5 juin 2024

Réflexions sur Twin Peaks



Je discutais l’autre jour avec un ami esthète et mélomane.
« Figure-toi que j’ai vu ces dernières semaines la fameuse série Twin Peaks, me dit-il. J’ai tout vu, le film, et les trois saisons (quarante-huit épisodes en tout). On peut dire que j’en ai passé des heures devant ma télévision ! C’est une série culte, peut-être le magnum opus de David Lynch, et j’étais curieux de la découvrir.
« Il m’en reste des choses, bien sûr. Avant tout une ambiance, avec les thèmes musicaux emblématiques composés par Angelo Badalamenti. Une atmosphère à la fois sensuelle, mystérieuse, lourde de menaces. De ce point de vue, c’est une réussite. Et il y a les personnages aussi, notamment l’agent spécial Dale Cooper, la vénéneuse Audrey Horne. Je dirais que c’est comme cela, avant tout, que j’ai consommé cette série : comme un long fleuve musical parsemé d’images oniriques et suggestives. Tu sais que Lynch compose, il appartient à cette famille de réalisateurs-compositeurs, comme John Carpenter. Et cela se sent dans la série, qui est saturée de thèmes récurrents. Oui, cela me restera, et en cela on peut dire que la réputation de Twin Peaks est justifiée, que cette série sur le meurtre mystérieux de Laura Palmer a marqué à sa façon la culture populaire.
« Je ne vais pas employer le terme de frustration, non. Devant un matériau d’une telle ampleur, qui s’étend sur trois décennies, le spectateur doit faire preuve d’humilité, de réceptivité. La proposition est généreuse, on ne peut le nier. Mais enfin, je ne peux pas m’empêcher d’être frappé par la pauvreté du développement des personnages, des caractères. L’ambition est avant tout visuelle, sensorielle : ici comme toujours le média détermine complètement le traitement de la narration. Car enfin, quand on y pense, qu’ont donc fait David Lynch et Mark Frost de leurs personnages principaux ? Qu’ont-ils fait de Bobby ? Après le pilote on s’attendait à voir en lui le personnage principal, promis à moult péripéties, à tout un cheminement initiatique. Il avait tout pour cela : le beau gosse passionné, impétueux, à qui rien ne résiste. Et qu’avons-nous en fin de compte ? Il s’est enferré dans cette histoire ennuyeuse avec Shelly, il s’est un peu agité autour de Leo Johnson et de Benjamin Horne, et c’est tout. Aucune connexion avec le reste du casting, aucun contact avec Dale Cooper, et la rivalité avec James est abandonnée au bout de deux épisodes. Et que dire de James justement ? Il nous est présenté comme une sorte de James Dean à moto, comme un personnage ténébreux, potentiellement explosif, et lui aussi disparaît très vite, il tourne un peu autour de Donna et de Maddy, et puis c’est tout (je ne parle même pas de cette romance abracadabrantesque avec Evelyn, dans la saison 2, qui n’a ni queue ni tête). Audrey est exploitée comme une figure hypnotique, à la forte charge érotique, mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Il n’y a pas vraiment de développement des personnages, pas d’« arc » à proprement parler pour eux. Par rapport au genre romanesque, le contraste est flagrant. Figure-toi que dans ma jeunesse j’avais lu toute la Recherche de Proust. Eh bien en une phrase, en une réplique, Proust donnait au moindre de ses personnages toute une identité, toute une histoire, et les personnages principaux comme Albertine, Charlus, Saint-Loup, Swann, madame Verdurin, étaient dotés d’une profondeur psychologique abyssale, de couches de personnalité superposées, contradictoires, proprement inépuisables. Et que dire de Dostoïevski ! En comparaison, les personnages de Twin Peaks, en compagnie desquels le spectateur passe tellement de temps, semblent des épures, des croquis unidimensionnels.
« Sur le spectre de la mimésis cinématographique, Lynch me semble ainsi situé au pôle opposé par rapport à un Woody Allen. Je sais que tu aimes bien Woody Allen. Eh bien avec Woody Allen nous avons un cinéma basé sur le langage, la psychologie, les caractères, les dilemmes intérieurs. Un cinéma humaniste en somme, et je tiens Woody Allen pour un des derniers représentants de l’humanisme culturel occidental. Eh bien Lynch c’est le contraire : c’est une vaste nappe capiteuse de sensations oniriques et semi-érotiques, un rêve éveillé, un trip, et les personnages y sont englués à leur image comme des mouches à un ruban de colle.
« Alors que reste-t-il en fin de compte de toutes ces heures passées devant Twin Peaks ? Oui, c’est ce que je te disais tout à l’heure : l’image d’Audrey Horne, à l’hôtel du Grand-Nord, sur le thème de Badalamenti. Après tout, ce n’est déjà pas si mal. »

