18 janvier 2023

Peut-il y avoir une culture chrétienne ?



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« L’Occident est de culture chrétienne, lui dis-je. Les cathédrales, les cantiques, les peintures de la Vierge et des saints, tout cela exprime la quintessence d’une culture exceptionnelle, raffinée, parfaitement cohérente, qui a été la nôtre pendant des siècles. La société était unifiée alors, apaisée, heureuse en fin de compte, et c’est tout cela qui a été détruit par la modernité, la technique, le monde contemporain. De toutes mes forces, je me battrai pour que la France retrouve sa véritable identité, qui est une identité chrétienne. »
Mon ami se tut un instant, puis il me dit : « C’est là un discours que j’entends souvent, chez des croyants très cultivés et très bien intentionnés. Mais à mon avis tu te trompes, ce que tu décris là est même selon moi l’exact opposé du véritable esprit chrétien et de son action véritable sur la société. Laisse-moi t’expliquer.
« C’est un fait, pour tous ceux qui s’intéressent aux cultures antiques : celles-ci étaient extraordinairement plus raffinées, dans tous les domaines, que les sociétés chrétiennes qui ont suivi. Tu peux prendre n’importe quel aspect. Aucun philosophe chrétien n’a atteint la concision et la précision d’un Aristote, aucune cathédrale gothique ou romane ne peut se mesurer à la majesté sidérante des pyramides d’Egypte ou à l’équilibre proprement divin du Parthénon, aucun poète chrétien ne peut rivaliser avec Horace ou Virgile, aucune danse chrétienne ne peut se comparer aux processions des vierges athéniennes aux grandes Panathénées ou aux bacchanales effrénées des Dionysies ou des Saturnales, rien dans le monde chrétien ne peut approcher de la statuaire grecque. La liste est longue, infinie à vrai dire. Et il ne s’agit pas que de la Grèce ou de l’Egypte. Pense à la législation chinoise antique, d’une précision extraordinaire ; à ses rites : tout Confucius n’est au fond qu’un commentaire du Livre des Rites, le Liji, qui remonte à la nuit des temps ; sans parler du reste, les atours, les ornements, les coiffures, les maquillages, les bijoux, etc. Tu ne trouveras aucun équivalent de tout cela dans le monde chrétien.
« Chaque fois que le christianisme est entré en contact avec des sociétés primitives, en Afrique, en Amérique, en Asie, en Océanie, il est tombé sur des sociétés très unifiées, très structurées, et souvent très raffinées. Je me souviens du corps d’une jeune fille aztèque ou maya retrouvé il y a quelques années dans un glacier des Andes ou des environs : il avait été parfaitement préservé des outrages du temps et l’on avait pu admirer le raffinement des étoffes de ses vêtements, la délicatesse de sa coiffure, ses bijoux, etc. Pense à l’Egypte antique ! Et le christianisme, mis en présence de telles sociétés, détruit tout. C’est là un mystère vraiment troublant, qui m’a longtemps arrêté, je te l’avoue.
« Il faut affronter les faits et ne pas se voiler la face. Les intellectuels chrétiens de droite qui louent le temps des cathédrales sont des incultes, tout simplement, qui n’ont jamais lu Platon ou Homère, et dont le niveau de culture humaniste de base est bien inférieur à celui des clercs du dix-septième ou du dix-huitième siècle. La vérité, c’est que le christianisme est incompatible avec le développement homogène et poussé d’une culture déterminée au sein d’une société (j’entends le mot « culture » dans son sens large, ce qui comprend aussi la législation, les us et coutumes, etc.), parce que pour cela il faut une société « totalitaire », close sur elle-même, englobante, et que c’est incompatible avec la révélation chrétienne. Les intellectuels égyptiens ou chinois, les artistes grecs pouvaient mener leur art à la perfection, littéralement, parce qu’ils se donnaient totalement à cette activité et qu’ils y étaient poussés par tout le courant de la société dans laquelle ils vivaient. Il n’y avait aucune déperdition de force, d’attention, de motivation. C’est une chose impossible pour un chrétien – même faisant de l’art chrétien !  – il ne peut jamais être totalement dans ce qu’il fait, s’y vouer entièrement, parce qu’il est secrètement requis ailleurs, parce qu’il a un autre Maître, et que le christianisme relativise toutes les œuvres des hommes.



