23 septembre 2021

Candide de Voltaire, ou la naissance de l'homme moderne



Relu Candide de Voltaire, avec plaisir et intérêt. Il est intéressant de noter que la plupart des contes de Voltaire tournent autour d'intrigues amoureuses ratées. Cela reflète sa vision du monde, qui est aussi la nôtre. Voltaire a passé sa vie à étudier la Bible, qu'il considérait comme un ramassis de fables et d'absurdités. Il ne croyait plus en rien. Alors dans un tel monde privé de transcendance, la seule chose qui reste, c'est la femme. Seulement Voltaire connaissait très bien les Écritures, ainsi que l'histoire de l'Antiquité, ses cultes, sa littérature, et il voit la misère de la femme en comparaison, son inconstance, etc. C'est pourquoi toutes les romances qu'il décrit sont ridicules. Dans un monde ramené au jeu de forces antagonistes, sans perspectives, sans idéal, où la matière, l'argent, le pouvoir font la loi, la femme est forcément au centre de tout, elle est forcément coquette et vénale, et l'homme est forcément ridicule. En ce sens Voltaire est le premier auteur moderne, et il y a du Woody Allen dans ses facéties. Rousseau représente la phase suivante, l'homme qui idolâtre la femme, qui n'en voit même plus les défauts, les petitesses. On pourrait tracer une ligne chronologique de Racine à Rousseau en passant par Voltaire : Racine, celui qui croit encore aux valeurs classiques et structurantes, objectives, qui soutiennent le monde : la souveraineté, la Providence biblique, la vengeance des dieux, etc. ; Voltaire, l'homme qui connaît parfaitement cet univers classique et ordonné, mais qui n'y croit plus ; Rousseau, le dernier homme, l'homme purement subjectif et émotionnel, qui ne soupçonne même plus l'existence d'un monde objectif et supra-individuel.

9 septembre 2021

L’avènement du christianisme ou le renversement de l’axe du temps



Le présent article a pour but de considérer la véritable essence du christianisme, sa véritable nature, sa véritable portée, dans l’existence collective et individuelle, telle qu’elle s’exprime dans l’histoire. Trop souvent le christianisme est ramené à une mythologie, à une pratique sociologique ou à une idéologie. Aucune de ces approches n’est totalement fausse, mais elles sont toutes très incomplètes, aucune n’atteint le cœur de la question, et elles reposent en grande partie sur des préjugés et de la paresse intellectuelle (les deux étant souvent liés). Pour vraiment comprendre le christianisme, il faut voir ce à quoi il s’oppose, ce qu’il a remplacé, et éviter de tomber dans la posture de supériorité facile de « l’homme moderne éclairé » face au « primitif naïf ».
Deux paradigmes de société seront considérés dans cet article : une société qui sera qualifiée de « traditionnelle » ; à quoi s’opposera une conception de la vie proprement révolutionnaire, destructrice de la précédente, et qui sera qualifiée de « chrétienne ».
1. La société traditionnelle : c’est le paradigme naturel et universel. Dans cette société, que l’on pourrait qualifier de « patriarcale » si le terme n’était pas galvaudé par les médiocres polémiques contemporaines, c’est la lignée des ancêtres qui détermine l’existence individuelle. Le présent et l’avenir sont rigoureusement déterminés par le passé. On trouve ce modèle dans toutes les sociétés traditionnelles et antiques. Une description assez claire des liens, dans le monde traditionnel, entre l’individu et l’ancêtre primordial, les dieux Lares, les totems familiaux, etc., se trouve au début de l’ouvrage de Julius Evola, Révolte contre le monde moderne. L’ancêtre détermine à la fois le culte et le statut social. À Rome, ce sont les Lares, les Mânes, les Pénates, le culte domestique des morts, décrits par Fustel de Coulanges dans La Cité antique. La famille entendue au sens large, la gens, est la structure sociale fondamentale d’où tout le reste dérive, et qui exerce sur la vie de l’individu une emprise absolue (cf. J. Ellul, Histoire des Institutions, II). Le même modèle se retrouve à peu près partout sur la planète. En Chine, la « piété filiale » (« xiào ») est la vertu par excellence, elle constitue avec le culte rendu aux morts la base de la morale chinoise traditionnelle telle qu’elle s’exprime de façon limpide dans les Entretiens de Confucius. En Grèce, le monde homérique est totalement patriarcal, Achille est le « fils de Pélée », le « Péléide », Agamemnon est le « fils d’Atrée », Ulysse le « fils de Laërte », etc. Les vertus de l’Ancêtre (parfois divin) rejaillissent sur le héros. Les « bâtards » en revanche, assez nombreux dans l’Iliade, ont un destin médiocre et obscur, une mort sans gloire le plus souvent. Toute la tragédie classique illustre le déploiement dans la vie de l’individu d’une malédiction familiale primordiale. Œdipe en est l’exemple paradigmatique, dont tout le destin consiste à expier le crime de Laïos (de même qu’Agamemnon expie le crime d’Atrée, Oreste, Iphigénie et Electre expient le crime d’Agamemnon, etc.). Le déterminisme grec, qui n’a été remis en cause par aucune grande école philosophique de l'époque, est l’expression abstraite et conceptuelle de cette vision du monde.
2. La révolution chrétienne : le christianisme porte une attaque radicale, absolue, à ce modèle traditionnel. Il serait fastidieux de relever toutes les occurrences présentes dans les évangiles et les épîtres, lesquelles sont d’ailleurs bien gravées dans la mémoire collective. On peut citer les préceptes suivants, qui ne laissent guère planer l’ambiguïté : « N’appelez personne votre père sur la terre », « Laisse les morts enterrer leurs morts », « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi », « Qui est ma mère ? Qui sont mes frère ? », « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive », « Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère », « Aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie », etc. On ne saurait attaquer plus radicalement le cœur même de l’existence telle qu’elle était conçue par la totalité des sociétés antiques. Il s’agissait d’une remise en cause absolue de tous les fondements du culte et de la société, du crime par excellence, contre lequel on ne pouvait imaginer de châtiment suffisamment cruel.
Cette révolution était déjà en germe, de façon très nette, dans le judaïsme. Abraham est appelé à quitter sa parenté. Moïse est un enfant sans père. Yahvé est le Dieu des orphelins. L’antique peuple d’Israël, en condamnant tous les cultes domestiques au profit de l’unique service du Temple, se distinguait déjà de tous ses voisins et prédécesseurs. (Il est très significatif par ailleurs de noter que, dans l'Ancien Testament, la causalité est inversée : ce n'est pas la valeur du père qui rejaillit sur le fils, c'est la vertu du fils qui profite au père et à sa réputation : "Le fils sage réjouit son père, le fils sot chagrine sa mère" (Pr 10, 2), "Deviens sage, mon fils, et réjouis mon cœur, que je puisse répondre à qui m'outrage" (Pr 27, 11), etc.)
Il était nécessaire de bien établir ces données du problème pour comprendre sur quel terrain se situe le combat. Néanmoins, et c’est là que réside le cœur du sujet, le christianisme repose lui aussi entièrement sur la notion d'héritage. Seulement il s'agit d'un héritage entendu non pas sur le plan de « la chair et du sang », lequel est caduc, mais sur celui de la seule filiation qui vaille, celle qui nous lie à notre Père véritable, Dieu. Reprenant une procédure juridique romaine, celle de l’adoption, le christianisme fait de ses adeptes des « fils adoptifs », qui par la foi à « l’unique Fils de Dieu » seront à même de recueillir eux aussi l’héritage promis. « De même nous aussi, quand nous étions des petits enfants, nous étions en situation d’esclaves, soumis aux forces qui régissent le monde. Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu » (Galates 4, 3-7). On trouve ici l’expression la plus pure et la plus limpide de la foi chrétienne, qui ne consiste nullement, on le voit, à remplacer une mythologie par une autre ou un culte par un autre, mais à transférer le cœur battant de l’existence, l’héritage ancestral, en le faisant passer du plan de la « chair » (laquelle ne désigne pas dans le Nouveau Testament, comme on le croit trop souvent, le désir sexuel, mais bien plutôt tous les liens primordiaux qui régissent le monde) à celui de l’adoption divine par l’intermédiaire du Christ.
Bien entendu, un tel renversement a des conséquences prodigieuses sur le plan de la vie et de la société. Il faut bien saisir la portée de ce renversement : désormais, ce n’est plus le passé qui détermine l’avenir, c’est l’avenir, le Royaume des cieux, qui doit déterminer le présent (d’où l’importance de l’eschatologie déjà dans les Écritures juives). Il s’agit là d’une libération absolue, instantanée, concrète et tangible, puisque l’homme est libéré des liens les plus inexorables qui soient, ceux du sang. Il s’agit véritablement de l’irruption de la liberté dans le monde, une révolution dont nous avons peine à saisir la portée après deux mille ans, mais qui a constitué le renversement de tout ce sur quoi la société était bâtie. « Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » (2 Co, 5, 17). On peut donc trouver ici une des sources les plus assurées de la joie qui devrait être celle des chrétiens, joie qui doit reposer sur une compréhension très fine et très rigoureuse, à la fois des structures du « monde » et du contenu des Écritures : le monde ancien du déterminisme de la chair a été aboli, nous avons été affranchis, comme Israël l’a été, et nous sommes appelés à un héritage autre que celui du sang, au seul héritage propre à combler notre attente : l’héritage de Dieu.
Deux brèves observations pour conclure. Tout d’abord, on peut se demander ce qu’il en est dans une société déchristianisée comme la nôtre. Qu’advient-il des données de ce problème lorsque la société est déchristianisée, et lorsque le problème n’est plus même perçu en tant que tel ? Deux tendances apparaissent. D’une part, on peut observer une résurgence des structures et des dynamiques patriarcales. Concrètement, cela signifie que les liens familiaux redeviennent prédominants, dans tous les domaines, et que les mécanismes de reproduction des schémas sociaux sont à l’œuvre : les fils de footballeurs sont footballeurs, les fils de chanteurs sont chanteurs, les fils d’ouvriers sont ouvriers. L’extrême rigidité de la société française en termes de reproduction des élites a été maintes fois analysée, notamment par Pierre Bourdieu dans son ouvrage célèbre sur Les Héritiers. D’autre part, et c’est l’autre direction suivie spontanément dans une société qui a été coupée de son modèle ancestral d’organisation (le modèle patriarcal) et qui a renoncé au modèle de substitution qui lui a été offert (la foi en Christ afin de bénéficier de l’Héritage véritable), on observe de multiples tendances à l’anarchie, à la dispersion, à l’anéantissement. Puisque l’individu est libre, qu’il n’est plus relié à rien, et pas même à Dieu, alors il flotte dans une succession d’expériences éphémères et stériles : divertissement, jeu, apathie, violence, rebellions brusques et sans objet, désespoir, etc. Inutile d’insister, tout cela est bien connu.
Et pour finir, il peut être utile de proposer à nos frères en Christ une traduction un peu plus pratique de ces considérations, qui, je le répète, du point de vue de la compréhension du christianisme, sont absolument fondamentales. Rompre avec le monde ancien, rompre avec la chair, rendre nos actes déterminés non plus par le monde et ses forces mais par l’héritage promis et le monde à venir, cela signifie rompre (ou du moins s’y efforcer) avec toutes les expressions de ce monde ancien : les concupiscences et les haines multiples héritées de nos premiers parents, les ambitions mondaines, l’orgueil, en un mot le péché, réalité fondamentale du monde ancien, réalité abolie par Christ, et pourtant toujours présente dans nos vies chaque fois que nous oublions (et tout nous y invite) que nous n’appartenons plus au monde, mais au Christ. Comme toujours dans l’enseignement de Paul (et dans celui de Jésus auparavant), les préceptes éthiques découlent des vérités théologiques. Si nous comprenons bien que nous ne flottons pas dans le vide, que nous ne sommes pas non plus déterminés par un atavisme héréditaire comme le monde entier l’est nécessairement hors de la foi en Christ, mais que nous sommes appelés à autre chose, que nous sommes déterminés par une vérité qui nous rend libres (suprême paradoxe), que la force qui nous détermine ne se trouve pas derrière nous mais devant nous (ce qui devrait nous remplir de confiance, de gratitude et de joie), si nous comprenons tout cela (et ce n’est pas facile tant les lectures simplistes ou erronées des Écritures sont fréquentes), alors cela doit se traduire dans notre vie par un comportement différent de celui des autres, différent de celui de nos pères selon la chair (pères biologiques mais aussi forces ancestrales et mondaines qui nous régissent, telles que le péché), afin que nous soyons témoins, au milieu du monde, de la seule Paternité qui mérite vraiment ce nom, de laquelle toutes les autres dérivent, celle du Père céleste de notre Seigneur Jésus-Christ.