15 mai 2024

L'Impossible Conciliation



L’Impossible Conciliation, de Jérôme Bottgen, est un bref et dense essai philosophique, consacré aux rapports entre ce que l’auteur appelle « l’esprit philosophique » et la Révélation biblique. Il est bien évident que dès l’apparition du christianisme, dans un monde fortement hellénisé et imprégné de platonisme, de stoïcisme et de l’enseignement des diverses écoles grecques, la question des rapports entre la foi et la philosophie s’est posée. C’est à l’aide de concepts philosophiques que les Pères de l’Église ont forgé ce qui deviendra la théologie catholique. L’originalité de L’Impossible Conciliation, c’est que cet essai ne s’intéresse pas à ces grands édifices doctrinaux mixtes, mais qu’il entreprend de confronter la philosophie et la révélation biblique dans ce qu’elles ont d’originaire, de substantiel. L’ouvrage est en cela fortement influencé par la pensée de l’auteur protestant Jacques Ellul, dont il se revendique ouvertement.
La thèse de l’essai, comme son titre l’indique, est que la révélation biblique est au fond inassimilable par la pensée philosophique. Toutes les pensées dites « chrétiennes », ou « para-chrétiennes », de saint Augustin à Kant et Rousseau, ne sont au fond qu’une reformulation de la philosophia perennis, à peu près déjà intégralement formulée par Platon en son temps (avec la volonté d’autonomie, de rationalité, d’union à un absolu abstrait, etc.). L'emploi d'une terminologie philosophique par toute la littérature apologétique consacre en quelque sorte l’assimilation complète du contenu biblique par l’esprit philosophique, lequel s’approprie tout ce qu’il touche. La Révélation biblique n’est pas transposable en concepts, elle ne répond à aucune des aspirations métaphysiques de l’homme, elle ne répond pas à sa quête spirituelle (contrairement aux sagesses orientales), elle se situe sur un autre plan, sur un plan radicalement autre. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob n’a rien à voir avec l’Être suprême des penseurs théistes comme Voltaire ou Kant. Et toute l’histoire du christianisme n’est au fond que l’histoire de cette perpétuelle résurgence de la métaphysique immémoriale, sur une base biblique assimilée, instrumentalisée et finalement oubliée.
L’ouvrage frappe par sa hauteur de vues, ainsi que par la qualité de son écriture. C’est un problème fondamental qui est traité ici, celui du statut même de la vérité, laquelle se trouve comme écartelée entre deux voies inconciliables. On sent que c’est là un questionnement authentique chez l’auteur, que c’est un point qui touche à son rapport même à l’existence, bref que les théories exposées ici reposent sur du vécu, et non sur des vues de l'esprit gratuites et artificielles. La proximité que l’on sent entre l’auteur et les textes bibliques d’une part, et les œuvres de Platon, Descartes, Kant et Nietzsche d’autre part, est patente. Il s’agit en cela d’un ouvrage très personnel.
L’essai a aussi des défauts : une certaine concision, un tour elliptique, un rythme du discours qui survole parfois certains sujets sans développements de nature historique ou exégétique. La formation littéraire de l’auteur a laissé des traces. Malgré tout, le propos reste toujours bien saisissable, et si le texte ne parcourt pas toujours jusqu’au bout tous les chemins qu’il indique, il donne au moins au lecteur la direction qu'il doit suivre par lui-même s’il souhaite approfondir la recherche.
Quelle question insondable que celle posée par la révélation biblique ! Combien apparaît évidente l’insuffisance de toutes les philosophies humaines, et combien pourtant l’homme est sans cesse porté à y revenir, encore et encore ! Combien il tient à son « autonomie », à sa « raison », à son « monde des Idées » ! Et quel est donc ce Dieu qui ne répond à aucune des attentes fondamentales de l’homme, qui s’exprime par énigmes, qui appelle à la liberté là où l’homme cherche une morale, qui le place dans le contingent là où l’homme cherche l’absolu, qui offre sa Grâce là où l’homme souhaite ériger son œuvre, faire valoir ses mérites ? Que signifient donc ces deux phares inextinguibles de l'histoire humaine dont les lumières jamais ne se rencontrent, jamais ne se confondent, et qui semblent impuissants l’un comme l’autre à éclairer la nuit profonde dans laquelle nous sommes tous plongés ?