« À la vérité, c’est le terme même de culture est incompatible avec le christianisme. Le concept de culture implique une structure globale fixe qui détermine de façon rigoureuse la création des hommes. C’est dans ce sens que Phidias appartenait à la culture grecque, Ovide à la culture latine, etc. Mais c’est inconcevable avec le christianisme, qui n’est absolument pas prescripteur, et qui affranchit l'homme de tous les canons culturels, y compris de la Loi juive. Une culture suppose une société stable et rigide, autoritaire, or le christianisme fait éclater tout cela.
« Il y a un penseur qui a parfaitement saisi tout cela, c’est Jacques Ellul, notamment dans son ouvrage L’Éthique de la liberté. Je le cite : « L’homme ne peut plus reconstruire un ordre qui soit satisfaisant pour lui. Il y aura toujours une faille, il y aura toujours un malaise. Ce ne sera plus jamais les beaux équilibres égyptiens ou crétois, grecs ou indous. Il n’y aura plus jamais d’ordre humain parfaitement intégré, où l’homme se trouve dans une société exactement à sa mesure – et où la société dépend exactement de ce que peut, veut, sait l’homme.  » Et Ellul pointe bien le facteur qui a tout bouleversé : « Or, si tout a ainsi changé depuis les sociétés primitives et les anciens Empires, ce n’est pas par suite de l’écoulement naturel et spontané du temps, ce n’est pas parce que l’histoire est l’histoire, ni qu’il y a eu le progrès technique ; c’est une coupure à la fois beaucoup plus profonde et instantanée, la coupure du jour de l’Incarnation. Il faut quand même arriver à prendre cela au sérieux, et que s’il est vrai que c’est Dieu même qui est venu, alors comment tout n’aurait-il pas changé ? » Le résultat, c’est le monde dans lequel nous vivons : « Ainsi, par l’Incarnation, la société, le monde humain devient chaotique, il est réellement plongé dans le chaos. » Attention, Ellul est un penseur chrétien, il ne s’agit pas là d’une critique du christianisme. Dans son optique, et suivant les épîtres de Paul notamment, il voit le christianisme comme la condamnation du monde ancien et l’avènement d’un monde nouveau, fondé sur des valeurs nouvelles : « Alors tout redevient possible. Non pas l’ordre ancien, mais vraiment une société d’un type nouveau. L’amour se substitue à l’ancien ordre, à l’ancienne justice, à l’ancienne communication. Mais il n’y a pas d’amour sans liberté. La liberté devient la seule possibilité pour que cette société soit vivable. » Toujours est-il qu’il exprime admirablement le désordre consubstantiel à toute société chrétienne, et sa cause, à savoir qu’à partir du moment où le Christ s’est révélé, à partir du moment où on le prend au sérieux, la société cesse d’être le point unique de focalisation de toutes les énergies, la justice est secrètement travaillée par l’amour, l’ordre par la liberté, l’art par le pluralisme (qui est une conséquence de la liberté). Dès lors la justice, l’ordre et l’art deviennent impossibles, non pas ponctuellement sans doute, mais considérés de façon absolue, dans la pureté de leur essence, comme c’était le cas chez Platon par exemple.
« Tu me parles des cathédrales. Je t’ai dit qu’à de nombreux égards la culture chrétienne médiévale était infiniment inférieure à la culture antique. Mais surtout cette époque des cathédrales a été une période de transition, assez brève finalement, le contraire de la pérennité mycénienne ou égyptienne. Cela commence vers le douzième siècle, et c’est déjà en crise et remis en question au quatorzième. Dès le quatorzième, et même avant, les pouvoirs politiques entrent en conflit avec la papauté (elle-même divisée), il n’y a plus d’ordre vertical unique, mais un conflit généralisé, et c’est tout à fait logique, puisque le christianisme n’est pas un modèle de société, contrairement à ce que rabâchent toutes les petites journalistes de droite comme Eugénie Bastié ou Charlotte d’Ornellas. Le christianisme n’a rien à voir avec le Nouvel Empire égyptien ou la dynastie Han en Chine, il n’informe pas la société, ou du moins il ne l’informe que de façon très imparfaite, très incomplète. La société n'est plus la valeur dernière pour le christianisme, ni la loi, ni l'art. Il y a toujours quelque chose de transcendant et d'invisible qui se situe au-delà de toutes les œuvres humaines, et cette présence mine secrètement tout ce que l'homme peut faire, il ne peut plus jamais y avoir d'unanimité à ce sujet contrairement à ce qui se passe dans les sociétés traditionnelles.
« Dès lors, plutôt que de prôner une chimérique culture chrétienne, il faut reconnaître qu’il n’y a pas de culture chrétienne, que c’est là quelque chose d’inimaginable, d’antinomique. Concrètement, ce que tu auras, c’est l’expression de la liberté, sous sa forme la plus convulsive, la plus carnavalesque, car c’est à cela qu’aboutit toujours l’homme lorsqu’il est laissé complètement libre, affranchi du joug d’une société normative et hiérarchisée. Tu auras Elvis Presley et le Wu-Tang Clan, Gremlins 2 et La Cage aux folles. Tu auras un éparpillement, un foisonnement de tendances diverses, dans tous les domaines, artistique, scientifique, intellectuel, etc. Tu n’auras plus jamais de société unifiée. Et il faut considérer que c’est là une expression authentique du christianisme, un signe que le christianisme a pénétré en profondeur l’inconscient collectif, qu’il a entrepris son œuvre de dissolution de toutes les structures imaginaires qui emprisonnent l’homme. Le vrai chrétien ne doit absolument pas fantasmer sur je ne sais quelle culture totale et englobante, mais il doit s’efforcer de traduire dans sa vie le message du Christ : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi », comme l’écrivait saint Paul (Ga 2, 20). « Vous connaîtrez l’arbre à ses fruits », comme dit Jésus (Mt 7, 20). Il y a transfert de responsabilité : Jésus place la responsabilité au cœur de chaque homme, il n’y a plus d’œuvre collective grandiose comme les pyramides ou la Pax Romana, mais la responsabilité pour chaque fidèle de faire fructifier la Parole et de bâtir le Corps du Christ, par ses sacrifices, ses souffrances et sa charité, au milieu d’une société désormais anarchique. »

