15 avril 2021

Considérations sur la morale kantienne



Cet article se propose d’examiner les raisons possibles ainsi que les conséquences de l’oubli à peu près complet dans lequel est tombée la philosophie morale d’Emmanuel Kant (1724-1804). Avec l’échec d’Emmanuel Kant, c’est toute une conception de la vie et de l’homme – issue de l’Aufklärung du dix-huitième siècle – qui se trouve condamnée : la raison se trouve définitivement supplantée en tant qu’instance régulatrice et prescriptrice de l’agir humain, et ce sont d’autres forces qui informent et qui gouvernent notre modernité.
 
La philosophie morale d’Emmanuel Kant
La philosophie morale d’Emmanuel Kant est tout entière articulée autour de deux notions qui peuvent sembler contradictoires, mais qui sont en réalité absolument subordonnées l’une à l’autre : il s’agit du devoir et de la liberté. Cette philosophie a été principalement exposée par Kant dans deux ouvrages fondamentaux : les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) et la Critique de la raison pratique (1788). La pensée de Kant est néanmoins d’une cohérence remarquable, et on peut trouver des développements de sa pensée morale dans d’autres textes ultérieurs comme La Religion dans les limites de la simple raison (1793) ou la Métaphysique des mœurs (1795). Le postulat de Kant est d’une radicalité absolue : la volonté peut être déterminée par des mobiles de deux ordres : des impératifs hypothétiques (en vue d’une fin), ou des impératifs catégoriques (déterminés par la pure obéissance à la loi morale). On peut classer dans la catégorie des impératifs hypothétiques tout ce qui relève de la sensibilité, des inclinations, de la maxime de l’amour de soi, et en dernière instance de celle du bonheur. L’obéissance à des maximes de cet ordre relève de la causalité naturelle, les actions qu’elles dictent ne sont pas morales. Il y a hétéronomie de la volonté. L’obéissance à l’impératif catégorique en revanche introduit celui qui s’y soumet dans un autre ordre de valeurs, celui de l’autonomie de la volonté, de la liberté, des fins dernières, en un mot de la moralité. N’est absolument pas recevable pour Kant l’argument selon lequel un tel comportement n’a jamais pu être observé expérimentalement : ce qui compte, c’est que la notion de liberté découle nécessairement de celle d’un être raisonnable doué de volonté. Le concept de devoir est une « proposition synthétique a priori », c’est-à-dire qu’il ne découle pas de l’expérience, mais de la nécessité interne des concepts envisagés. « À tout être raisonnable, qui a une volonté, nous devons attribuer nécessairement aussi l'idée de la liberté, et il n'y a que sous cette idée qu'il puisse agir. » (1) « Tout être raisonnable doué de volonté », c’est-à-dire non seulement l’être humain, mais également d’éventuelles intelligences non humaines. La loi morale est universelle par définition, et l’impératif catégorique commande catégoriquement, c’est-à-dire qu’aucune considération d’ordre sensible ne doit être prise en compte lorsque cet impératif catégorique a parlé : « Tout élément empirique non seulement est impropre à servir d'auxiliaire au principe de la moralité, mais est encore au plus haut degré préjudiciable à la pureté des mœurs. En cette matière, la valeur propre, incomparablement supérieure à tout, d'une volonté absolument bonne, consiste précisément en ceci, que le principe de l'action est indépendant de toutes les influences exercées par des principes contingents, les seuls que l'expérience peut fournir. » (2) L’autonomie de la volonté, c’est-à-dire la subordination du vouloir aux maximes objectives du devoir, est « le principe suprême de la moralité ». La loi morale, déduite par Kant de la notion même d’impératif catégorique, est la suivante : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » (3)
 
Postérité du kantisme
L’œuvre de Kant a bouleversé l’histoire de la philosophie. Tout le dix-neuvième siècle allemand, le siècle d’or de la philosophie, est imprégné de Kant jusqu’à la moelle. Mais c’est surtout sa théorie de la connaissance, exposée dans la Critique de la raison pure, qui a été reprise et développée. À y regarder de près, aucun auteur classique de cette époque ne s’est vraiment inscrit dans la lignée de sa philosophie morale. La pensée de Hegel s’est développée dans d’autres directions, en particulier dans la définition de l’histoire comme prise de conscience progressive de l’« esprit absolu » par lui-même. Schelling et Schopenhauer ont élaboré des philosophies de la nature, c’est-à-dire qu’ils ont remis l’empirique au centre de leur pensée, totalement à l’opposé de la démarche kantienne. Schopenhauer, en faisant de la compassion le principe cardinal de sa morale, n’a pas de mots assez durs contre le formalisme absolu de Kant dans ce domaine. Nietzsche, qui le traite de « grand Chinois de Königsberg » (4), et qui voit dans sa morale l’apologie de l’insensibilité (5), et même de la cruauté (6), considère Kant comme un symptôme par excellence de la décadence en philosophie (7). La phénoménologie, en s’attachant aux phénomènes concrets de la conscience plutôt qu’aux lois formelles de l’agir, a bien entendu pris une direction opposée à celle de Kant dans ce domaine. Sartre, dès la première ligne de L’Être et le Néant, rompt avec l’idéalisme kantien : « La pensée moderne, écrit-il, a réalisé un progrès considérable en réduisant l’existant à la série des apparitions qui le manifestent. » (8) Il y a bien un courant philosophique qui se réclame ouvertement de Kant, le « néokantisme », mais il est surtout connu pour ses apports dans les domaines de la logique et de l’épistémologie. En un mot, la morale n’a pas été le thème majeur de la réflexion philosophique dans les deux siècles qui ont suivi Kant, et la morale kantienne a une réputation généralement défavorable. Le concept si fréquemment repris de « liberté » n’a guère été associé à ceux de « devoir » ou d’« impératif catégorique », mais plutôt à la déconstruction des vieux préjugés issus de la morale bourgeoise.
 
Qu’est-ce qu’un monde non kantien ?
Dès lors, la question se pose : Puisque la morale kantienne, considérée comme inhumaine et chimérique, a fait l’objet d’un rejet universel, que signifie le fait de vivre dans un monde non kantien ? Si la morale ne doit pas être déterminée par des maximes formelles inhérentes à la raison et totalement indépendantes de tous les facteurs empiriques, cela signifie que ce sont les facteurs empiriques, sensibles, qui déterminent les lois de l’agir humain. Cela veut dire que nous vivons dans un monde où ce sont les inclinations qui font la loi, un monde dépourvu de liberté, et dans lequel l’absence de principe formel universel de la morale entraîne de fait la lutte de chacun contre tous. Un monde d’hystérie, de violence, d’invectives, de coercition. En faisant de la subjectivité le principe ultime de détermination de l’agir humain, on n’a fait en réalité que revenir à l’aliénation originelle du déterminisme biologique (ce sont les plus nombreux, les plus forts, les mieux adaptés, qui ont droit au chapitre). Le débat public se ramène à une joute d’intérêts antagonistes, intérêts toujours empiriques, ce qui va de pair avec la nature technicienne de notre société. L’horizon est bouché, il n’y a plus aucune ouverture sur l’intelligible, sur le transcendant. Un monde non kantien est donc un monde d’aliénation et de violence. Les perspectives sont sombres, il faut le reconnaître : les nouvelles générations semblent moins que jamais disposées à considérer la liberté comme la soumission volontaire de l’arbitre aux principes universels de la raison, tandis que les générations plus âgées, de plus en plus prédominantes, sont quant à elles arc-boutées sur la défense de la tranquillité et des privilèges acquis, au rebours de toute démarche vraiment généreuse et désintéressée. Tout appel à un sursaut moral est inclus dans ce paradigme subjectiviste et n’est en réalité qu’un appel à l’amélioration des facteurs sensibles de l’existence, c’est-à-dire un renforcement, sous un certain aspect, de l’aliénation existentielle. « De tous côtés les impies s’agitent, la corruption grandit chez les fils d’Adam » (9).
 
