7 octobre 2021

Pourquoi la France est-elle devenue un petit pays ?



Cet article se propose de passer en revue un certain nombre de facteurs qui ont conduit à la perte d’influence et de prestige de la France depuis des décennies – et même à vrai dire depuis deux siècles. Ce sont des facteurs inconscients chez la plupart des acteurs de la scène intellectuelle et politique, et à vrai dire chez la plupart des Français, car ce sont les facteurs qui contribuent précisément souvent à la bonne opinion que les Français se font d’eux-mêmes. Le point commun de tous ces éléments est qu’ils entraînent un rapport biaisé à la réalité et donc une limitation de la capacité à changer cette réalité dans un sens souhaitable.
 
L’anticléricalisme militant
La France entretient un rapport non-apaisé, et disons-le toxique, avec l’Église. Fille aînée de l’Église, pays de la scolastique et de saint Louis, la nation française s’est engagée comme nulle autre dans l’aventure chrétienne, et elle a rompu avec son héritage avec une violence et une radicalité que l’on n’a pu observer nulle part ailleurs. Dès lors, une énorme partie du champ intellectuel français a basculé dans un anticléricalisme viscéral (issu presque toujours des couches sociologiques originellement catholiques) et c’est tout le rapport au réel de la France qui en a été affecté, par la focalisation sur des combats idéologiques dépassés. Tandis que d’autres grandes nations, comme les États-Unis pour le protestantisme, la Pologne pour le catholicisme, ont su maintenir un rapport vivant et éclairé avec les sources bibliques qui ont contribué à les forger (deux nations sans névrose vis-à-vis de Dieu et dont l’économie florissante depuis des années contraste avec le marasme français), la France, elle, s’est coupée sans retour de ce pan spirituel, mais également intellectuel, moral et civilisationnel de son identité et de son destin. Cela induit toute une série d’incompréhensions, d’excès, de violences, de puérilités aussi, d’idolâtries adolescentes (Johnny Hallyday), directement imputables au fait que les élites ne peuvent pas s’appuyer comme partout ailleurs sur la sagesse, l’expérience et la modération trois fois millénaires de la Bible. Dès que le mot « Dieu » est lâché, les passions s’enflamment, la recherche du bien commun s’arrête et tout se perd dans d’interminables querelles d’ego (car les anticléricaux, n’ayant pas reçu les leçons d’humilité de Jésus, de Salomon et des sages d’Israël, ont souvent un ego fort développé). Cet anticléricalisme, en rétrécissant le champ intellectuel et surtout moral de la France, a sans nul doute contribué à faire de celle-ci un petit pays.
 
La bonne conscience de la gauche française
 
Tout biais idéologique par rapport au réel entraîne un rétrécissement du champ d’action et une diminution de l’influence vis-à-vis de l’extérieur. En France, le poids démesuré de l’extrême gauche (idéologiquement, pas dans les urnes) et des syndicats n’est pas tant dommageable sur le plan du frein aux réformes qu’il représente (car les réformes finissent toujours par se faire) que par la bonne conscience patente de ses représentants. Le Français de gauche a toujours raison, le peuple a tous les droits, le pouvoir est toujours corrompu. Cela aboutit en fin de compte à une vision du monde auto-référentielle, auto-centrée, prétentieuse et dépourvue de toute capacité de remise en cause, dans laquelle le « capitalisme » a tous les torts – ce qui est bien pratique puisque cela dispense de voir les vrais problèmes en face (cf. les sorties récentes de Frédéric Lordon. Ce gauchisme pur, qui ne se salit jamais les mains dans le réel ou l’exercice du pouvoir, jouit d’un indéniable prestige intellectuel, s’auto-alimente depuis des décennies, monopolise les champs universitaire et médiatique, justifie toutes les violences et tous les débordements (inutile de rappeler les événements récents), n’apporte rien de concret à la nation, et engendre par réaction une autre plaie du débat politique français : le conservatisme rance et stérile.
 
Le conservatisme rance et stérile
 
Il semble que chaque automne la France se livre à des séances d’incantations mémorielles lugubres, dont Éric Zemmour représente le dernier avatar, mais qui a eu de nombreux précédents François Fillon et la primaire des Républicains en 2016, le débat sur l’identité nationale en 2009, etc.). Il faut voir le public des conférences de Zemmour, Onfray, Finkielkraut, etc. : des cohortes innombrables de vieillards, qui donnent un aperçu sur la démographie réelle du pays, hors des centres-villes branchés. Ce qui caractérise ainsi la France du vingt-et-unième siècle, c’est qu’une portion considérable et inactive de sa population confisque le débat public à son profit, vote et élit des dirigeants appelés à construire un pays qu’ils ne pourront plus voir de toute façon. Ces débats rances sur la « France éternelle » réchauffent sans doute le cœur de beaucoup de gens, mais, une fois de plus, ils maintiennent le pays dans des débats idéologiques purement artificiels, sans contact avec la réalité, laquelle obéit à des déterminations bien plus violentes mais qui précisément n’affectent pas cette tranche de la population (l’hégémonie technicienne, le primat de l’affectivité par rapport à tous les autres motifs de détermination rationnels, etc.).
 