19 août 2021

Racine : Phèdre, Andromaque



Relu Phèdre et Andromaque de Racine, avec un plaisir infini. Je ne vois vraiment rien de supérieur dans la littérature française. Pas même Hugo, qui tombe souvent dans des accumulations d'entités aux contours nébuleux, destinées à communiquer un sentiment de sidération face à l'ineffable, mais aux dépens de la netteté de la pensée. Rien de tel chez Racine, qui reste toujours d'un réalisme, d'une netteté toute classique (gréco-romaine). On a tort de ramener Racine à l'expression des sentiments : c'est là la grille de lecture privilégiée de notre époque bien sûr. Mais j'ai été frappé, une fois de plus, par la densité narrative de son théâtre. Chaque pièce est soutenue par arrière-plan très riche et très adroitement évoqué : la guerre de Troie dans Andromaque, la lignée généalogique des protagonistes dans Phèdre. Le présent est très rigoureusement déterminé par le passé, comme chez les Grecs, il ne s'agit pas seulement de peindre un événement mais tout un réseau de déterminations familiales et culturelles. Très grande intelligence, et goût vraiment supérieur de Racine : rien n'est dit en vain, mais tout doit être dit sans peser, en maintenant l'impression de la vie, du mouvement, là où c'est le contraire de la vie (le destin) qui agit. Théâtre de ruptures, non linéaire, fondé sur des renversements brutaux de situation (retour de Thésée, revirement d'Andromaque). Perfection à la fois dans le détail et dans l'ensemble.
Relu aussi Hippolyte d'Euripide, pour comparer. Il est très frappant de constater que chez Euripide il y a sans cesse des débats philosophiques : chaque protagoniste veut démontrer à l'autre qu'il a raison, qu'il est dans son bon droit. Or on ne trouve jamais de tels débats chez Racine. Les personnages expriment leurs sentiments, mais ils ont parfaitement conscience de se détourner de la voie de la raison et de la justice (« Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne »). C'est là la différence entre la société grecque et la société chrétienne : l'époque grecque classique était une période de grand doute en ce qui concerne les valeurs, la justice, d'où les recherches sans fin de Platon, d'Aristote, le scepticisme de Pyrrhon, l'indifférence d'Epicure, etc. Déterminer ce qui est juste, tel était l'enjeu de la pièce de théâtre à l'époque d'Euripide et de Sophocle (Antigone). Chez Racine, le juste est implicite, universellement admis, il ne fait pas l'objet de débats, il n'y a jamais de justification des comportements des uns ou des autres. L'enjeu de la pièce est l'irruption du sentiment aveugle dans un univers parfaitement ordonné et intangible. Le christianisme a libéré les hommes de la recherche de la vérité, puisque désormais la vérité s'est incarnée une fois pour toutes, sans le moindre doute possible. C'est vraiment un changement complet de la nature de l'œuvre théâtrale. 