- L’Impossible Conciliation, de Jérôme Bottgen, aux éditions L’Harmattan.

1 mai 2024

Fragments, mai 2024



- Il est intéressant de voir comme le sujet d'une œuvre dramatique influe directement sur sa qualité esthétique. De tous les opéras de Verdi, Aida est le seul qui se déroule durant l'âge noble de l'humanité, l'Antiquité profonde, l'âge traditionnel, l'époque de la pleine mesure de l'humanité en tant qu'espèce. Et c'est son opéra le plus solennel, le plus noble, le plus contenu, le plus beau à mon goût. Ayant à représenter une intrigue qui se situe avant l'âge de nos passions vulgaires, le compositeur a été comme dispensé des débordements passionnels qui caractérisent une bonne part de son œuvre, et qui constituaient le point de focalisation unique de la mentalité romantique au sein de laquelle il a évolué. Il y a, certes, de la passion dans Aida. Mais l'univers hiératique dans lequel elle s'exprime en limite l'expansion, et c'est cet environnement hiératique qui devient le principal centre d'intérêt de l'œuvre, et non les protagonistes et leurs sentiments. En cela, Aida est comme un lointain écho du grand rêve sacral qui a animé l'humanité durant des millénaires, comme un témoignage du fait que cet idéal n'est peut-être pas tout à fait mort, et qu'il suffit en quelque sorte de l'invoquer, comme les divinités des contes, pour le voir se déployer à nouveau avec tous ses prestiges et ses envoûtements.

- Chez Rousseau, la subordination de la morale – et de la vie tout entière – à la subjectivité est complètement achevée. C'est même sans doute le premier auteur classique à avoir atteint ce stade, dans lequel nous sommes tous dorénavant plongés. L'ouvrage significatif à cet égard est sans doute Émile. Comment le philosophe s'y prend-il pour éduquer son élève ? Il ne se réfère jamais à des principes objectifs, à un contenu substantiel du savoir, mais il biaise constamment pour s'adapter à la spontanéité de son élève et pour insérer son enseignement à l'intérieur et à la faveur de cette subjectivité. L'élève est considéré comme un être purement émotionnel, incapable de s'élever par lui-même à la compréhension et à l'assimilation de notions étrangères à son expérience immédiate. Ce n'est donc pas un individu libre et raisonnable, mais une espèce de pantin émotionnel, un « sur-animal ». Et c'est exactement la façon dont tout le monde mène sa vie à notre époque : le sentiment subjectif est le seul critère de l'évaluation d'une situation, et le seul moteur de l'acte. Et tout cela est d'ailleurs parfaitement cohérent avec la conception globale que Rousseau se faisait de l'existence, puisqu'il a longtemps nourri le projet, il en parle dans Les Confessions, de rédiger une Morale sensitive, ouvrage dans lequel toute l'existence aurait été considérée, comme son titre l'indique, à travers le seul prisme de la « sensibilité ».

- Rousseau, dans Les Confessions, n'est pas moins dominé par une sensibilité exacerbée, n'est pas plus éloigné de la ferme impassibilité antique, que Proust dans À la recherche du temps perdu. Et pourtant on sent très bien la différence de style en passant de l'un à l'autre : il y a chez Rousseau un atticisme purement classique, une tenue du discours que l'on ne retrouve pas du tout chez Proust, quelque fine que soit sa maîtrise de la langue française. C'est qu'ils n'ont pas vécu à la même époque, tout simplement. Si alangui que fût le tempérament de Jean-Jacques, il a vécu à une époque où tous les cadres de la pensée classique (biblique, antique) étaient encore debout, à une époque où l'usage même de la langue incluait forcément le locuteur dans des structures mentales qui étaient encore verticales, gouvernées par un hiératisme tacite, un hiératisme pour ainsi dire consubstantiel à cette langue. D'où le sentiment d'extraordinaire plénitude qui émane de la prose de Rousseau et de celle des grands auteurs de l'Ancien Régime : Bossuet, Montesquieu, Voltaire, etc. Tout cela se détraque dès Chateaubriand à vrai dire, et il n'a pas fallu longtemps pour que la ruine fût complète. Proust n'est pas plus pervers, plus faible de caractère, plus amolli que Rousseau ; mais Proust n'est plus soutenu par cette admirable architecture civilisationnelle et langagière dont Rousseau était encore complètement imprégné. Alors la vulgarité de ses inclinations apparaît en pleine lumière, comme celle des nôtres, tandis que chez Rousseau et ses contemporains elle était encore comme stérilisée à la source par la noblesse du verbe dans laquelle elle était contrainte de se mouler dès qu'elle sentait le besoin de s'exprimer.

- Nietzsche appartient pleinement à la période « classique » de la pensée européenne. Ses interlocuteurs, ses vis-à-vis, ce sont Platon, Machiavel, Pascal, le christianisme ascétique d'Ignace de Loyola, etc. Dans sa forme même, il se situe dans la pure lignée du classicisme européen, celui du seizième, du dix-septième siècle. Il n'y a rien de moderne chez lui, c'est pourquoi il détestait tant le monde moderne.

- Baudelaire, Nietzsche, Lovecraft : tous les grands stylistes modernes sont des antimodernistes forcenés. Comme s'il fallait être antimoderne pour bien écrire, pour écrire tout simplement. Le monde moderne est tel que seuls ceux qui le détestent et le refusent peuvent accéder à l'expression.