1) Fondements de la métaphysique des mœurs, III
2) Fondements de la métaphysique des mœurs, II
3) Ibid.
4) Par-delà le bien et le mal, 210
5) Aurore, 132
6) Généalogie de la morale, II, 6
7) L’Antéchrist, 11
8) L’Être et le Néant, introduction.
9) Psaume 12

25 mars 2021

Les fruits amers du christianisme



Le phénomène que je voudrais évoquer dans cet article est un phénomène assez étrange qui touche le christianisme. On pourrait l’appeler l’influence indirecte. Il s’agit de la transmutation du message chrétien en message alternatif chez des intellectuels dont l’origine sociologique est bien chrétienne, quoique reniée ou oubliée. Quelque chose de l’idéal chrétien est conservé, mais en supprimant la transcendance. Ce sont souvent des positions farouchement anti-chrétiennes, mais leur genèse idéologique, elle, puise bien ses racines dans la Bible. Ce sont donc d’authentiques fruits du christianisme, inconcevables dans d’autres cultures, qui se retournent contre leur source. On pourrait les appeler les fruits amers du christianisme.
 
Les fruits amers du christianisme
Le christianisme est la religion des fruits. On connaît la parole de l’évangile : « Tout arbre bon produit de bons fruits » (Mt 7, 17). Ou encore : « Celui-là porte du fruit et produit tantôt cent, tantôt soixante, tantôt trente » (Mt 13, 23). Le christianisme n’est pas une spiritualité à proprement parler, qui pourrait se vivre dans l’isolement, pour un profit personnel, une illumination individuelle. Il s’agit de se laisser féconder, transformer par la Parole, et de transformer le monde à son tour, de ne pas le laisser tout à fait dans le même état que celui dans lequel nous l’avons trouvé en arrivant. Historiquement, le christianisme a opéré une véritable révolution par rapport au monde antique, dont il a bouleversé toutes les structures, toutes les catégories. Depuis au moins trois siècles, l’occident a développé une quantité d’idéologies ouvertement anti-chrétiennes. On peut toutefois se demander pourquoi c’est précisément dans les terres d’ancienne chrétienté que toutes ces idéologies sont apparues. Mon postulat est le suivant : toutes ces théories sont en réalité des « resucées » du christianisme, mises au goût du jour, adaptées aux modes et aux conventions contemporaines, mais fondamentalement, « ontologiquement » chrétiennes. Rapide tour d’horizon :
- Le socialisme, le collectivisme : l’égalitarisme chrétien est envisagé sous une forme matérielle, économique, et coupé de sa source transcendante.
- Le gnosticisme, l’occultisme, le néo-paganisme : certaines de ces déviations sont très anciennes, sous la forme d’hérésies bien connues. L’aspiration spirituelle est conservée, mais le moi est divinisé, porté au rang d’absolu. La béatitude est parfois recherchée sous une forme sensible. Le péché est nié, l’orgueil encouragé, au détriment de l’humilité chrétienne. Tout un courant du développement personnel peut être rangé dans cette catégorie.
- L’écologie : la Création est considérée comme la véritable divinité, au prix d’un anti-humanisme parfois radical.
- La décroissance, le malthusianisme : le précepte biblique « croissez et multipliez » est inversé. La solution au péché originel consiste tout simplement à éliminer l’être humain de la surface de la planète.
- L’humanitarisme, la philanthropie : il s’agit de la charité chrétienne sans référence à Dieu.
- Le scientisme : le christianisme ayant vidé le monde de ses forces magiques, le scientisme en tire la prétention de pouvoir tout expliquer par le simple jeu du déterminisme matériel.
- Le féminisme : le féminisme exploite le primat accordé par le christianisme aux opprimés, en occultant les privilèges objectifs dont jouissent les femmes dans la société contemporaine (lesquels lui viennent d’ailleurs en totalité – l’ironie mérite d’être soulignée – de ce christianisme patriarcal tant décrié).
On le voit, toutes ces idéologies reprennent certains aspects du christianisme (l’universalisme, le Bien commun, la morale parfois), tout en en supprimant d’autres (le péché, la transcendance, le sacrifice). Plus significatif encore : la plupart de ceux qui prônent, de façon virulente, ces thèses, sont soit d’anciens chrétiens, soit des gens qui ont reçu une formation chrétienne (scolarité, catéchisme), soit enfin des gens issus de familles dont les souches sociologiques sont chrétiennes. En un mot : des gens qui ont baigné dans le substrat idéologique chrétien.
 