28 décembre 2022

Midsommar ou la nostalgie de la société traditionnelle



Le film d’horreur Midsommar, du réalisateur Ari Aster, a obtenu en 2019 un beau succès, à la fois public et critique. Il raconte l’histoire de quatre amis américains, étudiants en anthropologie, qui se rendent dans une mystérieuse communauté autarcique de Suède, au moment de son grand festival d’été. C’est l’occasion d’assister aux danses, aux chants, aux banquets de la communauté, de se familiariser avec son mode de vie, en communion étroite avec la nature, jusqu’à ce que des événements traumatisants ne surviennent et ne plongent le groupe d’amis dans un capharnaüm horrifique.
Malgré de gros défauts (traitement superficiel, surtout visuel, de la communauté, bêtise et manque de caractère des personnages, etc.), Midsommar est un film passionnant, parce qu’il pointe très précisément le malaise de l’homme occidental. À de nombreux égards, la communauté de Harga dépeinte dans le film représente une société absolument idyllique pour la plupart d’entre nous. On peut relever les points qui correspondent à la mentalité actuelle :
- La communion avec la nature : c’est le premier aspect qui frappe dans le film, cette vie au milieu des couleurs verdoyantes de la forêt du grand nord. Comment l’homme urbain, qui vit dans la grisaille et la laideur, ne serait-il pas séduit par un tel mode de vie ?
- Le rejet de la technique : il n’y a pas d’écrans dans la communauté de Midsommar, pas de routes, pas d’usines, pas de machines. Ceci parle fortement au désir inconscient de l’homme contemporain, qui a bien intégré le fait que la technologie est avant tout une source d’aliénation et de contrôle.
- La cohésion de la communauté : la communauté de Harga est une communauté « holiste », dans le sens où elle forme un tout insécable, harmonieux, au sein duquel les individus ont relativement peu de marge d’autonomie. En cela, elle rejoint les sociétés traditionnelles, fortement structurées, antérieures à l’individualisme de nos sociétés modernes. Cette communauté est comme une matérialisation de toutes nos aspirations à la solidarité, à l’unité, etc.
- L’autarcie : La communauté est autarcique, elle se nourrit de ses propres productions et semble n’entretenir que des liens fort ténus avec le monde extérieur. Ceci parle à la tendance « survivaliste » qui sommeille au fond de chaque homme moderne.
- Une culture forte et partagée, qui fait sens : comme dans toute société traditionnelle, la vie des individus est régie par la culture du groupe, une culture riche, antique, diversifiée (lois, rites, fêtes, danses, chants, arts, métaphysique, croyances, etc.). Ceci répond entièrement à la quête de sens de l’homme moderne, qui n’est plus rattaché à rien de noble, d’esthétique, de transcendant, ou simplement de commun avec son voisin.
- Le matriarcat : la cheffe de la communauté, la doyenne, est une femme, ce qui entre bien sûr en résonnance avec l’anti-autoritarisme contemporain.
- Le bien-être et la sérénité : ce qui ressort en somme de cette communauté traditionnelle de Suède, au premier abord, c’est une impression de calme et de sérénité, une sorte de clip publicitaire pour la vie champêtre, avec l’aspect « intégration sociale » en plus. C’est la réalisation à peu près complète de tous les désirs conscients et inconscients de l’occidental affairé contemporain.
Bien entendu, la société traditionnelle holiste a un prix, à savoir qu’elle suppose la négation de deux valeurs prétendument chères à l’Occident : la liberté de l’individu, et sa dignité. À Harga, l’individu n’est pas libre, il ne mène pas une vie digne non plus, puisque celle-ci est prise en charge de la naissance (avec des accouplements strictement planifiés à des fins à la fois de renouvellement du patrimoine génétique, et de consanguinité dans le cas des « oracles »), à la mort (nous le verrons). Bien sûr, un Spinoza, un Voltaire auraient condamné la société traditionnelle au nom de la liberté, un Jean-Paul II l’aurait fait au nom de la dignité imprescriptible de l’homme, mais en 2022 nous ne croyons plus guère à tout cela. L’homme occidental semble plutôt empressé de fuir la liberté à tout prix, dans la famille, dans le couple, dans le divertissement. Quant à la dignité, il ne sait plus vraiment ce que c’est, il serait tenté de demander : « À quoi ça sert ? », le confort et la sécurité ont définitivement pris le pas sur tout le reste. Il ne s’agit pas là d’une formule, telle est bien la mentalité actuelle, même chez les intellectuels. Une illustration très frappante en est fournie par l’appréciation contemporaine du célèbre roman d’anticipation d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes. Huxley, on le sait, a brillamment dépeint une société totalitaire, dans laquelle la soumission de la population est opérée au moyen de diverses techniques de détournement du libre arbitre : divertissements, psychotropes, sexualité débridée, etc. Bien entendu, dans l’esprit d’Huxley, il s’agissait de condamner une telle société, et le héros du roman, le « Sauvage », est en quelque sorte son porte-parole à cet égard. Mais pour nos contemporains, la société du Meilleur des mondes est vraiment idyllique, au premier degré ! Nous sommes tout à fait prêts à échanger la liberté contre le bien-être, sans aucun scrupule, c’est même notre vœu le plus cher. Dans son célèbre roman Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq écrivait ainsi, à propos de cette société décrite par Huxley, que « c’est exactement le monde auquel aujourd’hui nous aspirons, le monde dans lequel, aujourd’hui, nous souhaiterions vivre ». Plus récemment, l’auteur Florian Mazé a publié, en avril 2021, un article sur AgoraVox dans lequel il affirme que « Brave New World constitue un monde où l’on s’amuse, où tout le monde s’amuse, même les castes de travailleurs inférieurs. (…) Je vais peut-être choquer les lecteurs intégristes et complotistes, mais je préférerais encore vivre dans ce Brave New World plutôt que dans la poubelle mondiale actuelle (sic) ». Cela a le mérite de la franchise. Le totalitarisme fun et soft plutôt que notre société déprimante.



Si le film s’en était tenu là, cela n’aurait pas eu grand intérêt, cela aurait été une peinture de plus de la société primitive idéale, après celle de Rousseau, les Hobbits de Tolkien, les Ewoks dans Star Wars, les Indiens dans Danse avec les loups, les Na’vi dans Avatar, etc. (la liste est infinie). Mais la grande intelligence d’Ari Aster consiste à dépasser ce stade idyllique, et à pousser la logique de la société traditionnelle jusqu’au bout, telle qu’elle fonctionne effectivement dans la réalité. Nous avons abordé le sujet du contrôle des naissances, lequel s’effectue dans le film par divers moyens de sélection des parents, d’altération de la volonté et du consentement, etc. (méthodes préconisées par Platon dans La République, rappelons-le, cf. livre V). Mais la mort elle aussi est au pouvoir absolu du groupe. Dans le film, les individus âgés de soixante-douze ans sont considérés comme ayant achevé leur parcours terrestre, ils sont tout bonnement éliminés, précipités du haut d’une falaise, achevés à coups de maillet au besoin. Rappelons qu’à Sparte ce sont les nouveau-nés malingres ou malformés qui étaient précipités du haut d’une falaise. La pratique dite de l’« exposition » était bien connue dans l’Antiquité. En ce qui concerne les adultes, Platon, une fois de plus, a tracé le programme dans La République, avec l’élimination des citoyens inutiles, malades, etc. (cf.  407d). Il ne s’agit pas de délires gores du réalisateur, mais bien de la logique de la société holistique, telle qu’elle a toujours existé, et dans laquelle la vie de l’individu compte peu par rapport à la cohésion du groupe. Ces scènes de mises à mort, ainsi que ce qui suit (perpétration de sacrifices humains et autres joyeusetés), plongent le spectateur occidental en plein dilemme, en pleine dissonance cognitive. D’un côté, il est fasciné par la société traditionnelle, l’existence contemporaine est tellement vide et déshumanisée qu’il est prêt à souscrire de tout son cœur à la régression vers une société holistique, laquelle lui semble combler toutes ses aspirations fondamentales ; de l’autre, certaines conséquences de ce mode de vie lui paraissent tout de même un peu dures à avaler, il est prêt à renoncer à sa liberté, pas de problème, mais lorsqu’on touche à sa vie certaines réticences finissent tout de même par se manifester. Notons bien que ce ne sont jamais les idéaux de la société traditionnelle qui sont mis en question ; encore une fois, l’occidental ne croit plus à rien donc il est tout à fait prêt à faire litière de toutes ses valeurs ; aucun jugement moral ou idéologique n’est jamais porté tout au long du film, les « valeurs » qui sont les nôtres ne sont jamais défendues par personne, ni même nommées. Non, c’est lorsqu’on menace son sacro-saint confort, lorsqu’on soumet son existence même à des impératifs supérieurs, c’est alors que l’instinct de l’occidental se réveille et se rebiffe.
Ce que Midsommar reflète admirablement, c’est le désarroi complet de l’homme moderne, sa totale perte de repères. Comme l’a écrit Jacques Ellul dans Les Sources de l’éthique chrétienne, « notre civilisation a rompu les attaches avec la civilisation traditionnelle, (…) nous sommes dans un monde nouveau, sans commune mesure avec les précédents ». C’est là une rupture définitive, et malgré toute la nostalgie du monde, il n’y a aucun retour en arrière possible. Tous les intellectuels traditionalistes, monarchistes, néopaïens, etc., sont des poètes avant tout, ils sont déconnectés de la vie réelle et de ses rudes déterminations. Mais l’arrachement à la société traditionnelle, le plus dur arrachement qui soit, l’Occident a pu l’effectuer parce qu’il obtenait en compensation des biens supérieurs à tout ce qu’il a perdu : la dignité de l’individu, lequel est unique et premier aux yeux de Dieu, la liberté, le primat de l’espérance par rapport aux contingences, le primat de la charité par rapport aux intérêts et à la tradition. On aura reconnu les valeurs chrétiennes, et ce n’est pas un hasard, car c’est bien le christianisme qui a opéré cette grande rupture et l’a propagée – au prix de beaucoup de souffrances et de malentendus – dans le monde entier. Seulement voilà, les conséquences du christianisme nous sont restées (l’individualisme), mais elles ont été coupées de leur source, de leur racine, du fait du grand mouvement de sécularisation et d’athéisme, puis de nihilisme, et tout simplement de bêtise, qui s’est développé depuis maintenant plusieurs siècles. Nous avons quitté la Tradition, mais nous nous sommes détachés de Celui qui nous a poussés à le faire et qui seul rendait cette situation vivable. C’est cela qu’illustre Midsommar, malgré tous ses simplismes et toute sa superficialité : la nostalgie d’un mode de vie perdu, l’attrait quasi hypnotique que l’Ancien Monde, le monde condamné par Dieu et cloué sur la Croix avec le Christ (cf. Col 2, 14), exerce encore, malgré toutes ses horreurs, sur nous tous, hommes de peu de foi.

