" et "theatron" en grec ancien ont une racine commune je crois ; grosso modo, faire de la théorie, c'est prendre un regard distant et contemplatif -- un regard de spectateur, en somme --, sur l'objet de notre spéculation. Ce qui ne veut en aucun cas dire que l'on adhère à la théorie que l'on expose ! Expliquer n'est pas non plus "excuser" pour autant. Bref, j'essayais simplement de comprendre et d'expliquer le processus psychologique à l'oeuvre dans la pratique très lointaine du sacrifice, d'une civilisation à l'autre... Et je ne dis pas que le schéma que j'ai proposé est pertinent, si ça se trouve je suis même complètement à côté de la plaque. Mais bon, il faut le prendre comme pour ce qu'il est : une spéculation sur une pratique en vigueur à des époques qui nous sont totalement étrangères, ni plus ni moins...

    J'avais bien compris que vous étiez un ardent défenseur de la cause animale et c'est tout à votre honneur. Le sacrifice animal (et humain, aussi) à l'heure actuelle me choque (abattage halal ou casher, corrida...) et ce, pour les mêmes raisons que vous. Or, pour pouvoir comprendre ou du moins, essayer de comprendre, comment fonctionnaient les sociétés anciennes, il faut s'affranchir du regard sur le monde que la société dans laquelle nous vivons nous lègue, quoiqu'on en dise. Et sur ce point, je cite toujours ce passage du "Loup des steppes", de Hermann Hesse : "Un mot de Haller m'a donné la clef de cette interprétation. Il m'a dit une fois, lorsque nous parlions des soi-disant cruautés du Moyen Age : 'Cette cruauté, en réalité, n'en est pas une. Un homme du Moyen Age prendrait en horreur le ton de notre existence moderne, il le trouverait bien pire que cruel : exécrable et barbare. Chaque époque, chaque culture, chaque tradition possède son ton. Elle a les douceurs et les atrocités, les beautés et les cruautés qui lui conviennent. Elle accepte certaines souffrances comme naturelles, s'accommode patiemment de certains maux. [...] Un homme de l'Antiquité qui aurait dû vivre au Moyen Age aurait misérablement étouffé, de même qu'un sauvage étoufferait au milieu de notre civilisation. [...]'"

    L'on ne peut pas juger des pratiques d'une époque passée avec le regard que notre époque à nous nous fait avoir sur les pratiques en question. Somme toute, c'est de notre "cher petit moi" (je crois que c'est de Kant) et des jugements de valeur qu'il fait naître en nous qu'il faut s'affranchir pour "théoriser"... Après, libre à vous de le vouloir ou non ! Je ne cherche aucunement à vous convaincre d'adopter un point de vue "dépersonnalisé" sur le sacrifice si vraiment vous ne le voulez et ne le pouvez pas, mais par pitié, ne nous prenez pas, Laconique et moi, pour des thuriféraires de la maltraitance animale !

    D'ailleurs, dans votre commentaire, vous ne m'avez citée que partiellement : "à défaut de sang", avez-vous recopié... sauf que je terminais par "et heureusement !" Ça voulait dire ce que ça voulait dire.

    Et donc, pour conclure, il va de soi que je suis à 100% d'accord avec vous lorsque vous écrivez que (me citant tout d'abord) pour "accepter la violence", "Les arts sont là pour ça, la contemplation de films d'horreur par exemple aujourd'hui."

    Quant à envoyer la purée, permettez-moi de vous proposer de vous sacrifier tout seul =) .

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    1. OK, OK, Miss Flint, ce que vous dites est juste et je ne vais pas m'étendre, pas le temps. Cependant les termes que vous employez ne sont pas si "dépersonnalisés" que ça : "grandiose", "formidable", pour ne citer que ces deux-là, impliquent bel et bien un "jugement de valeur", puisqu'il sont connotés très positivement.

      Quant aux "Loup des steppes", c'est le livre de Hess que j'aime le moins alors que c'est son plus culte avec "Siddhartha" que je préfère. J'avais remarqué moi aussi lors de sa lecture la citation que vous proposez, mais elle mériterait d'être discutée, d'apporter des nuances, beaucoup.