Le vampirisme spirituel
Il s’agit d’un phénomène de vampirisme spirituel, parfois ravivé par l’émergence d’un message chrétien au sein d’un milieu, d’une plateforme qui baignait jusque-là dans l’apathie consensuelle de la neutralité contemporaine. Les contempteurs du christianisme ignorent le message chrétien, ils le méprisent, ils sont au-dessus, ils ne daignent pas y répondre. Mais le temps passe, la semence fait son effet, et peu après on voit s’exprimer une de ces déviations inconscientes mentionnées ci-dessus. La déviation se nourrit de l’énergie spirituelle du christianisme, que le monde moderne est bien incapable de lui donner, mais elle utilise cette énergie à des fins propres, sans reconnaître sa dette envers le message originel. Et plus le message chrétien sera fort, exprimé de façon éloquente, ou répétée, plus la déviation prendra de l’ampleur. C’est évident dans le cas du gnosticisme par exemple, qui ne peut s’épanouir que par opposition à une orthodoxie chrétienne dont il a besoin pour exister.
« Le monde moderne est plein d'anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu'isolées l'une de l'autre et parce qu'elles vagabondent toutes seules » (G. K. Chesterton). Tout le pouvoir mystérieux du christianisme, cette somme de prédicats incompréhensibles et de miracles absurdes qui ont changé la face du monde, a été récupéré, vampirisé, par des idéologies athées. Tout le pouvoir de fascination, d’emprise sur les masses et les individus, de séduction, tout le potentiel d’action concrète a été transféré à ces idéologies, pour le meilleur et pour le pire. Les autres doctrines antiques étaient closes sur elles-mêmes. Seul le christianisme, c’est un fait, a eu une telle capacité d’évolution, de transformation, souvent de trahison de lui-même.
Ce que le christianisme a opéré, c’est de libérer le monde de la crainte. Le chrétien n’a pas peur, ne peut pas avoir peur. Et celui qui utilise de façon inconsciente les forces du christianisme se croit lui aussi libéré de la peur. D’où l’assurance péremptoire de certains écologistes, marxistes, etc., et leur bonne conscience que rien ne peut entamer.
 
L’Antéchrist
Dès que le Christ apparaît, vient l’Antéchrist. C’est un fait, un constat. « Qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30). Dès les premières communautés chrétiennes, des forces ont utilisé le christianisme à leur propre compte. C’est Simon le magicien dans les Actes (Ac 8, 9). Ce sont les apostats mentionnés dans la première Épître de Jean : « Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres » (1 Jn 2, 19). Il s’agit d’une fatalité, de nature métaphysique, et vraiment mystérieuse. On ne peut pas être indifférent face à l’apparition du message chrétien. On ne peut pas continuer et faire comme si de rien n’était. Il faut se prononcer, pour ou contre. Et lorsque l’on se prononce contre, on reprend fatalement des éléments du message honni. D’où l’apparition de figures d’Antéchrist, tout au long de l’histoire : Napoléon, Madonna, Raël, etc. On reprend certains éléments, une certaine iconographie. On s’appuie sur la force du message originel pour envoûter les foules. Et on introduit des éléments troubles, capiteux, irrésistibles : le pouvoir, l’argent, le sexe. La formule est éprouvée, et elle marche à tous les coups.
C’est un nouveau mystère qui se révèle ici, un mystère effrayant, terrifiant. Le diable utilise le Christ, son message et sa venue, pour réaliser ses propres desseins. Le même processus avait déjà été employé par l’Adversaire dans l’Ancienne Alliance, selon les modalités décrites par l’apôtre Paul dans son Épître aux Romains : « Le péché saisit l’occasion et, utilisant le précepte, me séduisit et par son moyen me tua (…). [Il] se servit d’une chose bonne pour me procurer la mort » (Rm 7, 13). Dieu apporte un remède au péché, mais le diable utilise ce remède pour faire proliférer le péché. Devant la réponse ultime apportée par Dieu, à savoir la venue, la mort et la résurrection du Fils de l’Homme, le diable porte le péché à un stade ultime. Satan pare le péché de tous les attributs de Dieu. C’est là un piège vraiment machiavélique, et qui montre toutes les ressources, toute l’inventivité démoniaque dont est capable l’Ennemi que nous devons combattre, lequel est désigné dans l’Écriture comme le « Prince de ce monde » (Jn 14, 30). À chaque fois, la même malédiction se produit, l’Adversaire retourne le don de Dieu contre lui-même. Ce processus que nous voyons à l’œuvre dans l’histoire, de façon incontestable, doit nous ouvrir des perspectives eschatologiques : à la fin des temps, c’est l’Antéchrist qui doit se manifester et se faire adorer « au point d’abuser, s’il était possible, même les élus » (Mt 24, 24). « Satan, relâché de sa prison, s’en ira séduire les nations des quatre coins de la terre » (Ap 20, 7). « C'est là l'Antéchrist, dont vous avez entendu dire qu'il doit venir ; et il est déjà maintenant dans le monde » (1 Jn 4, 3). « Il est déjà maintenant dans le monde » ! Parole terrible, prophétique, et dont il faut bien mesurer toute la portée.
Le christianisme est donc un événement prodigieux qui affecte ceux-là même qui prétendent le nier. C’est un événement dernier, décisif, eschatologique. Il faut bien se garder de traiter ces matières avec légèreté. Une fois que l’on a reçu la semence de la Parole, celle-ci continue d’agir en nous, qu’on le veuille ou non. Et que tous le sachent bien : celui qui refuse de servir le Christ, une fois qu’il a reçu sa Parole, c’est un autre maître qu’il sert, un maître de mensonge et d’illusion, soutenu par toutes les forces du monde moderne : celui qu’il sert, c’est l’Antéchrist.
 