8 décembre 2022

La Loi et la foi



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« La Nouvelle Alliance a aboli l’Ancienne, lui dis-je. Pour un chrétien, est-il vraiment nécessaire de prendre en compte les centaines de prescriptions rituelles contenues dans le livre de l’Exode ou du Lévitique ? Que nous importe-il de savoir que la Tente de la Rencontre doit comporter dix bandes d’étoffe de fin lin retors, de pourpre violette et écarlate et de cramoisi, de vingt-huit coudées de long et de quatre coudées de large chacune ? Que l’autel des holocaustes doit mesurer cinq coudées de large sur cinq coudées de long et trois coudées de haut ? Que la femme reste impure pendant quarante jours si elle accouche d’un garçon, et le double si elle accouche d’une fille ? Tout cela, ce sont des prescriptions dépassées, caduques, qui n’ont pas la moindre signification pour nous, dont il n’est même pas besoin de prendre connaissance à la vérité. Nous n’en avons pas besoin pour accomplir la volonté de Dieu. Nous avons le Christ, qui est le Chemin, la Vérité et la Vie, et nous avons la foi, qui seule sauve et seule justifie, comme l’a bien expliqué saint Paul. Laissons la Torah comme un vestige du passé, et concentrons-nous sur Jésus, notre Sauveur. »
Mon ami garda le silence pendant un certain moment, puis il me dit : « Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre de discours, et souvent, malheureusement, de la part de croyants très sincères et très bien intentionnés. Laisse-moi te dire qu’à mon avis tu te trompes, tu te trompes complètement. On peut bien sûr se revendiquer du Christ de façon simple, naïve, et mieux vaut sans doute se placer sous ce patronage que sous celui des puissances du monde. Mais le croyant sérieux, studieux, qui prétend à une certaine connaissance dans les choses de la foi, qui prétend donner aux autres un avis éclairé sur ces sujets, ne peut absolument pas faire l’économie d’une étude approfondie des multiples prescriptions de la Loi mosaïque. Il ne peut pas balancer tout cela par-dessus son épaule et déclarer que cela n’a aucune importance. Ce serait là une erreur grave, un vrai non-sens du point de vue théologique. La Révélation est une, et les volontés de découpage, de sélection des textes, des auteurs et des autorités, incessantes au cours de l’histoire de la chrétienté, sont la marque première et récurrente de l’hérésie, qui est une tentation constante de l’homme face à cette révélation.
« Il y a un auteur qui a parfaitement saisi et expliqué tout cela, c’est Jacques Ellul, en particulier dans la partie IV de l’introduction à son Éthique de la liberté, texte longtemps inédit et qui a été récemment publié aux éditions Labor et Fides sous le titre Les Sources de l’éthique chrétienne. Ellul pose bien le problème : « Si l’on dit que la grâce est le contenu de la loi, est-ce que cela ne conduit pas à penser que la loi n’a aucun contenu spécifique ? Elle n’est qu’une enveloppe. Et, le théologien ne sera-t-il pas tout près de négliger la singularité de chaque commandement au profit de cette vision globale de la loi ? Dès lors, ceci mènerait à dire que les exigences particulières des textes bibliques, dont beaucoup sont évidemment désuètes ou incompréhensibles, peuvent être laissées de côté, car, qu’il s’agisse de la façon de tisser les étoffes ou de soigner la lèpre, de toute façon, le contenu de ces paroles est la Grâce et il n’y a rien d’autre. » Une telle attitude, qui est celle sans doute de la plupart des chrétiens, est inacceptable : « Ceci nous semblerait extrêmement dangereux parce que sous prétexte d’élever la foi à la hauteur de l’Évangile et de l’unir étroitement à lui, cela reviendrait en fait à la volatiliser dans sa réalité concrète. » Ellul explique qu’il y a bien un contenu de la Loi, spécifique, déterminé, et, citant Oscar Cullmann, il rappelle que « le christianisme n’établit pas un commandement nouveau, mais il exige que l’ancien commandement, connu depuis longtemps, soit accompli en partant de cet indicatif (c’est-à-dire de ce que Jésus-Christ a déjà accompli lui-même ce commandement), c’est-à-dire qu’il soit observé rigoureusement ». Chaque prescription vétérotestamentaire doit donc être prise en compte : « Après tout, l’on comprend mal pourquoi Dieu s’est révélé au travers de ces histoires si elles sont sans importance, et pourquoi il s’est révélé comme le législateur au travers de ces prescriptions minutieuses si leur minutie n’a pas de valeur ». L’homme naturel est par lui-même incapable de tirer les conséquences pratiques, concrètes, de la révélation de Dieu, dans sa vie quotidienne. C’est là un travail qu’il nous était impossible de faire, d’où le caractère absolument pratique, appliqué, de la Loi révélée au peuple du Sinaï : « Le luxe de détails et de précautions qui y sont contenus est assurément la démonstration que nous sommes incapables par nos propres moyens et nos propres forces de déduire du Message central une éthique ou une loi. Ils sont vraiment commandements de Dieu, contenus dans la livre de la Révélation, et par là ils manifestent que c’est Dieu qui tire les conséquences concrètes pour nous de sa Grâce, que c’est Dieu qui formule une exigence ayant un contenu précis, et non pas une exigence abstraite, prise comme cadre, de contenus que nous-mêmes lui assignerions. Le fait que Dieu ait exprimé ces prescriptions-là veut dire qu’elles ne sont pas indifférentes. Nous devons donc prendre au sérieux chacun de ces textes et non pas seulement l’ensemble de la loi vue sous son aspect global.  » Et Ellul cite, pour finir, la parole sans ambiguïté de Jésus dans l’évangile selon Matthieu : « Celui qui transgresse le plus petit des commandements transgresse toute la loi » (Mt 5, 19).

« Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans un littéralisme obtus, et d’appliquer à la lettre chacun des six cent treize mitzvot de la Torah. C’est bien le propre du christianisme, en effet, d’opérer un dépassement dialectique de la Loi, accomplie par Jésus dans sa plénitude ; Jésus qui a fait œuvre d’obéissance parfaite et unique à la volonté du Père, œuvre d’obéissance à laquelle le croyant participe par sa profession de foi en la Seigneurie de Christ (cf. Rm 10, 9). Mais c’est précisément de l’obéissance à cette loi-là, bien spécifique, qu’il s’agit. (Ellul : « Chaque commandement devient totalement sérieux parce que Jésus-Christ a accompli ce commandement-là. ») Sur le pectoral qui recouvre l’éphod du grand prêtre, c’est bien une sardoine, une topaze, une émeraude, une escarboucle, un saphir, un diamant, une agate, une hyacinthe, une améthyste, une chrisolythe, une cornaline et un jaspe que l’on trouve, ces pierres-là et non pas d’autres. Si la chevelure du nazir est rendue impure par le contact d’un mort, c’est le huitième jour que celui-ci devra apporter deux pigeons ou deux tourterelles au prêtre pour les sacrifices de purification, le huitième jour et non le neuvième. C’est le vautour-griffon, le gypaète, l’orfraie, le milan noir, le milan rouge, l’autruche, le chat-huant, la mouette, le hibou, le cormoran, l’ibis, le pélican, la cigogne, le héron, la chauve-souris, ce sont ces volatiles-là qui sont impurs, et non pas d’autres. En ce qui concerne les sacrifices, c’est la graisse qui recouvre les entrailles, les deux rognons, la graisse près des lombes, ainsi que le lobe du foie qui seront consumés sur l’autel en parfum d’agréable odeur pour Yahvé. Le reste (la peau, la tête, les pattes, les entrailles, les excréments) sera brûlé hors du camp. Ce sont des animaux mâles sans défaut qui seront offerts en holocauste, et non des femelles. Pour vérifier si quelqu’un est affecté d’une dartre ou de la lèpre, c’est deux fois sept jours que le malade devra être séquestré avant d’être examiné par le prêtre, pour vérifier si la tache blanche est bien devenue mate et n’a pas proliféré, c’est cette procédure-là qu’il faut observer et non une autre. Et ainsi de suite.
« Ces détails ne sont pas vains, dans la mesure où l’Ancien Testament est prophétique du Nouveau, que ce soit sur le plan sacerdotal (cf. l’Épître aux Hébreux) ou sur le plan eschatologique (cf. l’Apocalypse). Ils sont comme la matière première dans laquelle les textes du Nouveau Testament vont puiser leur substance. Comment peut-on prétendre comprendre quelque chose aux notions de sacrifice, d’Alliance, d’intercession du Grand Prêtre, de Jour du Seigneur, si l’on ne se base pas sur le corpus au sein duquel elles ont été révélées ?
« La Loi est le fondement sur lequel doit s’appuyer la foi pour avoir quelque solidité, une assise concrète, sans quoi la tentation est grande de s’envoler directement dans les nuages, au mépris des réalités de ce monde (grande tentation mystique). Le détail minutieux des commandements bibliques nous montre avec quel soin, quelle application nous devons considérer les affaires de cette vie, qui doivent toutes être effectuées sous le regard et en vue du Seigneur. Il y a en effet des orientations globales que le croyant doit retirer de l’étude de la Loi mosaïque : reconnaître la transcendance absolue de Dieu (une chose que nous ne concevons absolument pas en général), placer le service de Dieu avant nos propres intérêts (alors que toute la mentalité contemporaine nous invite à faire le contraire), respecter la vie, œuvrer pour les forces de la vie et de l’avenir sans se laisser engluer par les puissances mauvaises du ressentiment et du désespoir, avoir une appréhension objective de la situation, connaître notre juste place par rapport à Dieu et aux autres, etc. C’est tout cela qui ressort de la Loi bien étudiée, et c’est cela qui manque souvent aux chrétiens, dont l’exaltation un peu vaine contraste avec le solide bon sens des juifs.
« Je vais finir sur une note un peu polémique. Sais-tu quel est l’auteur français qui, à mon avis, connaissait le mieux la Torah, ses centaines de prescriptions ? C’est Voltaire. Voltaire connaissait parfaitement la Bible, la Loi et les prophètes, bien mieux que la plupart des chrétiens actuels. Eh bien Voltaire avait beau passer son temps à dénigrer la Bible et le peuple juif, son étude de la Loi n’a pas été inutile, et l’on trouve chez lui précisément toutes les qualités que je viens d’évoquer : le bon sens, la lucidité, la conscience de notre place infime dans l’univers, le sens de la justice, la pitié envers les faibles, et surtout une appréhension extraordinairement objective de l’histoire humaine, dénuée de tout idéalisme, comme dans la Torah (son Essai sur les mœurs est à cet égard un monument inégalé). On peut soutenir, même si cela peut sembler paradoxal, que Voltaire était plus proche de la volonté du Dieu biblique que Thérèse de Lisieux par exemple, ou que tel autre mystique, focalisé sur un Jésus privé de tout contenu déterminé. Car Jésus n’est pas une entité abstraite ou sentimentale, Jésus c’est l’accomplissement de la Loi, et d’une Loi bien précise, celle du Sinaï.
« Je te prie donc de revoir ta conception des choses. Notre époque est prompte à juger du passé avec une certaine condescendance. Mais dans le cas de la Bible, c’est toute une civilisation, tout un art de vivre, extrêmement détaillé, qui nous ont été transmis. Comme l’écrit Ellul : « Cette loi qui était la loi des Juifs, devient la loi de tous ceux qui reconnaissent Jésus-Christ pour leur Seigneur, puisque c’est la loi acceptée par ce Seigneur même. Elle est maintenant une loi valable pour tous ceux que Dieu appelle parmi tous les peuples. » Le chrétien a le devoir de la considérer avec respect, avec vénération même, car il estime que c’est là la Parole de Dieu. Il en va du sérieux de notre foi. »

16 novembre 2022

Fragments, novembre 2022

Woody Allen : la grande ironie dans tout cela, c'est qu'on peut précisément attribuer au cinéma ce qu'il dit de la religion. L'illusion n'est pas forcément là où l'on pense. Lorsque l'on prie ou qu'on lit les Écritures, on est en phase avec la réalité ; la vraie foi est une école de lucidité ; le silence, le recueillement nous rapprochent de la véritable nature de l'existence, toutes les traditions spirituelles le professent. Lorsque l'on sort d'un film de Woody Allen au contraire, on est un peu étourdi, comme si on était légèrement ivre. C'est qu'on a été exposé à tous les enchantements du cinéma (musique sirupeuse, actrices, histoire touchante, etc.). Le cinéma de Woody Allen est précisément ce qu'il accuse la religion d'être : une illusion consolante. Les anticléricaux tombent presque toujours dans les excès que la vraie foi a justement pour but d'éviter : l'idolâtrie, l'étourdissement esthétique pour fuir la réalité, les doctrines métaphysiques consolantes, etc. C'est une fatalité. Et cela explique sans doute les attaques répétées de W. Allen à l'égard de la foi : c'est vraiment le domaine qui échappe à son emprise, et qui dévoile la nature profonde de son art : une illusion consolante. Il faut renverser l'accusation pour être dans le vrai.

Magic in the Moonlight illustre bien ceci : le film se propose de dénoncer la crédulité, la foi, l'espérance, etc., mais il s'achève, comme toujours, par une soumission à la grande idole et à la grande croyance de notre époque : l'amour romantique. Voilà la croyance qu'il aurait fallu attaquer pour faire vraiment acte de libre-pensée et d'iconoclasme, voilà le sacré et l'intouchable de notre époque !

Erreur fondamentale de d'Ormesson : « Il y a un univers visible, donc il y a un Dieu, donc je serai sauvé. » C'est précisément le contraire qui est vrai. L'univers visible est appelé à passer, et à passer seulement, c'est maintes fois répété dans les Écritures. La foi dans le salut repose sur le Christ, sur la Parole de Dieu, et non sur la Nature. D'Ormesson avait une formation philosophique, et sa vision des choses était typiquement philosophique.

Luc Ferry : sa vulgarité, sa bêtise crasse, sa soumission aux puissants, aux muscles (Poutine, Xi Jiping), en un mot son immoralité foncière peuvent être directement attribuées à l'influence de Kant (dont il a été le traducteur). La philosophie détruit tout sens du sacré, ramène tout à l'effectivité, à l'observable, à la pure force mécanique et matérielle. Toujours cette réduction au mécanisme opérée par la philosophie, cet arasement de toutes les autres dimensions de la vie, cette cécité à l'égard de tout ce qui est fin, esthétique. Alors, quand on fréquente les philosophes, puis qu'on les abandonne, une fois que leur influence immédiate s'estompe, il reste leur influence de fond, c'est-à-dire la régression à la brute, la destruction de tout ce qui fait l'homme un peu évolué. Le résultat, c'est Luc Ferry, un philosophe qui passe son temps à éructer contre tout et qui ne respecte que la force brutale (Poutine).

La philosophie repose toujours sur la négation de la culture humaniste, dès l'origine (Platon contre Homère). Il s'agit toujours d'interpréter le réel en dehors de toute grille préconçue, de toute référence à une culture partagée et héritée. Ainsi, il y a au fond de toute entreprise philosophique une part de nihilisme, d'inculture, revendiquée et prônée.

Mythologies de Roland Barthes : c'est l'expression de la prétention de la littérature à rester le discours explicatif suprême, apte à couvrir tout le champ de la réalité. En cela c'est un livre émouvant, mais aussi profondément ambigu, presque gênant : car enfin soit on veut expliquer les phénomènes de la culture de masse, dans leur réalité sociologique (et alors on fait de la sociologie, on explique la société), soit on se focalise sur le langage, sa transparence, son aptitude à saisir l'insaisissable, ses jeux diaprés, et on fait de la littérature (à la Proust). C'est le fait de vouloir jouer sur les deux tableaux qui rend toute l'entreprise de Barthes suspecte, comme impure, et qui donne à ses textes une certaine préciosité assez malvenue. Au fond, il veut toujours « faire des phrases », à propos de tout, c'est l'impression que cela donne (et les véritables enjeux sociologiques ne sont presque jamais saisis, le comble pour un penseur postmarxiste).

Chez Dostoïevski, l'homme est presque toujours possédé par une idée fixe (Raskolnikov, Ivan Karamazov, Kirilov) qui le sépare des autres et de la charité évangélique, jusqu'à la folie. Appréhension très juste de la nature masculine. La femme, elle, est davantage en prise avec la réalité et avec les autres, mais elle est aliénée elle aussi : presque toujours elle cède à un penchant autodestructeur pour le mauvais garçon, l'intriguant machiavélique, le bad boy : Nastasia dans L'Idiot, Lisa et Dacha dans Les Possédés, Lise et Katerina Ivanovna dans Les Frères Karamazov, etc. Il est frappant de voir à quel point, chez Dostoïevski, sont déjà présents les traits les plus caractéristiques (et souvent encore tabous) de la nature à la fois masculine et féminine. (Il y a des exceptions toutefois : Aliocha, Sonia, etc.)

19 octobre 2022

Trois problèmes bibliques

 


Comme tout grand texte sacré, la Bible est interprétée selon les grilles de lecture et les valeurs de chaque époque : lecture mystique au Moyen Âge, politique sous la monarchie absolue, puritaine au dix-neuvième siècle, sociale au vingtième, etc. Nous ne pouvons pas nous empêcher de lire le texte avec nos préjugés, ce qui conduit malheureusement à de nombreux contresens, gravement préjudiciables du point de la cohérence et de la rectitude de la foi. Cet article se propose de montrer de quelle manière, sur trois points précis, une lecture rigoureuse de la Bible se heurte à notre mentalité moderne, au lieu de la renforcer, contrairement à ce qu’ont tendance à penser bon nombre de croyants sincères et bien intentionnés.


1. La prière d’intercession dans les psaumes
 
Le christianisme est généralement perçu comme promoteur et défenseur de la famille traditionnelle. On ne compte plus les documents du Magistère de l’Église catholique qui promeuvent les valeurs familiales au sein d’un monde occidental en pleine déréliction (les plus importants du point de vue doctrinal dans la période récente étant sans doute Familiaris Consortio de Jean-Paul II (1981) et Amoris lætitia de François (2016)). Les lecteurs assidus de la Bible savent pourtant que le Nouveau Testament constitue l’une des plus violentes attaques jamais portées à l’encontre de la famille et des attachements familiaux. Inutile de rappeler les formules de saint Paul (« Il est plus avantageux de ne pas se marier » (cf. 1 Co 7) ou de Jésus dans les évangiles (« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 26)). Religion de l’affranchissement absolu de l’individu à l’égard de tout ce qui le sépare de Dieu, le christianisme ne pouvait pas ne pas s’attaquer aux liens du sang, si prégnants dans le monde juif du Ier siècle. Le lien conjugal, qui est redevenu central à notre époque pour d’autres raisons (le délitement des structures sociales ne laissant plus guère que le couple comme ultime îlot d’intersubjectivité au milieu d’un océan d’indifférence anonyme), ce lien conjugal est particulièrement relativisé par le Christ. On connaît la polémique avec les saducéens sur le devenir du couple marié dans le monde à venir, et la réponse sans ambiguïté de Jésus (« À la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel » (Mt 22, 30)). On peut également observer que le lien conjugal est le seul qui ne soit pas favorisé d’une guérison miraculeuse dans les Évangiles : Jésus guérit la fille de Jaïre (Lc 8, 41) et celle du centurion (Mt 8, 5) ainsi que la belle-mère de Pierre (Mt 8, 14), il ressuscite Lazare, le frère de Marie et Marthe (Jn 11), mais il ne guérit ni ne ressuscite aucun époux, aucune épouse.
On pourrait croire que cette froideur un peu rude à l’égard des liens familiaux est le propre du Nouveau Testament (le Christ étant l’archétype de ceux qui ne prennent pas de femme « à cause du Royaume des Cieux » (cf.  Mt 19, 12)), et qu’il en est autrement dans l’Ancien Testament, compte tenu de l’accent mis sur les liens du sang dans la tradition juive. Il n’en est rien. Une illustration particulièrement éloquente de ceci ressort de l’examen du livre des psaumes. Avec le livre des psaumes, nous avons un corpus de cent cinquante prières, très variées, qui représentent une très grande diversité d’attitudes du croyant à l’égard de Dieu. On peut dire que les psaumes constituent un modèle indépassable de prière pour le croyant, qu’ils mettent en mots de façon adéquate et intemporelle tous les élans du cœur humain vers Dieu. Or il est frappant de constater que le livre des psaumes ne contient aucune prière d’intercession pour les proches du psalmiste. Celui-ci demande très souvent à Dieu de sauver sa propre vie (Ps 7, Ps 38, etc.), il lui rend grâce pour les bienfaits accordés, à la fois à titre individuel (Ps 30) et pour le peuple d’Israël (Ps 124). Mais il ne mentionne jamais l’épouse, les enfants, les proches, sinon à titre de leçon sapientielle (par exemple dans le psaume 128, dans lequel les proches ne sont absolument pas individualisés). Le psalmiste prie pour lui, pour son peuple, jamais pour sa femme, ses enfants, ses parents, ce qui contraste tout de même de façon assez radicale avec la prière telle qu’elle est pratiquée de nos jours chez les peuples qui la pratiquent encore (on peut penser au rôle central de la prière d’intercession chez certains chrétiens anglo-saxons par exemple).
On ne peut faire ici l’économie d’une réflexion d’ordre théologique. Le dur réalisme de l’Ancien Testament a été maintes fois relevé par les exégètes (nulle croyance consolante, pas de vie après la mort, rien que le dur destin Israël, exposé de façon réaliste, peuple élu et malmené par son Dieu jaloux). La Bible est une école de réalisme, et la famille, le couple, il faut bien le reconnaître même si c’est difficile pour notre mentalité moderne, constitue bien souvent un domaine idéalisé, idolâtré, le domaine du transfert de toutes nos lacunes et aspirations affectives, sentimentales, égoïstes (André Gide : « Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur »), ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le service du Seigneur, unique objet de la révélation biblique. Dans la réalité, face à la souffrance, à la mort, l’individu est seul, seul face à Dieu. C’est cette expérience que nous transmettent les psaumes, et il faut avoir le courage de l’accepter, faute de quoi l’on retombe dans un idéalisme sentimental en définitive illusoire.
 

2. Le paradigme de l’élection divine dans la Bible



On constate un autre malentendu en ce qui concerne la notion d’élection divine. Nous sommes ici tributaires de nos pratiques démocratiques, pour lesquelles l’élection vise à faire ressortir le meilleur, l’élu, et de nos récits de science-fiction comme Matrix (Néo) ou Terminator (John Connor). La logique est rigoureusement inverse dans la Bible, ce que peu de personnes conçoivent, incompréhension qui conduit malheureusement à alimenter un antisémitisme résiduel. Dieu ne choisit pas le meilleur, le plus fort, le plus juste, mais le plus faible, uniquement, c’est là son seul critère. Et cela pour une raison bien simple : s’il choisit le plus fort, alors l’action de Dieu ne se manifeste pas aux yeux des hommes, il rentre dans les logiques du monde. C’est uniquement en faisant triompher le plus faible et le plus dédaigné que l’action de Dieu se révèle de façon indiscutable aux yeux du monde. C’est là un paradigme absolument récurrent dans toute la Bible. Dieu choisit Abraham et Sara parce qu’ils sont vieux, et que personne ne peut s’imaginer qu’ils vont donner le jour à une postérité innombrable. Il choisit Israël, non pas parce que c’est un peuple juste, pieux, craignant Dieu, le contraire est répété mille fois dans les Écritures (« Tu es un peuple à la nuque raide » (Ex 33, 5 ; Dt 9, 6)), mais parce que c’est le plus petit des peuples, le rebut des nations (« Si Yahvé s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples : car vous êtes le moins nombreux d’entre tous les peuples » (Dt 7, 7)). Il choisit Moïse « à la langue pesante » pour parler face à Pharaon et conduire son peuple hors d’Egypte. Il choisit David, dernier né de Jessé, malingre, roux de surcroît, pécheur autant qu’un autre (cf. 1 S 11), mais qui justement est si faible qu’il ne peut s’appuyer que sur Dieu. Il donne l’onction à Jésus, le Christ, qui, étant Dieu, « s’est dépouillé, prenant la condition d’esclave » (Ph 2, 7). Tel est le Roi des nations et de l’Histoire, ce qui est en cohérence parfaite avec tout le reste de l’histoire sainte.
Ce qui ressort de ceci, c’est qu’il faut relativiser notre éternelle tendance à tout juger selon des critères moraux. Ce n’est pas au prix d’une ascèse, de qualités éminentes ou d’un perfectionnement moral que nous devons chercher à plaire au Seigneur (c’est là l’attitude pharisienne condamnée par Jésus). Le salut du Dieu biblique est offert de toute façon, quelles que soient les fautes commises et les infidélités à son égard (cf. Rm 3, 23 ; Ep 2, 5). Et c’est justement la reconnaissance de cette grâce, offerte contre toute logique humaine, qui doit déclencher chez le croyant l’attitude pieuse par excellence, « l’action de grâce ». L’Élu, l’Oint du Seigneur ne s’oppose pas aux réprouvés et aux rejetés : il est le moyen utilisé par Dieu pour que tous accèdent au salut (Dieu dit à Abraham : « Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre » (Gn 22, 18)). C’est là une logique divine limpide et qu’il faut faire l’effort de comprendre, faute de quoi on risque de retomber dans des mécanismes d’exclusion et d’autojustification trop présents dans le christianisme au cours de son histoire et aujourd’hui encore.
 

3. Le Christ et les Écritures



Il faut enfin lutter contre une tendance bien présente dans l’histoire du christianisme, tendance fort vivace encore à l’heure actuelle malheureusement, et qui consiste à opposer le « bon Jésus » du Nouveau Testament, charitable et miséricordieux, au Dieu terrible et colérique de l’Ancienne Alliance, qui ne respire que carnages et violences interraciales. C’est là une tendance ancienne (marcionisme), bien compréhensible étant donné la mentalité contemporaine (imprégnée de subjectivisme, horrifiée à la vue de la moindre violence physique, mais totalement aveugle à la destruction du sens même de la civilisation et de la culture sous les coups de boutoir d’un pragmatisme à courte vue bien autrement délétère en réalité), mais c’est une tendance qui ne repose sur aucun fondement scripturaire. Le « gentil Jésus » ne s’oppose pas au méchant Dieu des juifs. Bien au contraire, à chaque fois que Jésus est mis à l’épreuve, c’est vers l’héritage juif qu’il se tourne, et en particulier vers les Écritures.
Deux épisodes des évangiles sont à cet égard absolument révélateurs, et ne laissent aucune place à l’ambiguïté. Le premier épisode est celui des trois tentations du Christ, au désert. Il faut tout d’abord se garder de toute lecture morale de cette notion de « tentation ». Il ne s’agit pas de tentations sensuelles comme nous avons spontanément tendance à le penser (cf.  le fameux film de Scorcese, La Dernière Tentation du Christ). Il s’agit de la triple tentation du diable à l’égard du triple commandement divin : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Dt 6, 5). « De tout ton cœur », c’est-à-dire en lui soumettant les désirs intérieurs (en l’occurrence la faim) ; « de toute ton âme », c’est-à-dire en étant prêt à lui soumettre son corps physique, sa vie ; « de tout ton pouvoir », c’est-à-dire au prix des biens terrestres, des richesses, etc. Or, face à cette triple tentation, que fait Jésus ? Il ne puise nullement dans un mérite qui lui serait propre, dans une vertu surhumaine et divine (« parce que c’est Jésus »). Non, mais il se tourne humblement vers l’Écriture, vers la Torah, et il cite trois versets du Deutéronome : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3) ; « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu » (Dt 6, 16) ; « C’est le Seigneur que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte » (Dt 6, 13). C’est bien la Loi juive qui permet à l’homme faillible de résister à Satan (cf. Ps 119 : « Ta Loi fait mes délices. Des chemins du mal, je détourne mes pas, afin d'observer ta parole »).
De même, au moment suprême, sur la croix, que fait, que dit Jésus ? Sur ses lèvres, ce sont une fois de plus des versets de l’Écriture qui se présentent, en l’occurrence des psaumes : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46, cf. Ps 22, 2) ; « En tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46, cf. Ps 31, 6). Jésus n’est donc pas venu pour abolir l’Écriture, pour se substituer au méchant Yahvé, mais au contraire pour l’accomplir. Il n’apporte strictement rien de plus par rapport aux Écritures juives, si ce n’est qu’il les condense en une personne, lui le Fils qui offre l’Héritage promis à ceux qui le reconnaissent comme Seigneur (cf. Ga 4, 7).


Nous avons mentionné trois aspects des Écritures qui prêtent souvent au malentendu, compte tenu de la mentalité contemporaine. Non, la famille n’est pas la valeur suprême pour la Bible comme elle l’est pour nous. Non, l’élection divine n’est pas un signe de supériorité, mais au contraire de faiblesse. Non, le bon Jésus ne s’oppose pas au méchant Yahvé. On aurait pu en citer d’autres. Ce qu’il faut retenir de tout ceci, c’est que le croyant ne peut pas se contenter de plaquer sa mentalité moderne sur le récit biblique, en étant convaincu de connaître le Bien et le Juste indépendamment de l’Écriture elle-même. Un effort de lecture, de compréhension, d’herméneutique est indispensable, quitte à heurter notre bonne conscience, cette bonne conscience qui, comme le bon sens de Descartes, est sans doute la chose la mieux partagée du monde.