La dérision universelle
 
Le complexe de supériorité français se traduit par une attitude de dérision à l’égard de toutes les manifestations de grandeur et de noblesse qui ne sont pas de nature politique (domination politique devant laquelle les Français en revanche tendent toujours à s’incliner). Je prendrais deux exemples. Rambo II, plus gros succès de Sylvester Stallone en France, film sérieux, sans humour, paradigme indépassable du film d’action mais aussi film grave sur les cicatrices de la guerre, ode superbe et empreinte de noblesse au héros solitaire et taciturne, Rambo II a définitivement scellé l’image de Stallone en France. C’était trop noble, trop violent, « trop » tout court. Depuis, Sylvester Stallone est représenté dans notre pays comme un bourrin écervelé. Le sketch des Inconnus, « Jésus II, le retour », fait d’une pierre deux coups, puisqu’il atteint à la fois Jésus-Christ et Rambo, et les Inconnus peuvent véritablement être considérés comme le modèle de l’esprit français de dérision et de dénigrement universel. Second exemple : là encore il s’agit de dérision à l’égard d’un pouvoir non politique, le pape Jean-Paul II. Nous nous souvenons tous de la marionnette des Guignols représentant un pape avachi sur sa crosse, marmonnant une logorrhée incompréhensible. Le mécanisme est le même : le sérieux de la vie, surtout s’il est de nature religieuse, ne saurait être toléré, et il doit être moqué, même s’il faut rire en même temps de la maladie, de la vieillesse (et au prix d’une ignorance totale des réalités non visibles et non médiatiques, comme les textes par exemple : il suffit de lire les derniers écrits de Jean-Paul II comme Ecclesia de Eucharistia, Rosarium Virginis Mariae ou Mane nobiscum Domine pour constater la densité intellectuelle et spirituelle du Jean-Paul II des dernières années).
 
Le conformisme
La France est un petit pays car c’est un pays foncièrement conformiste. Le conformisme vestimentaire en est une illustration. J’entendais l’autre jour un youtubeur comparer les pays anglo-saxons, dans lesquels la fantaisie vestimentaire n’est nullement raillée, et la France, pays triste, où tout le monde porte les mêmes écharpes, les mêmes manteaux sombres, les mêmes jeans slim, etc. Tout en prônant la différence, les Français sont en réalité très normatifs, au point que les comportements, manières de s’exprimer, etc., sont très rigoureusement codifiés. Ce conformisme extrême nourrit la dérision évoquée plus haut, puisque tout écart devient une cible facile à la moquerie. On peut trouver là une des origines du harcèlement scolaire, véritable phénomène de société en France. Plus généralement, le conformisme français est un obstacle à toute solution réellement innovante, à toute parole différente, originale et libre. Concrètement, c’est toujours la solution politique et verticale qui est privilégiée, par incapacité à considérer les choses d’une autre façon (cf. Jacques Ellul, L'Illusion politique).
 
La gaudriole
 
En France, tout aboutit inévitablement à des histoires d’alcôve. Les Français sont fiers de leur réputation en la matière, et au fond c’est la seule chose qui compte pour eux. Cela a plusieurs conséquences. Tout d’abord une relativisation des problèmes sérieux, graves, austères, réels, au profit des « histoires de couple » comme on dit de nos jours. Les innombrables maîtresses de Louis XIV et de Louis XV ont complètement focalisé l’attention de leurs contemporains et ont créé un climat général de frivolité et d’irréalité, avec les conséquences que l’on sait sur le long terme. La République n’a guère changé les choses, et si les Français sont prompts à railler la pruderie anglo-saxonne, ils consacrent de nos jours encore un temps considérable et d’innombrables unes de magazines à scruter la sexualité de leurs dirigeants, au lieu de s’occuper des choses sérieuses (car pour eux, c’est cela le sérieux). Il s’ensuit que les Français sont toujours enclins à accorder leurs suffrages aux « hommes à bonnes fortunes ». Un bon dirigeant doit être un homme à femmes, cela va ensemble, et peu importe les distorsions auxquelles cela conduit quant à l'appréciation objective des vertus et des capacités. C’est une vieille histoire, mieux vaut rigoler avec Chirac que s’ennuyer avec Jospin, mieux vaut Sarkozy le sentimental que Bayrou l’enfant de chœur, etc. Et la politique suivra.
 
La malédiction bonapartiste
 
 
Quelle est la conséquence de tout cela ? Ce sentiment de supériorité associé à une absence de capacité à affronter le sérieux de la vie, à adopter une position austère face à l’existence – qui était celle de tous les empires qui ont duré (Égypte antique, Rome, puritanisme protestant) – font que la France post-révolutionnaire a toujours été incapable de vivre et d’assumer la liberté. Dès que la France a été libre, elle s’est toujours donnée à un maître. Malgré sa devise, c’est un pays impropre à la liberté, liberté responsable qui ne va pas sans une certaine tristesse, une certaine austérité, et disons-le un certain sens du religieux. Le bouillonnement philosophique de la France athée, fait d’intelligence, d’ironie, de galanterie, de poésie et de culte du beau, n’est pas tenable sur la durée, il aboutit toujours à sa némésis : le bonapartisme, qui est la véritable identité politique de la France depuis deux cents ans.
Retraçons brièvement tout cela. La véritable France libre et révolutionnaire a duré sept ans, de 1792 au coup d’État du 18 Brumaire, en 1799. La France s’est alors jetée dans les bras de Napoléon, et elle a perdu dès ce moment et irrémédiablement la suprématie qui était la sienne sur les plans culturel, intellectuel, économique et démographique. La Seconde République sera encore plus brève (1848-1852) et aboutira au même résultat : bonapartisme et défaite militaire de 1870. La Troisième République est une longue parenthèse, au cours de laquelle la France, lassée des fastes napoléoniens, a mis en place un régime politique vraiment parlementaire, sans culte de la personnalité, austère et digne, et a retrouvé dans une certaine mesure le rayonnement international qui répondait à sa vocation. Le Conseil national de la Résistance et la Quatrième République n’étaient pas faits pour durer : trop de liberté, trop de foisonnement démocratique et intellectuel, et ce qui devait arriver arriva : nouvelle plongée bonapartiste en 1958 avec la Cinquième République dans laquelle nous vivons encore de nos jours. À l’intérieur de cette Cinquième République, nouvelles oscillations : la présidence de François Mitterrand incarnait une réaction anti-gaullienne, un retour subtil vers la royauté et l’Ancien Régime : décentralisation politique, distance et sacralisation du souverain, dignité du pouvoir, rayonnement politique international, etc. Après cette longue respiration prolongée encore par les deux mandats de Jacques Chirac, la France s’est une nouvelle fois jetée avec passion dans l’aventure bonapartiste en 2007 avec l’élection triomphale de Nicolas Sarkozy (31 % des suffrages au premier tour, 53 % au second). Après l’inévitable défaite électorale subséquente, ses successeurs, incapables de trouver une autre formule pour gouverner, se sont pleinement inscrits dans la même démarche : concentration administrative (« grandes régions »), rapport direct avec le peuple, parole volontariste aux dépens du lent travail parlementaire, proximité physique avec les foules sans craindre contacts hostiles ou jets d’œufs, etc.
Ce qu’il faut retenir de tout ceci, c’est que le bonapartisme n’est pas un accident historique, c’est une fatalité française. Le visiteur provincial ou étranger qui découvre Paris est vite renseigné sur l’idéologie politique du pays : l'Arc de Triomphe, la Colonne Vendôme (détruite par la Commune mais aussitôt rebâtie, cela va sans dire), le tombeau monumental de Napoléon (y a-t-il un tombeau aussi monumental ailleurs en France ou même dans le monde ?), le dôme scintillant des Invalides qui domine toute la capitale et a été pleinement récupéré par l’imagerie napoléonienne, etc. La geste architecturale française des deux derniers siècles ne laisse guère de place à l’ambiguïté.
Il s’agit donc ici du résultat d’un processus historique très intelligible, très clair, parfaitement exprimable, car la France est un pays cartésien dans lequel les grandes lignes de force idéologiques sont toujours très nettes. N’étant plus reliée à rien de grand ni de réel du fait de son rejet radical du ferment biblique et chrétien sur lequel elle s’est bâtie, mais hantée néanmoins par une attente instinctive de l’Homme Providentiel, la France a trouvé une solution et une identité de substitution en amalgamant l’autorité militaire du césarisme, le prestige des rois de France et le populisme démocratique de la Révolution française. Le fruit naturel de cette synthèse désespérée pour trouver un substitut temporel au Christ est le bonapartisme. Celui-ci se conjugue parfaitement avec le refus de l’austérité et la dérision chers à l’anticléricalisme français : on veut bien plier sous l’autorité d’un despote, à partir du moment où l'on a le droit de le dénigrer en société pour se sentir rebelle, et à condition qu’on n’ait pas à se mettre à genoux à l’église. L’inadéquation fondamentale du fantasme de grandeur bonapartiste avec la réalité conduit à une série ininterrompue de défaites militaires, économiques, culturelles, et à un effacement progressif du pays sur la scène internationale. C’est ainsi que la France est devenue un petit pays.

23 septembre 2021

Candide de Voltaire, ou la naissance de l'homme moderne



Relu Candide de Voltaire, avec plaisir et intérêt. Il est intéressant de noter que la plupart des contes de Voltaire tournent autour d'intrigues amoureuses ratées. Cela reflète sa vision du monde, qui est aussi la nôtre. Voltaire a passé sa vie à étudier la Bible, qu'il considérait comme un ramassis de fables et d'absurdités. Il ne croyait plus en rien. Alors dans un tel monde privé de transcendance, la seule chose qui reste, c'est la femme. Seulement Voltaire connaissait très bien les Écritures, ainsi que l'histoire de l'Antiquité, ses cultes, sa littérature, et il voit la misère de la femme en comparaison, son inconstance, etc. C'est pourquoi toutes les romances qu'il décrit sont ridicules. Dans un monde ramené au jeu de forces antagonistes, sans perspectives, sans idéal, où la matière, l'argent, le pouvoir font la loi, la femme est forcément au centre de tout, elle est forcément coquette et vénale, et l'homme est forcément ridicule. En ce sens Voltaire est le premier auteur moderne, et il y a du Woody Allen dans ses facéties. Rousseau représente la phase suivante, l'homme qui idolâtre la femme, qui n'en voit même plus les défauts, les petitesses. On pourrait tracer une ligne chronologique de Racine à Rousseau en passant par Voltaire : Racine, celui qui croit encore aux valeurs classiques et structurantes, objectives, qui soutiennent le monde : la souveraineté, la Providence biblique, la vengeance des dieux, etc. ; Voltaire, l'homme qui connaît parfaitement cet univers classique et ordonné, mais qui n'y croit plus ; Rousseau, le dernier homme, l'homme purement subjectif et émotionnel, qui ne soupçonne même plus l'existence d'un monde objectif et supra-individuel.

9 septembre 2021

L’avènement du christianisme ou le renversement de l’axe du temps



Le présent article a pour but de considérer la véritable essence du christianisme, sa véritable nature, sa véritable portée, dans l’existence collective et individuelle, telle qu’elle s’exprime dans l’histoire. Trop souvent le christianisme est ramené à une mythologie, à une pratique sociologique ou à une idéologie. Aucune de ces approches n’est totalement fausse, mais elles sont toutes très incomplètes, aucune n’atteint le cœur de la question, et elles reposent en grande partie sur des préjugés et de la paresse intellectuelle (les deux étant souvent liés). Pour vraiment comprendre le christianisme, il faut voir ce à quoi il s’oppose, ce qu’il a remplacé, et éviter de tomber dans la posture de supériorité facile de « l’homme moderne éclairé » face au « primitif naïf ».
Deux paradigmes de société seront considérés dans cet article : une société qui sera qualifiée de « traditionnelle » ; à quoi s’opposera une conception de la vie proprement révolutionnaire, destructrice de la précédente, et qui sera qualifiée de « chrétienne ».
1. La société traditionnelle : c’est le paradigme naturel et universel. Dans cette société, que l’on pourrait qualifier de « patriarcale » si le terme n’était pas galvaudé par les médiocres polémiques contemporaines, c’est la lignée des ancêtres qui détermine l’existence individuelle. Le présent et l’avenir sont rigoureusement déterminés par le passé. On trouve ce modèle dans toutes les sociétés traditionnelles et antiques. Une description assez claire des liens, dans le monde traditionnel, entre l’individu et l’ancêtre primordial, les dieux Lares, les totems familiaux, etc., se trouve au début de l’ouvrage de Julius Evola, Révolte contre le monde moderne. L’ancêtre détermine à la fois le culte et le statut social. À Rome, ce sont les Lares, les Mânes, les Pénates, le culte domestique des morts, décrits par Fustel de Coulanges dans La Cité antique. La famille entendue au sens large, la gens, est la structure sociale fondamentale d’où tout le reste dérive, et qui exerce sur la vie de l’individu une emprise absolue (cf. J. Ellul, Histoire des Institutions, II). Le même modèle se retrouve à peu près partout sur la planète. En Chine, la « piété filiale » (« xiào ») est la vertu par excellence, elle constitue avec le culte rendu aux morts la base de la morale chinoise traditionnelle telle qu’elle s’exprime de façon limpide dans les Entretiens de Confucius. En Grèce, le monde homérique est totalement patriarcal, Achille est le « fils de Pélée », le « Péléide », Agamemnon est le « fils d’Atrée », Ulysse le « fils de Laërte », etc. Les vertus de l’Ancêtre (parfois divin) rejaillissent sur le héros. