12 août 2026

Entretien sur Platon



Comment as-tu découvert Platon ?
Le premier ouvrage de Platon avec lequel je suis entré en contact est l’Apologie de Socrate. Nous en faisions une lecture suivie, en terminale, en cours de philo. Cela m’intéressait, mais ce n’a pas été le coup de foudre. À l’époque j’aimais surtout la littérature, la poésie, je lorgnais vers Proust que j’ai effectivement lu après le bac. Deux ans plus tard, je suivais un cours d’esthétique à la fac, et j’ai lu Hippias majeur. Là j’ai été impressionné. Je baignais alors en plein wagnérisme, et j’ai senti quelque chose d’analogue à ce que l’on trouve chez Wagner, une puissance contenue, sûre d’elle-même, très ample, tout un univers. J’ai dû lire alors certains des premiers dialogues, Alcibiade, etc. Je me souviens d’avoir lu Le Banquet à l’été 2003, avec admiration. Mais je me cherchais encore à cette époque, je n’étais pas détaché de Schopenhauer par exemple. Le vrai basculement s’est fait en 2004, lorsque j’ai découvert Plutarque. Je raconterai cela une autre fois, mais cette découverte de Plutarque a été un tournant dans ma vie. Elle m’a donné une vision nette, une ligne directrice, elle m’a permis de me dégager d’un coup d’un certain nombre d’impasses dans lesquelles je sentais que m’enfonçais. Alors en parallèle j’ai lu Platon systématiquement, puisque c’est le même univers. J’ai lu Protagoras, Gorgias. Je me souviens que je lisais La République vers 2008, en plein sarkozysme. Et bout de quelques années j’avais tout lu, en finissant par Les Lois.

Pourquoi une telle exclusivité en faveur de Platon dans tes prédilections ?
Eh bien comme je l’ai dit je me suis cherché pendant un certain temps. De 1999 à 2001 j’ai lu La Recherche de Proust, une œuvre monumentale, et je l’ai lue avec beaucoup d’application, de minutie, avec un engagement total. Mais il s’avère que l’œuvre de Proust, son esthétisme décadent exacerbé, est foncièrement anti-naturelle, je dirais même malsaine. On ne peut pas asseoir une vie fonctionnelle sur Proust. Alors ensuite, pendant quelques années, j’ai cherché un substitut à Proust. J’ai lu Gide, qui est vraiment l’anti-Proust, notamment du point de vue du style. Mais malgré toutes ses qualités, l’œuvre de Gide est assez limitée, ce sont des éclats fragmentaires d’une personnalité insaisissable, même le Journal a cet aspect fragmentaire, elliptique. Tandis que Platon m’offrait tout, exactement tout ce que Proust ne pouvait pas m’offrir : une pensée très structurée, aussi saine qu’on peut l’imaginer, rationnelle et logique, un style empreint à la fois de sévérité attique et de malice socratique, etc. C’était l’auteur que je cherchais, qui me délivrait de la pesanteur et des brumes de Proust, de Schopenhauer et de Wagner.

N’était-ce pas également une manière de concilier la philosophie et la littérature ?
Exactement. Contrairement à Aristote par exemple, Platon est un vrai écrivain, doté d’un très sûr instinct d’artiste. Nietzsche l'a d’ailleurs bien senti. Dans son Cours sur Platon, donné à l’université de Bâle, il le décrit ainsi : « Comme écrivain, Platon est le prosateur doué par excellence : versatile au plus haut point, dominant tous les registres, le plus parfaitement cultivé de l’époque la plus cultivée. » On ne saurait mieux dire.

Tu avais d’ailleurs un projet d’essai sur Platon et Nietzsche je crois ?
Effectivement. De fait, on trouve beaucoup d’analogies entre Nietzsche et Platon. Ce ne sont pas de purs philosophes, l’un et autre voulaient être artistes dans leur jeunesse, Platon a écrit des tragédies, Nietzsche a composé des œuvres pour piano, des œuvres chorales. Ils ont été tous deux marqués par un mentor qui a fait bifurquer leur destinée : Socrate pour l’un, Schopenhauer pour l’autre. Ils n’ont jamais totalement réussi à se dégager de l’ombre d’un artiste de génie avec lequel ils ont bataillé tant bien que mal : Homère pour l’un, Wagner pour l’autre. La différence entre eux tient au fait que Platon en vieillissant n’attachait plus une très grande importance à l’écrit, ses instincts artistiques se sont complètement transmués en un idéal moral, tandis que Nietzsche est resté écrivain et esthète jusqu’au bout, il a fait le chemin inverse, il a répudié la morale au nom de l’art.

Quel est le chef-d’œuvre de Platon ?
Le Banquet est une œuvre unique. Je crois que c’est le seul texte dans l’histoire de l’humanité que l’on peut considérer à la fois comme un chef-d’œuvre absolu de la littérature et un chef-d’œuvre absolu de la philosophie. C’est une œuvre sans égale, la quintessence de l’esprit dionysiaque de la Grèce. Du point de vue strictement philosophique, il me semble qu’il y a quatre grands textes qui se détachent : Le Banquet, Phèdre, La République et le Phédon. Après avoir achevé ces dialogues, on sent que Platon considère qu’il a plié l’affaire, qu’il a terminé le game, qu’il est venu à bout du genre « dialogue philosophique ». Il était impossible humainement de faire mieux. Alors le reste de son œuvre est une série d’expérimentations, – Platon s’amuse, il s’aventure sur des territoires qu’il n’a pas encore explorés : la physique, la nature, la biologie avec le Timée, la métaphysique pure et dure avec le Philèbe et le Parménide, la législation et le droit avec Les Lois.

Pourquoi La République occupe-t-elle une place centrale dans l’histoire de la philosophie ?
C’est un ouvrage sans équivalent, parce qu’il est le seul à ma connaissance à établir avec une telle cohérence l’unité profonde qui existe entre la pensée politique, la morale individuelle, et la vérité métaphysique. C’est le fait d’avoir su réunir au sein d’une même démarche intellectuelle ces trois dimensions qui rend cet ouvrage unique et indépassable. Platon soutient que c’est en découvrant l’absolu métaphysique, en contemplant l’Idée du Bien, que l’individu pourra se gouverner lui-même, et que le gouvernement de la cité pourra s’établir de façon juste. Tout découle du même principe. C’est l’ouvrage le plus ambitieux de Platon, son magnus opus, et je crois qu’il en avait conscience.

Pourquoi Platon occupe-t-il une telle place dans l’histoire de la philosophie ?
Platon est central parce qu’il est le seul en Occident à illustrer de façon cohérente et construite ce que j’ai appelé ailleurs la « révolte métaphysico-ascétique ». Si l’on se tourne vers l’Orient, on trouve énormément de grands textes métaphysiques datant de l’Antiquité : les Upanishads, la Bhagavad-Gita, tout le canon pali du bouddhisme. Mais quel est l’équivalent occidental de la Bhagavad-Gita ou du Tao-tö king ? À part Platon il n’y en a pas. En Occident nous avons des épopées admirables, tout un corpus de tragédies, mais du point de vue de la spéculation métaphysique il ne nous reste que le poème de Parménide et les fragments d’Héraclite. Le Phédon de Platon, les passages métaphysiques de La République et des autres dialogues de Platon sont les seuls textes d’ampleur de notre continent qui peuvent faire pendant aux grands textes de la métaphysique orientale.

Quel dialogue de Platon conseillerais-tu à ceux qui souhaitent le découvrir ?
Pour une première lecture, je pense qu’il faut commencer par l’Apologie de Socrate. C’est une lecture très agréable, qui permet de se familiariser d’emblée avec la figure de Socrate. Après on peut lire Alcibiade, qui est l’archétype du dialogue socratique. D’un point de vue philosophique, Gorgias est incontournable, c'est l'apogée du style « socratique » de Platon. Et à un moment ou à un autre il faut bien finir par se frotter à La République. Je ne cite pas Le Banquet, qui est une lecture obligée de toute culture humaniste.