22 juillet 2021

Epître aux Français



Frères, c’est par sollicitude et dans l’angoisse que je vous écris. La nation sainte, la fille aînée de l’Église a perdu ses repères. Elle se complaît dans des luttes stériles, dans des propos sans fin, emplis de rancœur. Pour vous, recherchez la vérité, attendez le Seigneur, méditez la Parole de Dieu, nourrissez-vous des exemples des saints de votre époque, en particulier de celui de saint Jean-Paul II qui a laissé un trésor d’enseignements à son Église. Alors vous retrouverez la bienveillance envers votre prochain, une bienveillance fondée non pas sur des émotions fugitives, mais sur la vérité qui ne passe pas.
Je vous le dis, frères, la France a noué avec le Christ un lien que rien ne pourra briser. Souvenez-vous de ces journées de 2013, lorsque les manifestations contre le mariage pour tous ont pris une telle ampleur. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu de telles marées humaines emplir les rues. Si une simple loi a pu générer de telles manifestations de ferveur, alors que verrons-nous lorsque le Fils de l'homme, notre Seigneur, fera son retour promis ? En vérité je vous le dis, il suffira que son talon effleure le sol de la terre, et des croyants sortiront de chaque rue, de chaque maison.
Ne vous figurez pas être sans péchés. En vérité je vous le dis, celui qui croit être sans péché s'illusionne et se ferme le chemin de la guérison.
Enseignez l’humilité à vos filles et à vos sœurs. Autrefois, c’étaient les princes du monde qui opprimaient leurs peuples. Une nouvelle guerre est en cours, mes frères, et c’est la femme qui est au centre de toutes les luttes et de toutes les convoitises. En vérité je vous le dis, le diable a choisi son terrain de combat pour ce siècle nouveau, et c’est la femme qu’il a choisie. Que rien ne détourne votre cœur de Dieu, à qui seul vous rendrez un culte. Les conditions de la société ont changé, la force et l’intelligence sont dévaluées, seules les qualités relationnelles comptent, la technique atomise tout, que ces conditions nouvelles qui donnent à la femme un pouvoir accru ne gonflent pas son cœur d’une vaine gloire. En vérité ce monde passera. C’est un ciel nouveau et une terre nouvelle qui nous sont promis. La femme au cœur gonflé d’amour de soi-même noue ses propres chaînes, elle sera l’objet de la violence de l’homme, il ne faut pas qu’il en soit ainsi.
Certaines femmes ont pris chez vous une assurance démesurée. Elles parlent comme des docteurs, elles méprisent et insultent leurs contradicteurs, leurs discours sont sans bornes, sans discernement, sans la moindre tenue. Mes frères, il ne faut pas qu'il en soit ainsi. La parole doit être rare, pour les femmes comme pour les hommes, et la dignité doit être la couronne de tous les croyants, et pour les femmes plus encore que pour les hommes, car pour la femme le jugement est sans mansuétude, sans miséricorde chez les fils d'Adam. Gardez toujours la réserve qui sied à des frères et sœurs en Christ.
Frères, ils sont nombreux ceux qui proclament avoir découvert les mystères de Dieu. Leurs propos sont des filets et des pièges, ne vous y laissez pas prendre. Méfiez-vous surtout des élucidations  de type historique, archéologique, et de tout ce dont se repaît la vaine gloire des hommes. Ils pensent avoir mis la main sur le passé, et voyez avec quelle assurance ils font parler les pierres et les parchemins ! Ils se rangent du côté des adorateurs de pierres sculptées et dénigrent ceux qui ont mis leur confiance dans la Parole de vie. Ce qu'ils veulent, c'est détruire votre foi. Mais la vérité de Dieu ne se trouve pas dans le passé, ses fruits appartiennent à l'avenir et c'est à vous qu'il revient de les faire germer, puisque c'est vous qui êtes le temple de l'Esprit.
Ne vous laissez pas séduire par les discours trompeurs de ceux qui prétendent avoir percé les derniers secrets de la nature. Ils ramènent tout le mystère à une formule unique, à une force prétendument universelle, et ils entourent leurs théories de tout le prestige de la science. Ce qu'ils révèlent surtout, c'est leur propre inquiétude, leur doute, leur angoisse existentielle, et leur recherche désespérée d'un principe matériel sur lequel ils pourront s'appuyer. Pour vous, soyez humbles, espérez dans le Christ qui peut seul vous conduire vers le Père, vous les simples, vous les pauvres de cœur, vous qui ne défigurez pas la vérité par des discours savants.
Méfiez-vous aussi de celles et de ceux qui se sont lancés dans la quête d'une vaine glose, de symboles occultes et de signes astrologiques. Ils rejettent le Christ notre Seigneur de tout leur être. Ils se disent en quête de lumière, mais ils tâtonnent dans les ténèbres et la confusion. Leur cœur est rempli d'orgueil, ils rendent un culte à la créature et oublient le Créateur.
Frères, surveillez votre langue, modérez vos paroles, ne les employez pas pour heurter votre prochain. Nous serons jugés plus sévèrement sur nos paroles que sur nos actes. En tant que croyants, vous avez une responsabilité supplémentaire à cet égard, car à travers votre bouche c'est l'Esprit lui-même qui doit parler. Les nations font profession de nous mépriser, mais en réalité elles scrutent chacune de nos paroles avec angoisse, car elles savent que c'est le chrétien, et lui seul, qui est le dépositaire de l'espérance en ce monde. Ne donnez pas au monde motif à vous juger, mais guidez-le vers la justice et la vérité avec l'autorité qui vous a été conférée par notre Père commun.
Respectez les autorités et priez pour elles, suivant en cela l'enseignement de mon frère bien-aimé Paul. J'ai malheureusement pu observer chez certains d'entre vous une attitude de rancœur et d'hostilité à l'égard de nos gouvernants, et des mots empreints de violence et de colère. Frères, ce n'est pas ainsi que vous devez agir. Nos gouvernants ont fait de bonnes choses en ces circonstances terribles, ils ont souffert avec les souffrants, ils n'ont pas économisé leur temps ni leurs efforts. Ils ont besoin de vos prières. Alors le Seigneur sera à même de vous agréer, en voyant que vous aussi vous avez apporté votre pierre à l'édifice.
Veillez sans cesse pour ne pas être surpris, car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure.
Les frères qui sont dans la grande ville vous saluent.

1 juillet 2021

André Gide : Les Faux-Monnayeurs



Relu Les Faux-Monnayeurs d’André Gide. Impression globale assez négative, je dois le reconnaître. Bien sûr, cela se lit bien, on retrouve la langue parfaite de Gide, son style si correct, si précis, qui ne pèse jamais. Le génie français dans sa quintessence, fait d’intelligence, de clarté, d’ironie irrévérencieuse. Mais des côtés très agaçants malgré tout. Tout l’ouvrage est tourné contre le personnage de Passavant, le rival d’Edouard, rival à la fois littéraire et auprès des jeunes garçons. Passavant, c’est bien sûr Cocteau, l’étoile littéraire des années vingt, brillant, superficiel, vaniteux, couronné de succès, homosexuel de surcroît. La ficelle est vraiment grosse, et très insistante. D’une manière générale, tout le traitement des personnages m’a déplu. On sent que Gide a voulu rivaliser avec Dostoïevski, et il échoue précisément là où celui-ci excellait, dans le domaine des personnages. C’est même surprenant chez un homme aussi avisé que Gide, et qui a écrit plusieurs études de qualité sur Dostoïevski. Chez Dostoïevski, les personnages n’agissent jamais comme on s’y attendrait, tout en restant parfaitement cohérents avec eux-mêmes. C’est là son tour de force, presque miraculeux. Ivan Karamazov ne parle jamais de façon à révéler le fond de son être, et il n’en est que plus inquiétant. Stravoguine est toujours extraordinairement correct, sensé, maître de soi, dévoué même, mais il reste d’un bout à l’autre du roman ce personnage machiavélique et malfaisant. C’est cette disjonction entre ce que l’on est et ce que l’on fait, que nous connaissons tous au quotidien, qui rend ces personnages vivants. Chez Gide, et dans le roman même qu’il a voulu complexe, ténébreux, polyphonique, les personnages sont tout d’une pièce, c’en est désolant : Molinier est un fat, Profitendieu est faible, le pasteur Vedel est un prêcheur abominable coupé des réalités, le vieux La Pérouse est gâteux, etc. Chacun de leurs propos est redondant par rapport à ce qu’ils sont. En face de ces marionnettes, Edouard (c’est-à-dire Gide) apparaît comme un modèle de subtilité, de souplesse, d’ouverture d’esprit. Les personnages féminins sont toujours nobles, élevés, victimes de la société, bien plus intelligentes que les hommes falots qui les accompagnent et les font souffrir. Comme tout ceci me déplaît…
On sent déjà la pensée existentialiste qui pointe : apologie de l’individu, de la sexualité, de la rébellion, contre la bigoterie, l’hypocrisie, etc. Et bien entendu, tout cela reste au niveau de la liberté individuelle, comme si les choix s’opéraient hors de toute détermination sociale, comme si l’individu flottait dans la pure liberté.
Au fond, c’est un roman très parisien, et c’est ce qui me gêne. On sent Gide sans cesse désireux de se frotter à Dostoïevski, de sonder les profondeurs de la nature humaine. Le problème c’est que cela paraît gratuit, léger, un pur exercice formel, dénué de poids ou d’enjeu réel. Dostoïevski a vécu, il a été au bagne, s’est marié plusieurs fois, a eu des enfants, a eu des dettes, a été alcoolique, etc. Il ne plaisante pas. Il sait que la vie n’est pas drôle. Il a parfaitement perçu la dimension existentielle de la Bible, sa vérité, au-delà des postures bigotes. Gide, malgré toute son intelligence, reste un intellectuel de Saint-Germain-des-Prés, un homme de salons, de coteries littéraires, et cela se sent dans Les Faux-Monnayeurs. Ce roman reste pour lui un exercice, détaché de lui-même, comme en témoigne le Journal des Faux-Monnayeurs, comme en témoigne le fait qu’il n’a pas eu de véritable suite dans sa carrière. Le Gide que je préfère, c’est celui des récits brefs et impeccables, cristallins, gonflés d’idéal, comme Les Nourritures terrestres, La Porte étroite ou Thésée. Au fond, et malgré tous ses efforts, Gide n’est pas russe, il est terriblement français.

10 juin 2021

Journal de lecture : juin 2021



Lu Les Possédés de Dostoïevski. Cela faisait très longtemps que je voulais le lire. Je m’attendais à un roman politique, or les théories politiques ne sont pas vraiment développées, l’accent est porté davantage sur la psychologie. Tout passe par la psychologie chez Dostoïevski, ou plutôt tout est imbriqué : les facteurs explicatifs (idéologiques, psychologiques, biographiques, narratifs) se rejoignent et se confondent à un point tel qu’il est impossible de les distinguer. C’est du grand art, et c’est une conception profondément chrétienne (biblique) : tout passe par l’homme, c’est l’homme qui fait advenir les théories dans le monde, elles n’ont pas d’existence indépendante, dans les nuages. Roman d’une densité folle, mille pages et chaque mot compte, avec des renvois et des allusions à chaque ligne. Complexité dans l’art romanesque qui n’a sans doute pas été dépassée. J’ai malgré tout du mal, je trouve cela très long, les enjeux apparaissent rarement en pleine lumière, c’est une esthétique qui n’est pas la mienne, mais qui convient très bien au monde moderne, dans lequel les choses vraiment importantes se passent le plus souvent dans l’ombre et le secret. Appréhension très juste de la psychologie féminine, étonnamment actuelle, comme toujours chez Dostoïevski.
Lu La Marge d’erreur, le dernier roman de Nicolas Rey. Roman émouvant en ce qu’il dépeint un auteur au bout du rouleau, quasiment en fin de vie. Toujours les qualités d’élégance et de concision que j’apprécie tant chez lui. Des passages un peu faibles sur la fin (Rey est moins bon dès qu’il entre dans la narration, l’imaginaire). Et toujours ces passages extrêmement crus, qui confinent à la scatophilie, marque d’une sincérité certaine chez Rey par rapport aux attendus du roman sentimental, mais qui font basculer l’ouvrage du côté de la pornographie, genre Louÿs, etc. Dans l’ensemble, vie moderne, entièrement dominée par le subjectif, le sentimental, l’interpersonnel, et dans laquelle l’objectif et la transcendance sont à peu près complètement absents. Combien de vies comme celle-ci à notre époque ? Où est la liberté dans tout cela, cette liberté qui constituait le bien le plus précieux à la fois pour les philosophes et pour les croyants ?

27 mai 2021

Sommes-nous tous des Hobbits ?



En 1954, a paru le premier volume du grand roman de J. R. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux. Cette œuvre monumentale a eu une postérité immense dans les domaines de la littérature, de la musique, du jeu vidéo, de la bande dessinée, du cinéma. De 2001 à 2003, la trilogie a été portée au cinéma par Peter Jackson, dans une série de films qui ont rencontré un grand succès populaire et critique, et qui ont renouvelé le lectorat de l’œuvre originale. Le Seigneur des anneaux est considéré comme une œuvre fondatrice de l’heroic fantasy, un monument de la culture populaire et de la littérature en général.
Cet article s’intéressera au tout début du livre, au prologue consacré au peuple des Hobbits (« 1.  À propos des Hobbits »). Ce prologue retrace en quelques pages, à la fois denses et agréables à lire, l’histoire du peuple hobbit, ses sous-espèces, ses mœurs, son caractère général. C’est donc un véritable petit traité d’anthropologie (ou plutôt d’« hobbitologie ») que Tolkien a placé au seuil de son récit. Il apparaît que le peuple hobbit est un peuple sédentaire, ami de la paix, qui franchit rarement les frontières du Comté et se tient à l’écart autant que possible des soubresauts de l’histoire tourmentée de la Terre du Milieu. C’est un peuple aux aspirations saines et concrètes, ami des plaisirs simples de l’existence : « Leur visage était d’ordinaire plus enjoué que joli, large, avec des yeux brillants, des joues rouges et une bouche qui se prêtait volontiers au rire, au manger et au boire. Et pour ce qui était de rire, de manger et de boire, ils le faisaient souvent et avec entrain, ne dédaignant pas une bonne plaisanterie, et six repas par jour (quand ils le pouvaient). Ils étaient accueillants et adoraient les fêtes, ainsi que les cadeaux, qu’ils offraient sans compter et acceptaient sans se faire prier. » Il semble donc que, en quelques pages, l’essentiel soit dit sur les Hobbits, sur leur mode de vie et leurs diverses traditions. Il y a pourtant un mot qui n’apparaît pas une seule fois dans ce texte, c’est le mot « dieu », que ce soit au singulier ou au pluriel. On ne trouve pas davantage les mots « culte », « rite » ou « sacrifice ». La principale festivité des Hobbits semble consister à organiser de grands banquets pour leurs anniversaires respectifs. Il y a là, malgré tout, quand on y pense, quelque chose de très étonnant. Et il ne s’agit pas d’un oubli de Tolkien, mais bien d’une donnée fondamentale de la psyché hobbit : on peut par exemple citer le fait que Frodo et ses compagnons, au moment de partir pour leur longue quête, regardent le ciel étoilé et la nuit tomber, mais ne procèdent à aucune prière, à aucun sacrifice. À ma connaissance, il n’y a pas d’exemple de société préindustrielle, comme l’est de toute évidence celle des Hobbits, qui puisse faire ainsi l’économie de toute transcendance. Cette caractéristique est propre à un autre type de civilisation, mais nous allons y revenir.
Avant cela, il peut être profitable de tracer un parallèle avec une autre célèbre épopée occidentale, avec la plus célèbre de toutes à vrai dire : L’Iliade d’Homère. L’Iliade débute sur une crise de nature proprement religieuse : Chrysès, prêtre d’Apollon, a été offensé par Agamemnon, qui a refusé de lui rendre sa fille Chryséis. La vengeance d’Apollon a déclenché la peste dans le camp achéen, et entraîné une réaction en chaîne qui conduira à la colère d’Achille (privé par l’Atride de sa captive Briséis), à son refus de combattre et à toutes les péripéties contenues dans l’épopée. L’Iliade tout entière est encadrée par deux grandes cérémonies religieuses : l’hécatombe offerte à Apollon en réparation de l’offense (chant I), et les jeux funèbres célébrés pour les funérailles d'Hector (chant XXIV). Dans l’intervalle, les interventions des dieux sont omniprésentes, au point qu’il serait fastidieux de les relever toutes.
On voit donc la distance considérable qui sépare ces deux textes. La société homérique est une société traditionnelle, au plein sens du terme, dans laquelle la vie quotidienne, les grands et les petits événements, sont strictement subordonnés à l’action des dieux, et dans laquelle le culte joue un rôle prépondérant (on peut citer ici la formule célèbre de la Bhagavad-Gîtâ : « Brahman qui pénètre tout a dans le sacrifice son fondement éternel »). Dans Le Seigneur des anneaux, en revanche, la quête de Frodo est déclenchée par des considérations purement pragmatiques : il s’agit tout simplement de détruire l’anneau pour empêcher Sauron de s’en emparer et d’étendre son pouvoir sur la Terre du Milieu. Ce sont des motivations que nous comprenons parfaitement, et qui ont pu être transposées dans l’univers hollywoodien sans la moindre difficulté, sans la moindre adaptation. Et ceci nous conduit à la thèse de cet article : les Hobbits, en réalité, c’est nous-mêmes. C’est nous qui sommes ce peuple pacifique, anti-héroïque, mais coriace, qui aime la fête, les petits objets matériels, manger et boire, et rire ensemble. L’œuvre de Tolkien – et sans aborder ici la question des convictions religieuses de l’auteur – est pleinement une œuvre du vingtième siècle, une œuvre où la guerre est totale mais dépourvue de motivation sacrée, une œuvre où l’idéal de l’existence est un bonheur petit-bourgeois et matériel (très british en somme), avec en plus un fort attachement à la nature, qui est aussi le nôtre (et qui était ignoré à la fois par Homère et par la Bible). Tolkien, en imaginant son monde fantastique, n’a nullement jugé nécessaire de lui attribuer une dimension rituelle, liturgique, laquelle était pourtant la dimension centrale de l’existence des peuples antiques et primitifs. Et personne ne s’en rend compte, tant nous avons intégré ce paradigme sécularisé, inédit dans l’histoire de l'humanité. Ce que Tolkien a imaginé, en réalité, c’est une société post-industrielle sans industrie, mue exclusivement par des motifs moraux ou matériels, bref, par des motifs pragmatiques. Son paradigme est un paradigme subjectiviste (l’anniversaire est la fête la plus importante chez les Hobbits) et matérialiste (d’où l’accent porté sur les petits cadeaux, les bons repas, la pipe, etc.). Ce n’est pas un idéal mesquin, du fait de l’ampleur du monde imaginé, de sa cohérence, du génie de l’écriture et de l’imagination. Mais c’est un idéal strictement enfermé dans l’immanence. C’est un monde peuplé de forces magiques, certes. Mais précisément ces forces magiques sont intra-mondaines, jamais transcendantes. La magie n’est ni plus ni moins que l’équivalent de la technique, mais la technique débarrassée de sa dimension artificielle, mécanique, déprimante.
En imaginant un univers vide de dieux, Tolkien est en réalité très proche de son quasi contemporain, H. P. Lovecraft. La cité cyclopéenne des Montagnes hallucinées aurait sans difficulté sa place dans la topographie de la Terre du Milieu, et Cthulu n’est pas très différent de Sauron.
On peut alors se poser la question : qu’est-ce qui a entraîné cette sécularisation radicale du monde ? Réponse : le christianisme. Comme l’ont soutenu de nombreux auteurs, notamment Jacques Ellul (dans L’Éthique de la liberté et La Subversion du christianisme), le christianisme a vidé l’univers de ses dieux, a désacralisé le monde jusqu’à la racine, à un tel point que si l’on supprime le Christ (et c’est ce que notre époque a fait), il ne reste plus rien, plus rien que le jeu des forces antagonistes de l’intérêt et de la matière. Les Hobbits n’ont pas de dieux, pas de rites, parce qu’en réalité le christianisme est passé par là, et qu’il a tué les génies des sources et des forêts. En cela, et sans en avoir conscience peut-être, Le Seigneur des anneaux est une œuvre caractéristique de notre Âge sombre, l’âge sans dieux, où l’homme est seul face à la nuit.

13 mai 2021

Stephen King : Le Radeau



Relu Le Radeau de Stephen King, nouvelle issue du recueil Brume (1985). C’est sans doute ma nouvelle préférée de King. Je me souviens de l’effet qu’elle avait produit sur moi lorsque je l’ai lue pour la première fois, vers douze ans. Peu après, je suis allé chez le dentiste, et l’effet de cette lecture persistait en moi, ne pouvait pas me quitter. C’est alors que j’ai vraiment pris conscience du pouvoir de la littérature. Comment une simple histoire peut vous imprégner à ce point, recouvrir toute la réalité sensible... Et comment des choses aussi noires, aussi horribles, pouvaient être imaginées, et contaminer votre vie. C’est l’ambiguïté de ce sentiment, entre émerveillement et horreur, qui en fait tout le prix (et c’est là précisément le thème de la nouvelle). Le Radeau n’est d’ailleurs pas l’histoire la plus horrible de Brume, il y en a deux ou trois autres qu’il n’est même pas permis de nommer – et que je n’ai jamais relues. D’une manière générale, Stephen King est surtout connu pour ses premiers écrits, alors qu’il était sujet à différentes addictions (principalement alcool, médicaments, drogue). Certains de ses textes d’alors sont vraiment noirs, sans espoir, beaucoup plus durs que ses textes de la maturité.
Tout Stephen King est dans Le Radeau, toute sa conception de l’horreur. L’histoire est très simple : quatre étudiants (deux garçons, deux filles) partent un après-midi d’automne vers un lac sauvage de Nouvelle-Angleterre. Ils se déshabillent, plongent dans l’eau glaciale et se retrouvent sur un radeau au milieu du lac. Tout à coup, Randy aperçoit une tache sombre qui flotte à la surface, comme une nappe de pétrole, ou un gros grain de beauté. La tache se déplace, s’approche, des couleurs merveilleuses, issues d’un autre monde, hypnotisent ceux qui la fixent, et lorsqu’elle vous attrape, elle vous engloutit, met vos nerfs et vos os à nus, et vous disparaissez en hurlant de douleur, comme le gremlin dans le robot broyeur du film.
L’histoire est simple, mais on voit ce qui intéresse King. Contrairement à Lovecraft dans La Couleur tombée du ciel (influence à peu près certaine), King ne s’attarde pas vraiment sur l’entité maléfique, il la décrit à peine. Le monstre n’est qu’un prétexte pour traiter d’une autre réalité, familière pour tous les lecteurs – dans ce cas, un lac isolé au mois d’octobre. C’est cette atmosphère automnale, de délaissement, d’isolement, de plongée dans la nuit, qui est rappelée tout le long du récit. Il faut y ajouter la jeunesse, ses rivalités, ses concupiscences sourdes qui peuvent se réveiller n’importe quand. Et Stephen King fonctionne toujours ainsi : le surnaturel est là pour souligner des situations réelles, familières : l’alcoolisme et la famille dans Shining, l’enfance, l’amitié, la différence dans Ça, le deuil dans Simetierre, etc. Et ce qui fait la perfection du Radeau, c’est justement cette simplicité : quatre amis sur un radeau, grelottant, en octobre, alors que la nuit tombe, que les estivants sont partis, et que plus personne n’est là pour vous entendre crier.

15 avril 2021

Considérations sur la morale kantienne



Cet article se propose d’examiner les raisons possibles ainsi que les conséquences de l’oubli à peu près complet dans lequel est tombée la philosophie morale d’Emmanuel Kant (1724-1804). Avec l’échec d’Emmanuel Kant, c’est toute une conception de la vie et de l’homme – issue de l’Aufklärung du dix-huitième siècle – qui se trouve condamnée : la raison se trouve définitivement supplantée en tant qu’instance régulatrice et prescriptrice de l’agir humain, et ce sont d’autres forces qui informent et qui gouvernent notre modernité.
 
La philosophie morale d’Emmanuel Kant
La philosophie morale d’Emmanuel Kant est tout entière articulée autour de deux notions qui peuvent sembler contradictoires, mais qui sont en réalité absolument subordonnées l’une à l’autre : il s’agit du devoir et de la liberté. Cette philosophie a été principalement exposée par Kant dans deux ouvrages fondamentaux : les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) et la Critique de la raison pratique (1788). La pensée de Kant est néanmoins d’une cohérence remarquable, et on peut trouver des développements de sa pensée morale dans d’autres textes ultérieurs comme La Religion dans les limites de la simple raison (1793) ou la Métaphysique des mœurs (1795). Le postulat de Kant est d’une radicalité absolue : la volonté peut être déterminée par des mobiles de deux ordres : des impératifs hypothétiques (en vue d’une fin), ou des impératifs catégoriques (déterminés par la pure obéissance à la loi morale). On peut classer dans la catégorie des impératifs hypothétiques tout ce qui relève de la sensibilité, des inclinations, de la maxime de l’amour de soi, et en dernière instance de celle du bonheur. L’obéissance à des maximes de cet ordre relève de la causalité naturelle, les actions qu’elles dictent ne sont pas morales. Il y a hétéronomie de la volonté. L’obéissance à l’impératif catégorique en revanche introduit celui qui s’y soumet dans un autre ordre de valeurs, celui de l’autonomie de la volonté, de la liberté, des fins dernières, en un mot de la moralité. N’est absolument pas recevable pour Kant l’argument selon lequel un tel comportement n’a jamais pu être observé expérimentalement : ce qui compte, c’est que la notion de liberté découle nécessairement de celle d’un être raisonnable doué de volonté. Le concept de devoir est une « proposition synthétique a priori », c’est-à-dire qu’il ne découle pas de l’expérience, mais de la nécessité interne des concepts envisagés. « À tout être raisonnable, qui a une volonté, nous devons attribuer nécessairement aussi l'idée de la liberté, et il n'y a que sous cette idée qu'il puisse agir. » (1) « Tout être raisonnable doué de volonté », c’est-à-dire non seulement l’être humain, mais également d’éventuelles intelligences non humaines. La loi morale est universelle par définition, et l’impératif catégorique commande catégoriquement, c’est-à-dire qu’aucune considération d’ordre sensible ne doit être prise en compte lorsque cet impératif catégorique a parlé : « Tout élément empirique non seulement est impropre à servir d'auxiliaire au principe de la moralité, mais est encore au plus haut degré préjudiciable à la pureté des mœurs. En cette matière, la valeur propre, incomparablement supérieure à tout, d'une volonté absolument bonne, consiste précisément en ceci, que le principe de l'action est indépendant de toutes les influences exercées par des principes contingents, les seuls que l'expérience peut fournir. » (2) L’autonomie de la volonté, c’est-à-dire la subordination du vouloir aux maximes objectives du devoir, est « le principe suprême de la moralité ». La loi morale, déduite par Kant de la notion même d’impératif catégorique, est la suivante : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » (3)
 
Postérité du kantisme
L’œuvre de Kant a bouleversé l’histoire de la philosophie. Tout le dix-neuvième siècle allemand, le siècle d’or de la philosophie, est imprégné de Kant jusqu’à la moelle. Mais c’est surtout sa théorie de la connaissance, exposée dans la Critique de la raison pure, qui a été reprise et développée. À y regarder de près, aucun auteur classique de cette époque ne s’est vraiment inscrit dans la lignée de sa philosophie morale. La pensée de Hegel s’est développée dans d’autres directions, en particulier dans la définition de l’histoire comme prise de conscience progressive de l’« esprit absolu » par lui-même. Schelling et Schopenhauer ont élaboré des philosophies de la nature, c’est-à-dire qu’ils ont remis l’empirique au centre de leur pensée, totalement à l’opposé de la démarche kantienne. Schopenhauer, en faisant de la compassion le principe cardinal de sa morale, n’a pas de mots assez durs contre le formalisme absolu de Kant dans ce domaine. Nietzsche, qui le traite de « grand Chinois de Königsberg » (4), et qui voit dans sa morale l’apologie de l’insensibilité (5), et même de la cruauté (6), considère Kant comme un symptôme par excellence de la décadence en philosophie (7). La phénoménologie, en s’attachant aux phénomènes concrets de la conscience plutôt qu’aux lois formelles de l’agir, a bien entendu pris une direction opposée à celle de Kant dans ce domaine. Sartre, dès la première ligne de L’Être et le Néant, rompt avec l’idéalisme kantien : « La pensée moderne, écrit-il, a réalisé un progrès considérable en réduisant l’existant à la série des apparitions qui le manifestent. » (8) Il y a bien un courant philosophique qui se réclame ouvertement de Kant, le « néokantisme », mais il est surtout connu pour ses apports dans les domaines de la logique et de l’épistémologie. En un mot, la morale n’a pas été le thème majeur de la réflexion philosophique dans les deux siècles qui ont suivi Kant, et la morale kantienne a une réputation généralement défavorable. Le concept si fréquemment repris de « liberté » n’a guère été associé à ceux de « devoir » ou d’« impératif catégorique », mais plutôt à la déconstruction des vieux préjugés issus de la morale bourgeoise.
 
Qu’est-ce qu’un monde non kantien ?
Dès lors, la question se pose : Puisque la morale kantienne, considérée comme inhumaine et chimérique, a fait l’objet d’un rejet universel, que signifie le fait de vivre dans un monde non kantien ? Si la morale ne doit pas être déterminée par des maximes formelles inhérentes à la raison et totalement indépendantes de tous les facteurs empiriques, cela signifie que ce sont les facteurs empiriques, sensibles, qui déterminent les lois de l’agir humain. Cela veut dire que nous vivons dans un monde où ce sont les inclinations qui font la loi, un monde dépourvu de liberté, et dans lequel l’absence de principe formel universel de la morale entraîne de fait la lutte de chacun contre tous. Un monde d’hystérie, de violence, d’invectives, de coercition. En faisant de la subjectivité le principe ultime de détermination de l’agir humain, on n’a fait en réalité que revenir à l’aliénation originelle du déterminisme biologique (ce sont les plus nombreux, les plus forts, les mieux adaptés, qui ont droit au chapitre). Le débat public se ramène à une joute d’intérêts antagonistes, intérêts toujours empiriques, ce qui va de pair avec la nature technicienne de notre société. L’horizon est bouché, il n’y a plus aucune ouverture sur l’intelligible, sur le transcendant. Un monde non kantien est donc un monde d’aliénation et de violence. Les perspectives sont sombres, il faut le reconnaître : les nouvelles générations semblent moins que jamais disposées à considérer la liberté comme la soumission volontaire de l’arbitre aux principes universels de la raison, tandis que les générations plus âgées, de plus en plus prédominantes, sont quant à elles arc-boutées sur la défense de la tranquillité et des privilèges acquis, au rebours de toute démarche vraiment généreuse et désintéressée. Tout appel à un sursaut moral est inclus dans ce paradigme subjectiviste et n’est en réalité qu’un appel à l’amélioration des facteurs sensibles de l’existence, c’est-à-dire un renforcement, sous un certain aspect, de l’aliénation existentielle. « De tous côtés les impies s’agitent, la corruption grandit chez les fils d’Adam » (9).
 
1) Fondements de la métaphysique des mœurs, III
2) Fondements de la métaphysique des mœurs, II
3) Ibid.
4) Par-delà le bien et le mal, 210
5) Aurore, 132
6) Généalogie de la morale, II, 6
7) L’Antéchrist, 11
8) L’Être et le Néant, introduction.
9) Psaume 12

25 mars 2021

Les fruits amers du christianisme



Le phénomène que je voudrais évoquer dans cet article est un phénomène assez étrange qui touche le christianisme. On pourrait l’appeler l’influence indirecte. Il s’agit de la transmutation du message chrétien en message alternatif chez des intellectuels dont l’origine sociologique est bien chrétienne, quoique reniée ou oubliée. Quelque chose de l’idéal chrétien est conservé, mais en supprimant la transcendance. Ce sont souvent des positions farouchement anti-chrétiennes, mais leur genèse idéologique, elle, puise bien ses racines dans la Bible. Ce sont donc d’authentiques fruits du christianisme, inconcevables dans d’autres cultures, qui se retournent contre leur source. On pourrait les appeler les fruits amers du christianisme.
 
Les fruits amers du christianisme
Le christianisme est la religion des fruits. On connaît la parole de l’évangile : « Tout arbre bon produit de bons fruits » (Mt 7, 17). Ou encore : « Celui-là porte du fruit et produit tantôt cent, tantôt soixante, tantôt trente » (Mt 13, 23). Le christianisme n’est pas une spiritualité à proprement parler, qui pourrait se vivre dans l’isolement, pour un profit personnel, une illumination individuelle. Il s’agit de se laisser féconder, transformer par la Parole, et de transformer le monde à son tour, de ne pas le laisser tout à fait dans le même état que celui dans lequel nous l’avons trouvé en arrivant. Historiquement, le christianisme a opéré une véritable révolution par rapport au monde antique, dont il a bouleversé toutes les structures, toutes les catégories. Depuis au moins trois siècles, l’occident a développé une quantité d’idéologies ouvertement anti-chrétiennes. On peut toutefois se demander pourquoi c’est précisément dans les terres d’ancienne chrétienté que toutes ces idéologies sont apparues. Mon postulat est le suivant : toutes ces théories sont en réalité des « resucées » du christianisme, mises au goût du jour, adaptées aux modes et aux conventions contemporaines, mais fondamentalement, « ontologiquement » chrétiennes. Rapide tour d’horizon :
- Le socialisme, le collectivisme : l’égalitarisme chrétien est envisagé sous une forme matérielle, économique, et coupé de sa source transcendante.
- Le gnosticisme, l’occultisme, le néo-paganisme : certaines de ces déviations sont très anciennes, sous la forme d’hérésies bien connues. L’aspiration spirituelle est conservée, mais le moi est divinisé, porté au rang d’absolu. La béatitude est parfois recherchée sous une forme sensible. Le péché est nié, l’orgueil encouragé, au détriment de l’humilité chrétienne. Tout un courant du développement personnel peut être rangé dans cette catégorie.
- L’écologie : la Création est considérée comme la véritable divinité, au prix d’un anti-humanisme parfois radical.
- La décroissance, le malthusianisme : le précepte biblique « croissez et multipliez » est inversé. La solution au péché originel consiste tout simplement à éliminer l’être humain de la surface de la planète.
- L’humanitarisme, la philanthropie : il s’agit de la charité chrétienne sans référence à Dieu.
- Le scientisme : le christianisme ayant vidé le monde de ses forces magiques, le scientisme en tire la prétention de pouvoir tout expliquer par le simple jeu du déterminisme matériel.
- Le féminisme : le féminisme exploite le primat accordé par le christianisme aux opprimés, en occultant les privilèges objectifs dont jouissent les femmes dans la société contemporaine (lesquels lui viennent d’ailleurs en totalité – l’ironie mérite d’être soulignée – de ce christianisme patriarcal tant décrié).
On le voit, toutes ces idéologies reprennent certains aspects du christianisme (l’universalisme, le Bien commun, la morale parfois), tout en en supprimant d’autres (le péché, la transcendance, le sacrifice). Plus significatif encore : la plupart de ceux qui prônent, de façon virulente, ces thèses, sont soit d’anciens chrétiens, soit des gens qui ont reçu une formation chrétienne (scolarité, catéchisme), soit enfin des gens issus de familles dont les souches sociologiques sont chrétiennes. En un mot : des gens qui ont baigné dans le substrat idéologique chrétien.
 
Le vampirisme spirituel
Il s’agit d’un phénomène de vampirisme spirituel, parfois ravivé par l’émergence d’un message chrétien au sein d’un milieu, d’une plateforme qui baignait jusque-là dans l’apathie consensuelle de la neutralité contemporaine. Les contempteurs du christianisme ignorent le message chrétien, ils le méprisent, ils sont au-dessus, ils ne daignent pas y répondre. Mais le temps passe, la semence fait son effet, et peu après on voit s’exprimer une de ces déviations inconscientes mentionnées ci-dessus. La déviation se nourrit de l’énergie spirituelle du christianisme, que le monde moderne est bien incapable de lui donner, mais elle utilise cette énergie à des fins propres, sans reconnaître sa dette envers le message originel. Et plus le message chrétien sera fort, exprimé de façon éloquente, ou répétée, plus la déviation prendra de l’ampleur. C’est évident dans le cas du gnosticisme par exemple, qui ne peut s’épanouir que par opposition à une orthodoxie chrétienne dont il a besoin pour exister.
« Le monde moderne est plein d'anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu'isolées l'une de l'autre et parce qu'elles vagabondent toutes seules » (G. K. Chesterton). Tout le pouvoir mystérieux du christianisme, cette somme de prédicats incompréhensibles et de miracles absurdes qui ont changé la face du monde, a été récupéré, vampirisé, par des idéologies athées. Tout le pouvoir de fascination, d’emprise sur les masses et les individus, de séduction, tout le potentiel d’action concrète a été transféré à ces idéologies, pour le meilleur et pour le pire. Les autres doctrines antiques étaient closes sur elles-mêmes. Seul le christianisme, c’est un fait, a eu une telle capacité d’évolution, de transformation, souvent de trahison de lui-même.
Ce que le christianisme a opéré, c’est de libérer le monde de la crainte. Le chrétien n’a pas peur, ne peut pas avoir peur. Et celui qui utilise de façon inconsciente les forces du christianisme se croit lui aussi libéré de la peur. D’où l’assurance péremptoire de certains écologistes, marxistes, etc., et leur bonne conscience que rien ne peut entamer.
 
L’Antéchrist
Dès que le Christ apparaît, vient l’Antéchrist. C’est un fait, un constat. « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30). Dès les premières communautés chrétiennes, des forces ont utilisé le christianisme à leur propre compte. C’est Simon le magicien dans les Actes (Ac 8, 9). Ce sont les apostats mentionnés dans la première Épître de Jean : « Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres » (1 Jn 2, 19). Il s’agit d’une fatalité, de nature métaphysique, et vraiment mystérieuse. On ne peut pas être indifférent face à l’apparition du message chrétien. On ne peut pas continuer et faire comme si de rien n’était. Il faut se prononcer, pour ou contre. Et lorsque l’on se prononce contre, on reprend fatalement des éléments du message honni. D’où l’apparition de figures d’Antéchrist, tout au long de l’histoire : Napoléon, Madonna, Raël, etc. On reprend certains éléments, une certaine iconographie. On s’appuie sur la force du message originel pour envoûter les foules. Et on introduit des éléments troubles, capiteux, irrésistibles : le pouvoir, l’argent, le sexe. La formule est éprouvée, et elle marche à tous les coups.
C’est un nouveau mystère qui se révèle ici, un mystère effrayant, terrifiant. Le diable utilise le Christ, son message et sa venue, pour réaliser ses propres desseins. Le même processus avait déjà été employé par l’Adversaire dans l’Ancienne Alliance, selon les modalités décrites par l’apôtre Paul dans son Épître aux Romains : « Le péché saisit l’occasion et, utilisant le précepte, me séduisit et par son moyen me tua (…). [Il] se servit d’une chose bonne pour me procurer la mort » (Rm 7, 13). Dieu apporte un remède au péché, mais le diable utilise ce remède pour faire proliférer le péché. Devant la réponse ultime apportée par Dieu, à savoir la venue, la mort et la résurrection du Fils de l’Homme, le diable porte le péché à un stade ultime. Satan pare le péché de tous les attributs de Dieu. C’est là un piège vraiment machiavélique, et qui montre toutes les ressources, toute l’inventivité démoniaque dont est capable l’Ennemi que nous devons combattre, lequel est désigné dans l’Écriture comme le « Prince de ce monde » (Jn 14, 30). À chaque fois, la même malédiction se produit, l’Adversaire retourne le don de Dieu contre lui-même. Ce processus que nous voyons à l’œuvre dans l’histoire, de façon incontestable, doit nous ouvrir des perspectives eschatologiques : à la fin des temps, c’est l’Antéchrist qui doit se manifester et se faire adorer « au point d’abuser, s’il était possible, même les élus » (Mt 24, 24). « Satan, relâché de sa prison, s’en ira séduire les nations des quatre coins de la terre » (Ap 20, 7). « C'est là l'Antéchrist, dont vous avez entendu dire qu'il doit venir ; et il est déjà maintenant dans le monde » (1 Jn 4, 3). « Il est déjà maintenant dans le monde » ! Parole terrible, prophétique, et dont il faut bien mesurer toute la portée.
Le christianisme est donc un événement prodigieux qui affecte ceux-là même qui prétendent le nier. C’est un événement dernier, décisif, eschatologique. Il faut bien se garder de traiter ces matières avec légèreté. Une fois que l’on a reçu la semence de la Parole, celle-ci continue d’agir en nous, qu’on le veuille ou non. Et que tous le sachent bien : celui qui refuse de servir le Christ, une fois qu’il a reçu sa Parole, c’est un autre maître qu’il sert, un maître de mensonge et d’illusion, soutenu par toutes les forces du monde moderne : celui qu’il sert, c’est l’Antéchrist.
 

11 mars 2021

L'échec de la loi Sempronia, ou la fin de l'illusion politique



Les réformes agraires initiées par les Gracques constituent une tentative exemplaire de redistribution rationnelle des richesses au profit des classes les moins favorisées de la population. Revêtus des pouvoirs et de la dignité de tribuns de la plèbe, soutenus par une austérité morale et des vertus personnelles soulignées en son temps par Plutarque, dotés de toutes les qualités d’éloquence, de détermination et de justice qui pouvaient leur permettre de mener à bien leur tâche, favorisés dans l’accomplissement de celle-ci par une situation objectivement inique et par le soutien d’une bonne partie des citoyens de Rome, Tiberius et Caïus Gracchus avaient tout pour réussir. Leur échec total et la faillite absolue de leurs réformes n’en sont que plus représentatifs de la fin des illusions politiques, dès le second siècle avant notre ère.
Petit-fils de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal, Tiberius Gracchus est élu tribun de la plèbe en 133 av. J.-C. Profitant de circonstances favorables, les consuls étant absents de Rome, il propose une loi révolutionnaire, la Lex Sempronia, qui projette de mettre fin aux usurpations de l’ager publicus. En théorie propriété du peuple romain, l’ager publicus était dans les faits occupé par une minorité de grands propriétaires terriens, de classe sénatoriale. La Lex Sempronia instituée par Tiberius limite à 125 ha les parcelles individuelles, et décide redistribuer toutes les terres récupérées aux citoyens pauvres, par lots de 7 ha. Afin d’appliquer ces dispositions, un triumvirat est élu, composé de Tibérius, de son frère Caïus, et de son beau-père Appius Pulcher.
Cette loi suscite une opposition virulente du Sénat qui, par un coup de force, obtient qu'un des collègues de Tiberius, Octavius, y oppose son veto. Octavius est destitué par le peuple et la loi est finalement votée. Tiberius est assassiné au Capitole le jour du concile de la plèbe, alors qu’il brigue un second mandat. Son corps est jeté dans le Tibre, trois cents de ses partisans sont massacrés.
Une dizaine d’années plus tard, en 123 av.  J.-C., son frère Caïus est à son tour élu tribun de la plèbe. Il entreprend une vaste série de mesures, notamment des fondations de colonies et des distributions de blé aux citoyens défavorisés. Il reprend la réforme agraire de son frère en restituant le pouvoir de juridiction aux triumvirs et en portant à 50 ha la valeur des lots distribués. Alors qu’il supervise à Carthage la fondation d’une nouvelle colonie, il est victime d’une campagne de dénigrement à Rome de la part de ses adversaires. N’étant pas réélu au tribunat de la plèbe et voyant ses mesures abrogées par le consul Opimius, il fait sécession et il est finalement assassiné alors qu’il avait cherché refuge dans un bois sacré. D’après Plutarque, son corps et ceux de ses partisans furent jetés dans le Tibre, tous ses biens furent confisqués. C’est la première fois que des luttes intestines prirent une telle ampleur à Rome. La loi Sempronia fut abrogée, le partage des terres annulé, d’après les historiens il n’y avait plus qu’environ deux mille citoyens propriétaires fonciers à Rome à fin du second siècle avant J.-C. Le tribunat de la plèbe voit quant à lui ses prérogatives abaissées après les Gracques. Sylla lui retire le pouvoir d’intercessio, César utilise les tribuns à des fins d’agitation politicienne. Les rivalités politiques à Rome prennent de plus en plus une tournure militaire, les terres sont dorénavant distribuées aux légionnaires. C’est la fin de la Res Publica et l’avènement de la Dictature, puis du Principat.
Les réformes des Gracques représentent ainsi la dernière et la plus considérable tentative de redistribution législative des richesses dans l’Occident classique. Près de vingt siècles plus tard, le même processus historique se renouvellera lorsqu’à la Convention nationale succèdera une dictature militaire de type impérialiste.
 
Sources
- Jacques Ellul, Histoire des institutions, t.1-2, L’Antiquité
- Plutarque, Vies des hommes illustres, Tiberius et Caïus Gracchus
- Wikipédia, Les Gracques

25 février 2021

Considérations sur la théologie mariale



La bienheureuse Vierge Marie est au cœur de nombreuses incompréhensions de la part des athées, des religions non chrétiennes et des frères séparés de l’Église catholique. Cet article se propose de clarifier un certain nombre de points sur le plan théologique, et d’ouvrir des perspectives sur le rôle véritable que la bienheureuse Vierge Marie est appelée à jouer dans la vie de chacun, pour le plus grand profit de tous et la plus grande gloire de Dieu.
 