11 mars 2021

L'échec de la loi Sempronia, ou la fin de l'illusion politique



Les réformes agraires initiées par les Gracques constituent une tentative exemplaire de redistribution rationnelle des richesses au profit des classes les moins favorisées de la population. Revêtus des pouvoirs et de la dignité de tribuns de la plèbe, soutenus par une austérité morale et des vertus personnelles soulignées en son temps par Plutarque, dotés de toutes les qualités d’éloquence, de détermination et de justice qui pouvaient leur permettre de mener à bien leur tâche, favorisés dans l’accomplissement de celle-ci par une situation objectivement inique et par le soutien d’une bonne partie des citoyens de Rome, Tiberius et Caïus Gracchus avaient tout pour réussir. Leur échec total et la faillite absolue de leurs réformes n’en sont que plus représentatifs de la fin des illusions politiques, dès le second siècle avant notre ère.
Petit-fils de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal, Tiberius Gracchus est élu tribun de la plèbe en 133 av. J.-C. Profitant de circonstances favorables, les consuls étant absents de Rome, il propose une loi révolutionnaire, la Lex Sempronia, qui projette de mettre fin aux usurpations de l’ager publicus. En théorie propriété du peuple romain, l’ager publicus était dans les faits occupé par une minorité de grands propriétaires terriens, de classe sénatoriale. La Lex Sempronia instituée par Tiberius limite à 125 ha les parcelles individuelles, et décide redistribuer toutes les terres récupérées aux citoyens pauvres, par lots de 7 ha. Afin d’appliquer ces dispositions, un triumvirat est élu, composé de Tibérius, de son frère Caïus, et de son beau-père Appius Pulcher.
Cette loi suscite une opposition virulente du Sénat qui, par un coup de force, obtient qu'un des collègues de Tiberius, Octavius, y oppose son veto. Octavius est destitué par le peuple et la loi est finalement votée. Tiberius est assassiné au Capitole le jour du concile de la plèbe, alors qu’il brigue un second mandat. Son corps est jeté dans le Tibre, trois cents de ses partisans sont massacrés.
Une dizaine d’années plus tard, en 123 av.  J.-C., son frère Caïus est à son tour élu tribun de la plèbe. Il entreprend une vaste série de mesures, notamment des fondations de colonies et des distributions de blé aux citoyens défavorisés. Il reprend la réforme agraire de son frère en restituant le pouvoir de juridiction aux triumvirs et en portant à 50 ha la valeur des lots distribués. Alors qu’il supervise à Carthage la fondation d’une nouvelle colonie, il est victime d’une campagne de dénigrement à Rome de la part de ses adversaires. N’étant pas réélu au tribunat de la plèbe et voyant ses mesures abrogées par le consul Opimius, il fait sécession et il est finalement assassiné alors qu’il avait cherché refuge dans un bois sacré. D’après Plutarque, son corps et ceux de ses partisans furent jetés dans le Tibre, tous ses biens furent confisqués. C’est la première fois que des luttes intestines prirent une telle ampleur à Rome. La loi Sempronia fut abrogée, le partage des terres annulé, d’après les historiens il n’y avait plus qu’environ deux mille citoyens propriétaires fonciers à Rome à fin du second siècle avant J.-C. Le tribunat de la plèbe voit quant à lui ses prérogatives abaissées après les Gracques. Sylla lui retire le pouvoir d’intercessio, César utilise les tribuns à des fins d’agitation politicienne. Les rivalités politiques à Rome prennent de plus en plus une tournure militaire, les terres sont dorénavant distribuées aux légionnaires. C’est la fin de la Res Publica et l’avènement de la Dictature, puis du Principat.
Les réformes des Gracques représentent ainsi la dernière et la plus considérable tentative de redistribution législative des richesses dans l’Occident classique. Près de vingt siècles plus tard, le même processus historique se renouvellera lorsqu’à la Convention nationale succèdera une dictature militaire de type impérialiste.
 
Sources
- Jacques Ellul, Histoire des institutions, t.1-2, L’Antiquité
- Plutarque, Vies des hommes illustres, Tiberius et Caïus Gracchus
- Wikipédia, Les Gracques

25 février 2021

Considérations sur la théologie mariale



La bienheureuse Vierge Marie est au cœur de nombreuses incompréhensions de la part des athées, des religions non chrétiennes et des frères séparés de l’Église catholique. Cet article se propose de clarifier un certain nombre de points sur le plan théologique, et d’ouvrir des perspectives sur le rôle véritable que la bienheureuse Vierge Marie est appelée à jouer dans la vie de chacun, pour le plus grand profit de tous et la plus grande gloire de Dieu.
 