      Et pour le reste, je n'ai jamais fait un grand cuisinier même pour une simple purée, alors je ne peux envoyer absolument aucun plat sans une aide extérieure de qualité, triée sur le volet.

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    2. No problemo Marginal, je me doutais que vous formuleriez une telle objection même si je suis en désaccord avec. Mais tout comme vous, je n'ai pas le temps de m'étendre, et c'est surtout que je ne souhaite pas m'embarquer dans une polémique qui serait sans doute en périphérie du sujet, et j'imagine que c'est pareil pour vous. Et puis, que vous ne soyez pas entièrement convaincu de mon intervention n'est pas grave pour moi.

      C'est marrant, parce que pour moi c'est exactement le contraire : je n'ai pas du tout aimé "Siddharta" (je me suis ennuyée), alors que "Le Loup des steppes", mon premier Hermann Hesse, reste mon favori parmi tous les romans que j'ai lus de l'auteur.

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    3. Ah là là, les goûts et les couleurs !

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  7. Pour vous répondre sur "La Naissance de la tragédie", cher Laconique, elle était en fait dédiée à Wagner. Je ne sais plus par contre si Schopenhauer a eu une influence sur cet ouvrage, il faudra que je relise des notes à ce sujet. En tout cas, ce dont je crois me souvenir, c'est qu'à l'époque, ça avait été un sacré pavé dans la marre, Nietzsche se mettant à dos une bonne partie du monde universitaire et philologique à cause de ses considérations inédites. Je l'ai lu il y a longtemps, et bien que ma mémoire soit floue, je pense que c'est une lecture absolument indispensable pour quiconque s'intéresse au sujet de la tension entre Apollon et Dionysos non seulement dans l'art, mais aussi dans la vie en général...

    Par ailleurs, si je n'ai fait qu'esquisser cette fonction permettant de "se relier au divin" dans le sacrifice, c'est parce que je n'ai pas les connaissances adéquates pour en parler, ne serait-ce qu'un peu. Cela étant, à vue d’œil, comme ça, j'ai l'impression que la fonction métaphysique du sacrifice n'est qu'un motif, ou qu'une justification, de sa fonction psychologique : à savoir que c'est pour "justifier" la violence purificatrice et régulatrice du sacrifice que l'on fait de ce dernier un moyen d'accès au divin...

    Quant au lien entre la destruction et la création, c'est un sujet vaste et fascinant, et votre billet ainsi que votre échange avec Johnathan Razorback ont nourri mes réflexions. Mais je crois que nous avions déjà effleuré le sujet, notamment à travers le parallèle que nous effectuions entre Apollon et Shiva, et Dionysos et Kali...

    (J'ai encore un peu de mal avec la fonction "Répondre", et vu que l'harmonie du fil a été brisé hier par ma négligence, lorsque j'ai répondu au Marginal Magnifique dans un post "à part", ce post-ci sera lui aussi à part. Je tâcherai d'être attentive les prochaines fois !)

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    1. Eh bien, chère miss Flint, il me semble que Schopenhauer joue un grand rôle dans « La Naissance de la tragédie ». Nietzsche était un schopenhauerien fervent à l’époque, et le nom de Schopenhauer apparaît dès les premières pages, avec sa théorie du « voile de Maïa », du principe d’individuation, que l’ivresse dionysiaque a pour effet de déchirer. Après, je ne saurais dire si Schopenhauer tient une grande place dans le reste de l’ouvrage, comme je vous l’ai dit je ne l’ai pas vraiment lu in extenso, c’est M. Razorback le spécialiste en ces matières nietzschéennes. J’essaierai sans doute de me relancer un jour dans la lecture de cet ouvrage, mais j’ai toujours éprouvé des réserves à l’égard de Nietzsche, il y a chez lui une incursion permanente du lyrisme dans la pensée que je trouve un peu mortifère. Le seul ouvrage de lui que j’ai lu (et relu) c’est Zarathoustra, parce que là il est franchement lyrique, donc ça passe mieux, il n’y a plus cette hybridation bizarre.

      Je ne partage pas votre point de vue quant à la ténuité du lien entre le sacrifice et le divin. Pour moi, vous tombez dans la même erreur que Johnathan Razorback (et René Girard), à savoir que vous envisagez ce phénomène avant tout sous l’angle anthropologique. Or l’angle religieux et spirituel est pour moi premier, il suffit d’étudier de près par exemple les textes du Pentateuque pour voir que la fonction de régulation de la violence n’y est jamais mentionnée, c’est bien le lien avec Dieu qui est premier. (Mais pour admettre cela il faut se placer dans l’hypothèse de la reconnaissance du divin, et je comprends qu’on puisse être totalement insensible à cet aspect.)

      Sinon, vous avez raison de ne pas vous laisser troubler par les tentatives de déstabilisation et d’aspersion du Marginal. En tout cas nous avons chacun notre préférence en ce qui concerne Hermann Hesse, puisque pour moi ce serait plutôt « Demian » qui m’a marqué.

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    2. Merci pour ce rappel à propos de l'influence de la philosophie de Schopenhauer sur "La Naissance de la tragédie", cher Laconique ! Je savais qu'à l'époque Nietzsche n'avait pas encore rejeté Schopenhauer et Wagner, en revanche j'aurais été bien incapable de vous dire si le premier et sa philosophie étaient explicitement ou, à tout le moins, implicitement mentionnés dans l'ouvrage de Nietzsche. Sinon, je comprends que le style de Nietzsche puisse vous faire émettre des réserves. Moi-même, tout au long de ces derniers mois, je remarque que je me suis pas mal éloignée de Nietzsche, et je me demande si, outre mon évolution philosophique et spirituelle, son "incursion permanente du lyrisme dans la pensée" n'y est pas non plus pour quelque chose.

      Oui, effectivement, j'admets que je n'envisage le sacrifice que "sous l'angle anthropologique", pour reprendre vos mots. C'est que, vraiment, je n'arrive pas à placer "l'angle religieux et spirituel" en premier lieu dans cette histoire, mais par contre, là où vous faites peut-être erreur à votre tour, c'est que vous savez que je suis très sensible à l'aspect divin de l'univers et que je ne me considère pas comme athée, même si vous entendiez peut-être tout autre chose dans le terme que vous avez employé, "reconnaissance du divin". Car il reste à définir ce que chacun de nous met dans le terme "divin", mais je crois que cela nous prendrait des heures.

      Ah là là, si vous saviez, j'ai passé des années à jouer à Mario Kart et j'y joue encore parfois, alors les obstacles que le Marginal dépose sur le chemin, je sais les éviter, et avec grâce.

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  8. Merci pour la qualité de vos articles et des échanges, je viens trop rarement car les sites comme le vôtre sont trop rares, mais je rattrape mon retard avec beaucoup de fructueuse attention! Je me sens proche de vous et de Savannah sur cette question, j'ajouterai simplement que le monde qui nous entoure est sacrificiel , depuis mon chat qui m'apporte ses offrandes jusqu'au Christ mort pour nos péchés.La grandeur de votre entreprise d'écriture est de nous en donner une conscience plus affinée.Bien à vous.

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  9. Eh, chère Orfeenix, merci à vous, vous allez me faire rougir. Le but est surtout de s’amuser, ce n’est que du Net, la forme la plus éphémère d’écriture, et je n’ignore pas que tout cela sera englouti tôt ou tard dans l’insondable oubli du monde numérique (et même très rapidement si j’oublie de renouveler mon nom de domaine…). A quoi cela tient ! Vous avez raison, notre monde est sacrificiel, mais ce sont des sacrifices subis, qui viennent sanctionner nos dérives et notre ignorance, alors que le sacrifice rituel avait justement pour but de prévenir ces brusques retours du refoulé. Sinon, on partage la même expérience côté félin, moi aussi je retrouve régulièrement des membres d’insecte, des queues d’orvet ou des plumes d’oiseau sur mon tapis. Mais on s’attache malgré tout à nos prédateurs domestiques, c’est dur de les quitter, d’autres l’ont dit mieux que moi…

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