La Vierge Marie et la France
La France, entre toutes les nations, a été singulièrement favorisée par la bienheureuse Vierge Marie. Sur la quinzaine d’apparitions mariales officiellement reconnues par l’Église catholique, c’est la France qui arrive seule en tête avec quatre apparitions. La France, fille aînée de l’Église, pays des bergers, des humbles et des martyrs, animée par une foi et une espérance jamais démenties, semble avoir été spécifiquement désignée pour porter le flambeau de la dévotion mariale au reste du monde. En tant que Français du vingt-et-unième siècle, nous sommes doublement placés sous le patronage de la Vierge Marie : par le vœu de Louis XIII de 1638 qui consacre la France à Notre-Dame, et par le geste du souverain pontife Jean-Paul II de confier le troisième millénaire à la protection de la bienheureuse Vierge Marie (Novo Millennio Ineunte, 58).
 
Les grands principes de la théologie mariale
- Le Christ unique rédempteur. Il est parfois reproché à l’Église catholique de rendre un culte disproportionné à la Vierge, et de verser dans un certaine « mariolâtrie ». Dans un souci à la foi de clarification du dogme, et de rapprochement, sur des bases saines, à l’égard des autres confessions chrétiennes, le concile de Vatican II a réaffirmé que le Christ est « l’unique médiateur », rejetant ainsi certaines propositions qui visaient à attribuer à Marie le titre de « corédemptrice »  : « C’est pourquoi la bienheureuse Vierge est invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice, tout cela cependant entendu de telle sorte que nulle dérogation, nulle addition n’en résulte quant à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur, le Christ » (Lumen Gentium, 62). Louis-Marie Grignion de Montfort († 1716), dans son Traité de la vraie dévotion à la Vierge Marie, qui aura une grande influence sur la pensée de Jean-Paul II, le rappelle : « Jésus-Christ notre Sauveur, vrai Dieu et vrai homme, doit être la fin dernière de toutes nos autres dévotions » (n°61). Et de citer l’Écriture : « Il n’a point été donné d’autre nom sous le ciel, que le nom de Jésus, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 12).
- La Vierge, Chemin privilégié vers le Christ. Comme l’a enseigné Jean-Paul II, notamment dans sa lettre apostolique Rosarium Virginis Mariæ (2002), la Vierge est un intermédiaire « indépassable » pour contempler « le visage du Christ  » (n° 9). Nous avons en effet besoin d’un « médiateur auprès du Médiateur même » (Traité de la vraie dévotion à la Vierge Marie, 85). Marie est une créature comme nous, nous pouvons donc nous confier sans crainte à son intercession afin de rejoindre le Fils : « Si nous craignons d'aller directement à Jésus-Christ, ou à cause de sa grandeur infinie, ou à cause de notre bassesse, ou à cause de nos péchés, implorons hardiment l'aide et l'intercession de Marie notre Mère : elle est bonne, elle est tendre ; il n'y a en elle rien d'austère ni rebutant, rien de trop sublime et de trop brillant ; en la voyant, nous voyons notre pure nature. Elle n'est pas le soleil, qui, par la vivacité de ses rayons, pourrait nous éblouir à cause de notre faiblesse ; mais elle est belle et douce comme la lune, qui reçoit la lumière du soleil et la tempère pour la rendre conforme à notre petite portée » (ibid.). Cette image si parlante du soleil, unique source de lumière, et de la lune qui la reflète, rejoint exactement l’enseignement du concile de Vatican II sur les rapports mutuels de la Vierge et du Christ : « Toute influence salutaire de la part de la bienheureuse Vierge sur les hommes (…) découle de la surabondance des mérites du Christ ; elle s’appuie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa vertu » (Lumen Gentium, 60).
- « Bienheureuse celle qui a cru ». La maternité de la Vierge Marie n’est pas seulement celle de la chair, mais aussi celle de la foi. C’est en cela que Marie est aussi notre Mère. Par son « Fiat » à l’annonce de l’ange (Lc 1, 38), Marie a répondu à l’appel de Dieu, et a ainsi ouvert le chemin du salut à l’humanité entière. Les évangiles nous la montrent sans cesse attentive à la parole de Jésus, et en position d’intercession entre Jésus et les hommes : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). C’est donc à ce titre avant tout que Marie mérite d’être vénérée, comme l’indique Jean-Paul II : « Assurément Marie est digne d'être bénie, du fait qu'elle est devenue la Mère de Jésus selon la chair (…), mais aussi et surtout parce que dès le moment de l'Annonciation elle a accueilli la Parole de Dieu, parce qu'elle a cru, parce qu'elle a obéi à Dieu, parce qu'elle « conservait » la Parole et « la méditait dans son cœur » et l'accomplissait par toute sa vie » (Redemptoris Mater, 20). En cela, et c’est là le message profond de l’Évangile, Marie illustre l’enseignement de Jésus sur la fraternité véritable en Christ : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8, 21).
 
Témoins de Marie
Finissons cet article par des considérations d’un autre ordre. Notre époque, aveugle au Mystère, sourde à la parole des âges, ne croit que ce qu’elle voit. Indiquons donc pour finir un phénomène qui dépasse notre portée : pour des raisons qui nous échappent, les corps de deux témoins d’apparitions mariales au dix-neuvième siècle n’ont pas été soumis à la corruption naturelle après la mort. On peut les observer, aujourd’hui encore, dans leurs lieux de repos respectifs. Il s’agit de celui de Bernadette Soubirous à Nevers :
 
 
Et de celui de Catherine Labouré à la chapelle de la Médaille miraculeuse de la rue du Bac à Paris :
 
 
Adresse finale
Puisse la Vierge Marie apporter du réconfort à ceux qui souffrent en cette époque parfois si brutale et si inhumaine. Puisse-t-elle ouvrir les cœurs fermés de tant de nos contemporains. Puisse-t-elle montrer le chemin de la prière aux hommes, qui négligent si souvent cet accès précieux que nous avons au Père. Puisse-t-elle nous accompagner, aujourd’hui et demain, comme elle l’a fait autrefois, pour nous conduire à notre unique Sauveur, notre unique espérance, notre Seigneur, Jésus Christ.
 
Références :
- Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium
- Jean-Paul II, encyclique Redemptoris Mater
- Jean-Paul II, lettre apostolique Rosarium Virginis Mariæ
 

17 février 2021

Journal de lectures : février 2021



Lu Cinq semaines en ballon de Jules Verne, avec intérêt, mais sans grand plaisir. La vision techniciste du monde est déjà présente chez Jules Verne, il n'est question que d'obstacles à franchir, et de moyens à mettre en œuvre. L'homme se transforme en machine. Le monde est survolé comme un spectacle, sans engagement ni interaction véritable. Déshumanisation au profit de la mainmise sur les choses. Conception très moderne. Monde désenchanté par la science, vidé de ses dieux, de sa durée, de ses forces mystérieuses, de sa poésie, ramené aux seules forces mécaniques.
Relu les livres IV et V des Contemplations de Hugo avec beaucoup de plaisir, et le mot est faible. Les Contemplations sont sans nul doute le plus grand livre de la littérature française pour moi. Si je ne devais en sauver qu'un, ce serait celui-là. Plénitude de chaque vers, qui porte à sa perfection chacune des dimensions du langage : beauté du rythme et des sonorités, élévation de la pensée, ouverture sur l'infini, appréhension totale de la vie, avec toutes ses douleurs et toutes ses joies. La vie tout entière est dans Les Contemplations, il n'y a vraiment pas grand-chose à rajouter.
Lu Ham on Rye (Souvenirs d'un pas grand-chose) de Bukowski, en anglais. Je me souvenais du reste assez bien de la version française. Grand livre d'un grand auteur. Bukowski a son style, il ne recule pas devant l'obstacle, et fait jaillir l'étincelle de la grisaille des choses. Vision très américaine malgré tout : tout se termine par des coups et des bagarres, éloge implicite du courage, de la ténacité, de la virilité, etc.

14 janvier 2021

Journal de lecture : janvier 2021



Lu Sous l'étoile d'automne de Knut Hamsun, avec plaisir et intérêt. Roman plus court que l'interminable Mystères, plaisant à lire, à défaut d'être très profond. Tous les passages narratifs m'ont semblé très bons. Les dialogues en revanche m'ont laissé un peu froid. Le fait est que l'on a du mal à s'intéresser aux personnages annexes, l'intrigue est assez relâchée, floue, sans grand enjeu.
Lu beaucoup de tragédies grecques ces derniers temps, surtout Eschyle (Les Sept contre Thèbes, Les Suppliantes, Prométhée enchaîné, Les Perses, Agamemnon) et Sophocle (Electre, Antigone, Œdipe roi). Eschyle est presque religieux, grandeur native, sans emphase. Enjeux supérieurs, économie dramatique. Grand plaisir de lecture, malgré quelques obscurités dues à la densité de la phrase. Chez Sophocle en revanche, les dieux sont quasiment absents. Drames familiaux, peinture crue des sentiments, noirceur profonde, on se croirait parfois chez Maupassant.
Bien avancé dans Les Misérables, qui au fond n’est pas un roman, mais une gigantesque méditation sur l'histoire et la destinée humaine.