La Vierge Marie et la France
La France, entre toutes les nations, a été singulièrement favorisée par la bienheureuse Vierge Marie. Sur la quinzaine d’apparitions mariales officiellement reconnues par l’Église catholique, c’est la France qui arrive seule en tête avec quatre apparitions. La France, fille aînée de l’Église, pays des bergers, des humbles et des martyrs, animée par une foi et une espérance jamais démenties, semble avoir été spécifiquement désignée pour porter le flambeau de la dévotion mariale au reste du monde. En tant que Français du vingt-et-unième siècle, nous sommes doublement placés sous le patronage de la Vierge Marie : par le vœu de Louis XIII de 1638 qui consacre la France à Notre-Dame, et par le geste du souverain pontife Jean-Paul II de confier le troisième millénaire à la protection de la bienheureuse Vierge Marie (Novo Millennio Ineunte, 58).
 
Les grands principes de la théologie mariale
- Le Christ unique rédempteur. Il est parfois reproché à l’Église catholique de rendre un culte disproportionné à la Vierge, et de verser dans un certaine « mariolâtrie ». Dans un souci à la foi de clarification du dogme, et de rapprochement, sur des bases saines, à l’égard des autres confessions chrétiennes, le concile de Vatican II a réaffirmé que le Christ est « l’unique médiateur », rejetant ainsi certaines propositions qui visaient à attribuer à Marie le titre de « corédemptrice »  : « C’est pourquoi la bienheureuse Vierge est invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice, tout cela cependant entendu de telle sorte que nulle dérogation, nulle addition n’en résulte quant à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur, le Christ » (Lumen Gentium, 62). Louis-Marie Grignion de Montfort († 1716), dans son Traité de la vraie dévotion à la Vierge Marie, qui aura une grande influence sur la pensée de Jean-Paul II, le rappelle : « Jésus-Christ notre Sauveur, vrai Dieu et vrai homme, doit être la fin dernière de toutes nos autres dévotions » (n°61). Et de citer l’Écriture : « Il n’a point été donné d’autre nom sous le ciel, que le nom de Jésus, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 12).
- La Vierge, Chemin privilégié vers le Christ. Comme l’a enseigné Jean-Paul II, notamment dans sa lettre apostolique Rosarium Virginis Mariæ (2002), la Vierge est un intermédiaire « indépassable » pour contempler « le visage du Christ  » (n° 9). Nous avons en effet besoin d’un « médiateur auprès du Médiateur même » (Traité de la vraie dévotion à la Vierge Marie, 85). Marie est une créature comme nous, nous pouvons donc nous confier sans crainte à son intercession afin de rejoindre le Fils : « Si nous craignons d'aller directement à Jésus-Christ, ou à cause de sa grandeur infinie, ou à cause de notre bassesse, ou à cause de nos péchés, implorons hardiment l'aide et l'intercession de Marie notre Mère : elle est bonne, elle est tendre ; il n'y a en elle rien d'austère ni rebutant, rien de trop sublime et de trop brillant ; en la voyant, nous voyons notre pure nature. Elle n'est pas le soleil, qui, par la vivacité de ses rayons, pourrait nous éblouir à cause de notre faiblesse ; mais elle est belle et douce comme la lune, qui reçoit la lumière du soleil et la tempère pour la rendre conforme à notre petite portée » (ibid.). Cette image si parlante du soleil, unique source de lumière, et de la lune qui la reflète, rejoint exactement l’enseignement du concile de Vatican II sur les rapports mutuels de la Vierge et du Christ : « Toute influence salutaire de la part de la bienheureuse Vierge sur les hommes (…) découle de la surabondance des mérites du Christ ; elle s’appuie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa vertu » (Lumen Gentium, 60).
- « Bienheureuse celle qui a cru ». La maternité de la Vierge Marie n’est pas seulement celle de la chair, mais aussi celle de la foi. C’est en cela que Marie est aussi notre Mère. Par son « Fiat » à l’annonce de l’ange (Lc 1, 38), Marie a répondu à l’appel de Dieu, et a ainsi ouvert le chemin du salut à l’humanité entière. Les évangiles nous la montrent sans cesse attentive à la parole de Jésus, et en position d’intercession entre Jésus et les hommes : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). C’est donc à ce titre avant tout que Marie mérite d’être vénérée, comme l’indique Jean-Paul II : « Assurément Marie est digne d'être bénie, du fait qu'elle est devenue la Mère de Jésus selon la chair (…), mais aussi et surtout parce que dès le moment de l'Annonciation elle a accueilli la Parole de Dieu, parce qu'elle a cru, parce qu'elle a obéi à Dieu, parce qu'elle « conservait » la Parole et « la méditait dans son cœur » et l'accomplissait par toute sa vie » (Redemptoris Mater, 20). En cela, et c’est là le message profond de l’Évangile, Marie illustre l’enseignement de Jésus sur la fraternité véritable en Christ : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8, 21).
 
Témoins de Marie
Finissons cet article par des considérations d’un autre ordre. Notre époque, aveugle au Mystère, sourde à la parole des âges, ne croit que ce qu’elle voit. Indiquons donc pour finir un phénomène qui dépasse notre portée : pour des raisons qui nous échappent, les corps de deux témoins d’apparitions mariales au dix-neuvième siècle n’ont pas été soumis à la corruption naturelle après la mort. On peut les observer, aujourd’hui encore, dans leurs lieux de repos respectifs. Il s’agit de celui de Bernadette Soubirous à Nevers :
 
 
Et de celui de Catherine Labouré à la chapelle de la Médaille miraculeuse de la rue du Bac à Paris :
 
 
Adresse finale
Puisse la Vierge Marie apporter du réconfort à ceux qui souffrent en cette époque parfois si brutale et si inhumaine. Puisse-t-elle ouvrir les cœurs fermés de tant de nos contemporains. Puisse-t-elle montrer le chemin de la prière aux hommes, qui négligent si souvent cet accès précieux que nous avons au Père. Puisse-t-elle nous accompagner, aujourd’hui et demain, comme elle l’a fait autrefois, pour nous conduire à notre unique Sauveur, notre unique espérance, notre Seigneur, Jésus Christ.
 
Références :
- Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium
- Jean-Paul II, encyclique Redemptoris Mater
- Jean-Paul II, lettre apostolique Rosarium Virginis Mariæ
 

17 février 2021

Journal de lectures : février 2021



Lu Cinq semaines en ballon de Jules Verne, avec intérêt, mais sans grand plaisir. La vision techniciste du monde est déjà présente chez Jules Verne, il n'est question que d'obstacles à franchir, et de moyens à mettre en œuvre. L'homme se transforme en machine. Le monde est survolé comme un spectacle, sans engagement ni interaction véritable. Déshumanisation au profit de la mainmise sur les choses. Conception très moderne. Monde désenchanté par la science, vidé de ses dieux, de sa durée, de ses forces mystérieuses, de sa poésie, ramené aux seules forces mécaniques.
Relu les livres IV et V des Contemplations de Hugo avec beaucoup de plaisir, et le mot est faible. Les Contemplations sont sans nul doute le plus grand livre de la littérature française pour moi. Si je ne devais en sauver qu'un, ce serait celui-là. Plénitude de chaque vers, qui porte à sa perfection chacune des dimensions du langage : beauté du rythme et des sonorités, élévation de la pensée, ouverture sur l'infini, appréhension totale de la vie, avec toutes ses douleurs et toutes ses joies. La vie tout entière est dans Les Contemplations, il n'y a vraiment pas grand-chose à rajouter.
Lu Ham on Rye (Souvenirs d'un pas grand-chose) de Bukowski, en anglais. Je me souvenais du reste assez bien de la version française. Grand livre d'un grand auteur. Bukowski a son style, il ne recule pas devant l'obstacle, et fait jaillir l'étincelle de la grisaille des choses. Vision très américaine malgré tout : tout se termine par des coups et des bagarres, éloge implicite du courage, de la ténacité, de la virilité, etc.