17 avril 2024

Nietzsche et les nationalistes français, de Julien Dupré



C’est avec un grand plaisir que nous avons aujourd’hui l’occasion de rendre compte du livre d’un interlocuteur de longue date de ce site, Julien Dupré, qui publie aux éditions Perspectives Libres une étude sur Nietzsche et les nationalistes français. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’un travail appelé à faire office d’ouvrage de référence sur la question dans les années à venir. Le positionnement de ce site, positionnement de dilettantisme éclairé, ne nous permet certes pas de traiter en détail ou en profondeur le contenu, fortement politique il faut le dire, de cet essai. Nous allons néanmoins, à notre habitude, en livrer un bref compte rendu subjectif, dans l’espoir d’accroître une visibilité qui serait amplement méritée.
Ce qui frappe dans ce travail, c’est bien entendu la très grande sûreté du jugement, qui s’appuie sur une connaissance très fine de la position des auteurs étudiés, position généralement considérée à travers son évolution au fil des années. Les sentiments à l’égard de Nietzsche de Barrès, Faguet, Maurras, de Gaulle, Brasillach et de beaucoup d’autres sont ici étudiés avec une grande précision, dans leurs motivations comme dans leurs expressions, et une grande attention est portée aux conjonctures historiques successives qui les ont vu naître. C’est en effet un des mérites de cet ouvrage de mettre en évidence le fait que la lecture de Nietzsche en France au cours du demi-siècle qui a suivi sa mort a été fortement influencée par les aléas tragiques des rapports entre la France et l’Allemagne. Ce qui nous est livré ici, c’est donc toute une histoire des mentalités du début du vingtième siècle, et en particulier la mentalité de cette droite nationaliste qui, comme toutes les droites, derrière l’assurance de façade, manque au fond de bases idéologiques fermes, et recherche inconsciemment des maîtres à penser qui pourraient lui servir de contrepoids face à l’autorité semble-t-il naturelle de la pensée de gauche dans le monde intellectuel.
Certaines constantes se dégagent de la suite des profils étudiés. Deux caractères de l’œuvre de Nietzsche expliquent en grande partie la fortune de celle-ci auprès des intellectuels nationalistes : son anti-démocratisme d’une part, à une époque où les progrès de la technique ont rendu patente l’apparition de « masses » vulgaires à la place de ce qui était autrefois le peuple ; sa francophilie d’autre part, à une époque où la rivalité culturelle avec l’Allemagne prenait des tournures incandescentes. Sur ces deux points, la plupart des auteurs étudiés ont reconnu en Nietzsche un semblable et un maître.
Néanmoins, ce qui ressort de cette étude, c’est que finalement, à de rares exceptions près, aucune des grandes figures de la droite nationaliste de cette époque ne s’est pleinement réclamée de l’héritage de Nietzsche. Les raisons de cette prise de distance sont aisées à comprendre et clairement mentionnées dans l’ouvrage : Nietzsche est un penseur anti-dogmatique, anti-systématique, un « artiste » plus qu’un théoricien, et il devenait dès lors impropre à être pleinement mobilisé dans les joutes politiques d’alors. De plus, le conservatisme plus ou moins inhérent à cette famille de pensée l’amenait toujours tôt ou tard à retomber sous l’influence du Magistère de l’Église catholique, influence incompatible, cela va de soi, avec celle de l’auteur de Zarathoustra.
Ainsi, bien que ne traitant qu’incidemment du contenu de l’œuvre de Nietzsche, Nietzsche et les nationalistes français nous permet de nous faire une idée assez nette des caractères vraiment saillants de cette pensée, considérée sous l’angle politique. Il y en aurait sans doute d'autres, notamment l’ordre esthétique et proprement littéraire, qui ne sont pas abordés ici, car extérieurs au sujet. Plus qu’une étude sur Nietzsche, c’est surtout, je le répète, une fresque détaillée de plus d’un demi-siècle d’histoire intellectuelle de notre pays. Les grandes qualités d’expression de l’ouvrage, et surtout le sentiment constant d’avoir affaire à une pensée extrêmement vigoureuse qui ne craint pas de se colleter avec le domaine intellectuel dans ce qu’il peut avoir de plus abstrait et de plus ardu (à une époque de superficialité généralisée), me font penser à ce qu’ont pu être le jeune Jules Michelet, ou le jeune Emile Faguet : c’est cette même école française de la clairvoyance intellectuelle, qui parvient à maintenir un propos ferme et consistant à travers une matière abondante et même pléthorique, que je crois reconnaître chez Julien Dupré. Puisse cet ouvrage augurer d’une trajectoire comparable à la leur, pour le moins. C’est tout ce que je souhaite à l’auteur, en dépit des incontestables divergences d’ordre spirituel qui nous séparent.

- Nietzsche et les nationalistes français, de Julien Dupré, aux éditions Perspectives Libres.

27 mars 2024

Fragments, mars 2024

- Rochedy représente la plus grande trahison qui soit à l'égard de Nietzsche : il le « naturalise ». S'il y a bien une école de pensée que Nietzsche n'a cessé de dénigrer tout au long de son œuvre, c'est bien le scientisme naturaliste. Ses jugements sur Darwin sont à cet égard éloquents : il considérait la pensée de Darwin comme une pensée mesquine, une doctrine de boutiquier anglais. Rien n'est plus éloigné de la pensée de Nietzsche qu'une théorie naturaliste du surhomme, de la supériorité des forts sur les faibles, etc. Contrairement à Schopenhauer, Nietzsche n'a rien d'un dogmatique de la nature. Il se situe dans la sphère culturelle, exclusivement. Mais Rochedy offre à une certaine droite ce qu'elle aimerait trouver chez Nietzsche : une doctrine darwinienne de la légitimité des forts, le lion contre la gazelle, etc. C'est l'horizon intellectuel indépassable de cette extrême-droite des réseaux sociaux, enfermée, on se demande bien pourquoi (et sur ce plan-là ils se valent tous), dans une obsession du biologique, dans un matérialisme borné, dans une inculture crasse sur les plans littéraire, philosophique et philologique. Et Rochedy effectue cette opération vraiment méprisable sur le plan intellectuel : il naturalise Nietzsche, il le rabougrit au niveau des obsessions de l'extrême-droite, il offre à l'extrême-droite, au prix d'une malhonnêteté intellectuelle dont on trouve peu d'équivalents, le Nietzsche dont elle rêve. Nietzsche qui aurait instantanément décelé chez Rochedy ce qu'il est vraiment : un béotien, un homme à courte vue, un symptôme de la décadence européenne, un spécimen achevé du « dernier homme ». Et bien entendu cela fait du clic, cela fait des vues. Cet exemple illustre à lui seul la misère du débat intellectuel sur les grandes plateformes du Net (YouTube et Twitter en particulier).

- Nietzsche accuse Wagner d'être un décadent. Mais Nietzsche lui-même est un décadent. Tout le dix-neuvième siècle est décadent. La ligne fine, nette et ferme de l'esprit européen est morte à la Révolution, et tout est plongé dans la confusion depuis.

- Dragon Ball : Ce qui rend ce manga unique, c'est que l'on a toujours impression que l'accroissement de la puissance de Goku est retranscrite, conquise sur le papier, devant nos yeux. Ce n'est nullement quelque chose de gratuit, de simplement montré, mais l'on sent presque charnellement que l'auteur a dû personnellement en passer par là, par toute cette ascèse, par tous ces efforts, et que la transcription sur le papier n'est au fond que la traduction de processus internes parfaitement authentiques (et vraiment héroïques pour le coup). Le lecteur a vraiment l'impression de sentir dans ses veines cet accroissement de puissance, cette patiente accession au statut de super Sayan. C'est une expérience quasi interactive, qui porte ses fruits dans la vie du lecteur (en termes de confiance en soi, de soif de dépassement, etc.). Il me semble que c'est là la clé de la réussite des très grands raconteurs d'histoire : il faut vivre au plus profond de soi ce que l'on raconte. C'est exactement ce que l'on ressent à la lecture des meilleurs Stephen King : ce n'est pas une terreur fictive à laquelle il nous donne accès, mais une terreur vécue, dépassée par l'auteur certes, mais vécue néanmoins, et dont on sent au plus profond de ses tripes la parfaite authenticité.

- Du point de vue de la langue, Voltaire est l'opposé de Baudelaire. Chez Baudelaire, chaque mot est un coup de massue, on ne peut jamais prévoir sur quoi on va tomber, et il prend plaisir à maltraiter son lecteur en choisissant régulièrement des termes exotiques, inattendus. D'où cette tension permanente lorsqu'on lit Baudelaire, cette impression de lourdeur, de densité minérale. Voltaire est quant à lui d'une modestie extraordinaire dans son usage de la langue. Il ne dévie jamais, ne cherche jamais à se distinguer, à se faire remarquer. Il choisit toujours le terme le plus propre, à la fois exact et neutre, et sa prose se déroule comme le clair filet d'un ruisseau de montagne. On le lit comme on respire, sans y prendre garde.

- Rigoletto de Verdi (d'après Victor Hugo) : il est fascinant de voir comme le romantisme (et Shakespeare avant lui), en s'affranchissant complètement du christianisme, retombe précisément sur ce dont le christianisme avait libéré l'humanité : la malédiction du déterminisme familial.