Platon a-t-il influencé ton style ?
Oui, sans le moindre doute. Le côté oral, « dialogique », de beaucoup de mes textes vient évidemment de Platon et du dialogue socratique.

Le charme Platon ne vient-il pas justement de son art du dialogue ?
Oui, indubitablement. Cela dépasse la seule question du style, qu’il maîtrise à la perfection, cela touche à la nature même de la pensée : chez Platon la pensée n’est jamais close, la vérité n’est jamais atteinte, le dialogue n’est jamais achevé. En cela il s’oppose foncièrement à Aristote. Et c’est une conception profondément optimiste : il y a un progrès continuel vers la vérité, il n’y a pas de blocage, pas d’impasse qui ne puissent être dépassés par la dialectique.

Y a-t-il un autre philosophe qui t’a marqué autant que Platon ?
Un seul, à savoir Kant. Mais ce sont deux cas complètement différents. Kant est parvenu à une maîtrise intégrale de son espace intérieur et mental, mais ce fut au prix de la suppression de toute la matière sensible de l’existence. Bien sûr c’est absolument fascinant, et la Critique de la raison pure et ses ouvrages sur le devoir moral sont les chefs-d’œuvre de la pensée moderne. Mais c’est un univers complètement éthéré, aseptisé. Platon, lui, embrasse et domine tous les styles, la totalité de l’existence, dans toutes ses dimensions.

Manque-t-il quelque chose à Platon ?
Eh bien, si Platon était le Bien et la vérité absolus, le monde serait devenu platonicien, et ce ne fut manifestement pas le cas. Contrairement à ce que j’ai cru d’abord, il n’est pas possible d’asseoir une existence entière sur le platonisme, cela reviendrait à se couper complètement des autres, à s’enfoncer complètement dans l’abstraction. Ce fut d’une certaine façon le chemin emprunté par Plotin et les néo-platoniciens. Non, il manque une dimension existentielle, interpersonnelle à l’œuvre de Platon. Et là je ne peux que renvoyer à la Bible, mais c’est un tout autre versant de ma personnalité.

Si la lecture de Jacques Ellul t’a tant marqué, n’est-ce pas parce que c’est un penseur complètement anti-platonicien ?
Oui, absolument. Ellul est l’anti-Platon, l’anti-Kant. Jusqu’à ce que je le découvre, je tendais à opérer une synthèse entre l’enseignement philosophique et spirituel d’une part, et le message de la Bible, du moins de certaines parties de la Bible, de l’autre. Après avoir lu Ellul c’est devenu impossible. Cela a été un choc pour moi, car jusqu’alors je considérais Platon comme un auteur éminemment sain, tandis qu’aux yeux d’Ellul Platon est l’incarnation d’une tendance extrêmement néfaste, ou du moins vaine, de la pensée humaine. Nietzsche est anti-platonicien, mais quelque part il parle encore le langage de Platon. Nietzsche admirait sincèrement Platon (il le qualifie de « plus beau produit de l'Antiquité  »), tandis qu’Ellul est anti-platonicien par toutes ses fibres, de tout son être. La lecture de ses essais fut extrêmement troublante pour moi.

En quoi Platon peut-il nous être utile aujourd’hui ?
Je ne pense pas que Platon puisse nous être « utile » en quoi que ce soit. Notre époque est obsédée par l’« utilité », elle appréhende tout sous cet angle uniquement, et c’est pourquoi elle ne sait plus jouir de l'existence. Platon est l’un des plus grands esprits qui ait existé, qui se soit exprimé, le fait qu’une telle œuvre ait pu être produite et nous parvenir en intégralité est un des plus grands miracles de l’histoire humaine. Je pense que cela justifie amplement l’intérêt que l’on peut y prendre. Du point de vue de l'histoire des idées, Platon représente l'inverse du subjectivisme cartésien dans lequel nous baignons tous. À cet égard, il peut représenter un antidote, orienter notre regard vers d'autres réalités. Platon nous rend libre en ce qu’il nous affranchit de tous les vains désirs qui étouffent l’homme moderne : soif de plaisir, de reconnaissance, de richesse, de stimulations extérieures en tous genres. Comme tous les grands auteurs, Platon nous recentre. À cet égard, son œuvre est un chemin privilégié vers cette autonomie sans laquelle il est difficile de trouver que la vie puisse avoir le moindre sens. Mais c’est un chemin, ce n’est pas le but.

29 juillet 2026

Fragments, juillet 2026



- François Bayrou, Alerte sur la France qui vient : Toute supériorité est comme diminuée, voire annulée, dès que celui qui en bénéficie en prend conscience : Bayrou conscient de sa lucidité, de son caractère et de son intelligence ; Cristiano Ronaldo conscient de son statut, etc. D'où le précepte de l'Évangile : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. »

- Ce qui manque à Bayrou, c'est une certaine élégance naturelle, gidienne. Chez lui tout est volontaire, obtenu, un peu heurté. Bon sens paysan, plébéien. (Influence de Péguy sans doute).

- Nous vivons une époque au cours de laquelle le langage ne veut plus rien dire. C'est flagrant chez les jeunes. Ils oscillent perpétuellement entre frustration, ennui, stimulations sensorielles et émotionnelles, etc. Leur conception de la vie est purement sensible, expérimentale. Les connaissances abstraites, historiques, n'y ont aucune place. Le territoire est encore là, mais la carte a complètement disparu.

- Quels sont les sujets de préoccupation des gens, de tout le monde ? La famille, l'argent, le lendemain. Or c'est précisément de tout ceci que le Nouveau Testament nous prescrit de ne pas nous préoccuper.

- Artiste chrétien : Il est très difficile d'être à la fois chrétien et artiste. Le christianisme, comme la création, sont des tendances exclusives : l'un et l'autre requièrent un engagement total, une adhésion complète. Le fleuve de l'activité humaine doit être uni, il ne peut pas être partagé, sinon il perd sa signification et sa raison d'être. C'est de toute façon la tendance foncière de l'homme de se livrer à une passion unique, à un seul objectif. D'où le petit nombre de grands artistes chrétiens : il n'y a pas de Lovecraft chrétien, pas de Wagner chrétien par exemple. Les univers de Lovecraft et de Wagner sont fascinants précisément parce qu'ils sont aussi antichrétiens qu'on peut l'imaginer. Il y a Dostoïevski, mais toute son œuvre porte précisément la marque de la division, de la diffraction entre tendances inconciliables. Il reflète cette fracture que tout chrétien porte nécessairement en lui dans son rapport avec le monde. (D'un point de vue biblique, il est à remarquer toutefois que le Dieu de la Bible nous demande d'être créateurs à son image : il nous enjoint de « porter du fruit ». Mais il s'agit justement d'œuvrer dans le domaine de la Parole, du Royaume, dans le domaine circonscrit du Père, ce qui semble s'opposer à la poursuite de l'élaboration d'une œuvre parallèle, adventice, surnuméraire, comme paraît l'être dans cette perspective l'œuvre profane.)

- Utilité des humanités classiques : Si la catastrophe de 2007 a causé un tel sentiment d'horreur chez moi, c'est avant tout parce que je venais de passer trois ans à lire Plutarque. C'est là que l'on mesure, malgré tout, la pérennité de l'enseignement de ces humanités classiques : toutes les catégories platoniciennes employées par Plutarque (à commencer par la vérité, mais aussi la tempérance, la justice, etc.) ont été systématiquement violées en 2007, et si si peu de personnes s'en sont rendu compte, c'est parce que ce paradigme leur était complètement étranger, parce qu'elles n'avaient jamais ouvert Platon de leur vie, parce qu'elles baignaient dans cet univers télévisuel et émotionnel qui seul a rendu cette élection possible.

14 juillet 2026

Conversation sur André Gide et Jacques Maritain



Je discutais l’autre jour avec un ami esthète et mélomane.
« Connais-tu le Journal d’André Gide ? me demanda-t-il. C’est une lecture captivante, je te la recommande. On y trouve une scène très intéressante. L’épisode se déroule en décembre 1923. Gide reçoit la visite de Jacques Maritain, l’intellectuel catholique, célèbre auteur d’Humanisme intégral. Celui-ci veut le dissuader de publier son Corydon, une apologie de l’homosexualité, œuvre qu’il juge néfaste et dangereuse. Gide raconte l’échange en détail. Bien entendu, Maritain et son christianisme sont tournés en ridicule : « L’aspect courbé, ployé, de son port de tête et de toute sa personne me déplaisait, et je ne sais quelle onction cléricale de son geste et de sa voix. » Maritain quémande, insiste, Gide résiste noblement. Avant de partir, Maritain formule une ultime requête : « Promettez-moi que, lorsque je serai parti, vous vous mettrez en prière et demanderez au Christ de vous faire connaître, directement, si vous avez raison ou tort de publier ce livre. Pouvez-vous me promettre cela ? » Bien entendu, tout cela est ridicule, et c’est bien comme cela que je le ressentais lorsque j’avais vingt ans. Maritain y est présenté comme l’archétype du catholique borné, doctrinaire, mesquin, ennemi de l’amour libre et de la liberté d’expression. Gide se donne le beau rôle à peu de frais.
« Aujourd’hui, avec le recul du temps et l’expérience, je dois t’avouer que mon regard a quelque peu changé. Concrètement, à quoi donc a abouti la position gidienne, celle que l’on pourrait qualifier d’« individualisme aristocratique athée » ? Je vais te le dire : elle aboutit à une sécheresse spirituelle, et à l’enfermement dans des passions humaines exclusives et finalement malheureuses. Cela a été le cas pour Gide en premier lieu. Ses déboires et ses souffrances avec Madeleine sont bien connus. On trouve aussi dans le Journal le récit de son obsession pour son « ami » Marc Allégret (trente-et-un ans de moins que lui), relation qui a plongé Madeleine dans le désespoir. C’est comme cela, l’être humain ne peut pas vivre sans aimer, mais l’athéisme individualiste gidien empêche le regard de l’homme de se tourner vers autre chose que la créature, ce qui conduit à des situations en définitive névrotiques.
« Prenons à présent le cas de trois grands gidiens du vingtième siècle. Jean-Paul Sartre tout d’abord, qui bien sûr a lu Gide, qui l’a même rencontré dès 1941. Bien entendu, Sartre a été aussi athée qu’on peut l’être, et de manière tout à fait prévisible son amour et sa fidélité se sont tournés vers des femmes, Simone de Beauvoir tout d’abord, avec laquelle il est enterré, Arlette Elkraïm-Sartre ensuite, sa fille adoptive. La vie sentimentale de Sartre a été agitée, et elle a impliqué un certain nombre de jeunes filles beaucoup moins âgées que lui. Après Sartre, examinons François Mitterrand. Mitterrand fut un grand gidien : son livre de chevet, au moment de sa mort, était une biographie de Madeleine Gide. Voilà quelles étaient les préoccupations d’un ancien président de soixante-dix-neuf ans, ce qui montre tout de même une incontestable différence de niveau avec ceux qui lui ont succédé… Eh bien qu’a donc aimé Mitterrand au cours de sa vie, à quoi attache-t-on son nom dans les biographies qui lui sont consacrées ? Il a aimé Anne Pingeot, la maîtresse cachée de vingt-six ans sa cadette (la correspondance a été publiée il y a quelques années dans la prestigieuse collection « blanche » de Gallimard), et sa fille illégitime Mazarine. Mitterrand, fin roublard, s’est tiré de cette situation impossible avec beaucoup de dextérité, mais enfin encore une fois l’intellectualisme gidien athée a conduit à des attachements problématiques et douloureux si l’on veut être indulgent, à des situations de vaudeville si l’on veut être plus sévère. Passons à présent à notre troisième cas, celui de Marguerite Duras. Marguerite Duras a repris le flambeau gidien de la littérature française ciselée, impeccable, dénuée de transcendance, purement interpersonnelle. Et comment Marguerite Duras a-t-elle fini ? Elle a fini avec un jeune homme de trente-huit ans de moins qu’elle, Yann Andréa, auquel elle a consacré un ouvrage éponyme.
« Je ne prétends pas juger toutes ces grandes figures du siècle passé. Elles ont aimé, elles en avaient bien le droit. Mais enfin on ne peut guère s’empêcher d’observer ici une constante : l’individualisme aristocratique gidien mène dans tous les cas à des histoires de ce genre, la créature gidienne s’agrippe comme elle peut à une autre créature, en qui elle transfère tout son idéal, toutes ses aspirations, ce qui ne peut manquer de conduire à bien des malentendus et à bien des souffrances.
« Ceci, c’est le paradigme gidien au vingtième siècle. Qu’en est-il de nos jours ? Je vais te le dire. Il se trouve que j’ai parfois l’occasion de travailler avec des jeunes, des adolescents de seize ou dix-sept ans. Qu’est-ce qui compte pour eux ? Ce n’est pas le langage et sa maîtrise, à cet égard nous sommes loin d’André Gide… Non, ce qui compte dorénavant c’est la popularité, et avant tout l’apparence. Les sommes d’argent que ces jeunes dépensent en crèmes, lotions, shampoings, instruments de musculation, de fitness, tu n’en as pas idée. C’est ainsi : l’individualisme aristocratique athée, si brillant et si séduisant, a dégénéré en narcissisme hédoniste régressif. Mais c’est bien de la même racine que tout cela est issu, la racine rationaliste et sentimentale : l’individu méprise la tradition, la transcendance, il se regarde dans le miroir, il se complaît à sculpter sa propre statue. Tout cela était déjà en germe chez Gide et même chez Nietzsche (Nietzsche qui entre exactement dans le même paradigme, avec ses obsessions douloureuses pour Lou Andréas-Salomé et Cosima Wagner).
« Revenons à Jacques Maritain à présent. Il a été marié, il a fini Petit Frère de Jésus à Toulouse, mais là n’est pas le plus important. Ce que Jacques Maritain offre avec son thomisme orthodoxe, c’est précisément ce qui manque à toute notre époque : des valeurs objectives, transcendantes, qui permettent de dépasser le narcissisme et l’intersubjectivité mortifère. Bien sûr, Thomas d’Aquin est ennuyeux, monotone. Bien sûr, Gide, Sartre, Mitterrand, Duras étaient fascinants, pleins de charmes, de surprises et de recoins mystérieux. Mais en définitive l’humanisme athée a fini par rabaisser l’homme au-dessous de lui-même, par ne plus rien lui proposer comme idéal que la vase des poissons qui se collent l’un à l’autre parce qu’ils manquent d’espace au-dessus d’eux. Gide avait beau jeu de se moquer de Jacques Maritain. Bien entendu il était plus beau, plus droit, plus libre, plus noble. Corydon est un modèle de subtilité et d’esthétisme « uraniste ». Mais, au bout du compte, je ne peux pas m'empêcher de penser que c’est sans doute Maritain qui avait raison. »

4 juillet 2026

Essai de typologie des phases spirituelles de l'humanité


Il peut n’être pas inutile de tenter de distinguer les différentes grandes phases spirituelles que l’humanité a connues au cours de son histoire.
 
A. La pensée traditionnelle
C’est la phase la plus longue et la plus ancienne. Elle précède l’invention de l’écriture, et d’une certaine manière elle est incompatible avec celle-ci. On en trouve des traces dans certaines œuvres orales comme l’Iliade et l’Odyssée, le Rig-Véda, les tragédies grecques. C’est la position par défaut de l’espèce humaine : rituelle, sacrale, patriarcale. L’ordre du monde y est maintenu par le rite, par le sacrifice. Il n’y a pas de distinction entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. La société est divisée en castes. L’essence du fils découle directement de celle du père, sans bifurcation possible. L’ordre du monde est fixe, stable, prévisible, cyclique. Il n’y a pas de névroses, mais pas de liberté non plus.
 
B. La révolution métaphysico-ascétique
Elle apparaît, un peu partout, aux alentours du VIe siècle av. J.-C, à une époque de crise, de désarroi universel et de remise en cause générale des structures traditionnelles. Étant le fait d’individus isolés, elle est profondément anti-institutionnelle, anti-patriarcale. L’individu s’autonomise, il cherche son essence non plus dans celle de son père et de sa caste, mais dans un principe supérieur, abstrait. C’est un mouvement intellectuel, qui accompagne la démocratisation et la sécularisation de l’écriture. Les individus s’affranchissent du dogme, du rite, ils cherchent à refléter en eux-mêmes l’harmonie de l’univers, à accorder le microcosme au macrocosme, ce qui se traduit à la fois par des pratiques ascétiques et par de hautes spéculations métaphysiques. Ce mouvement est illustré par Bouddha, Confucius, le taoïsme, Platon, les stoïciens, etc. Il donne lieu à une abondante et brillante production spéculative. C’est la naissance de la philosophie. À certains égards, c’est l’expression de la plus grande noblesse humaine, de la plus haute exigence morale (la morale en tant que telle étant justement une invention caractéristique de cette phase). Pourtant, si brillante qu’elle soit, elle reste le fait d’individus isolés, d’une élite, de marginaux : son message reste cantonné à l’utopie, il ne pénètre pas le peuple, il ne remet pas en cause les bases de la société, sinon sur le plan verbal. Dans les faits, c’est encore le paradigme traditionnel qui continue à s’appliquer, à déterminer les lois et la forme de la société.
 
C. La singularité judéo-chrétienne
C’est le paradigme biblique, exclusivement (Ancien et Nouveau Testaments). Il ne dialogue pas avec B, il l’ignore totalement, et entre en confrontation directe avec A. Il remet en cause radicalement le principe patriarcal (les liens familiaux n'ont plus d'importance, le seul père est le Père céleste), il détruit le système des castes, mais aussi et surtout l’identification entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. Il emprunte toutefois certains éléments à A pour le culte, les rites et les sacrifices. Par rapport à A, on observe un renversement décisif : ce n'est plus le passé qui détermine le présent, c'est l'avenir promis qui vient à nous et qui germe d'ores et déjà au sein du présent. Issu d’un petit peuple du désert aux capacités littéraires hors-normes, C adopte la langue grecque au IIIe siècle av. J.-C. (Septante), puis inaugure une réforme universaliste au début de notre ère. Ce paradigme est une anomalie : il n’est assimilable à aucun autre modèle anthropologique. D’une très grande exigence lorsqu’il est pris au sérieux, il s’est maintenu de façon éparse jusqu’à nos jours, et a été systématiquement persécuté, quelles qu’aient été ses expressions, du fait de son anticonformisme constitutif et de son refus d’absolutiser le pouvoir temporel.
 
D. La philosophie chrétienne
La position de C était insoutenable, D est donc la tentative (forcément infidèle) de transcrire la singularité biblique dans le langage de B, celui de la philosophie. La méthodologie et la terminologie de B sont systématiquement récupérées. De ce fait, c’est tout le message biblique qui est dénaturé. Au lieu de l’abandon biblique à YHWH, on voit reparaître tous les éléments constitutifs de la révolte métaphysico-ascétique : la morale, la spéculation, l’assimilation de la vérité à la logique, etc. Saint Augustin est le principal représentant de ce qu’il faut appeler la « philosophie chrétienne », laquelle donnera naissance à ce que nous appelons le christianisme.

24 juin 2026

Fragments, juin 2026

- Non, du point de vue de l'intensité, rien ne pouvait être comparé à ce qu'il ressentait en 1993, à l'âge de douze ans, en écoutant AC/DC. Plus jamais il n'avait ressenti une telle évidence dans ses centres d'intérêt : la musique d'AC/DC et d'Iron Maiden, les romans de Stephen King, la nourriture de McDonald's (double cheese burger, frites et coca), les jeux vidéo violents comme Doom : tout cela formait une unité de pure volonté de puissance égoïste, brutale, orgasmique, que plus rien n'avait pu égaler par la suite. Il s'était intéressé à beaucoup de choses, à Proust, à Kant, à la Bible. Mais cette première décharge électrique de culture populaire qu'il avait reçue vers 1993, à l'âge de la plus grande réceptivité, avait pénétré en profondeur son cortex cérébral, sa moelle épinière, et constituait le fond primitif, fondamental, de sa personnalité. Tout le reste n'était au fond qu'une compensation. Ce que l'Occident avait été capable d'offrir pendant quelques mois, vers le début de la présidence Clinton, en termes de pures jouissances culturelles, sans la moindre prétention, avec une innocence et une spontanéité bestiales, il ne l'avait plus jamais retrouvé par la suite.

- Le hard rock est le seul mouvement musical dans lequel un grognement peut être à la source de jouissances esthétiques. Au début de l'enregistrement live de « TNT » d'AC/DC, alors que seule la batterie établit sourdement le tempo du morceau, on entend Brian Johnson émettre un grognement à la fois agressif et contenu. Aucune note de musique, dans aucune forme musicale, n'atteint le cerveau reptilien de l'homme de cette façon, ne peut lui causer un tel frisson, un tel plaisir. Il n'y a aucune justification musicale à ce grognement, c'est une expression de la pure animalité. Ce que ce grognement signifie, c'est : « Préparez-vous, j'en ai sous la pédale, je vais envoyer la sauce. » Ici la promesse est en même temps accomplissement : tout le potentiel d'agressivité et de pure jouissance que le grognement promet est déjà comme réalisé et manifesté dans le grognement lui-même. Ce grognement réunit et synthétise en une unité fulgurante les deux plus grandes jouissances susceptibles d'être éprouvées par l'homme : la jouissance animale et la jouissance esthétique. C'est une fusion de la bête et de l'esthète que seul le hard rock est en mesure de prodiguer.

- Dans son ouvrage d'entretiens avec Woody Allen, Stig Björkman interroge le réalisateur sur la veine « tchekhovienne » de son film Hannah et ses sœurs. Woody Allen répond ceci : « Certainement, j'aime Tchekhov. Il n'y a aucun doute à ce sujet. C'est un de mes auteurs préférés, bien sûr. Je suis fou de Tchekhov. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne l'était pas ! Des gens n'aiment pas Tolstoï. Il y a certaines personnes que je connais qui n'aiment pas Dostoïevski, qui n'aiment pas Proust ou Kafka ou Joyce ou T. S. Eliot. Mais je n'ai jamais rencontré personne qui n'adorait pas Tchekhov. » Ces lignes datent de 1992. À cette époque, dans le milieu culturel new-yorkais de Woody Allen, elles étaient concevables. Aujourd'hui, elles n'ont plus aucun sens, elles ne pourraient plus être prononcées nulle part sur la planète.

- Ce qui fait tout le sel du Dieu biblique, c'est sa méchanceté. Son caractère impulsif, arbitraire, jaloux, etc. Dès que l'on a transféré les idéaux et la morale grecs (bonté, éternité, immutabilité, omniscience, justice, etc.) dans le Dieu biblique, le rapport authentique avec ce Dieu a été perdu. Dieu est arbitraire, ou il n'est qu'une projection des lubies humaines.

- « Celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave. » Nietzsche, Humain, trop humain I, 283.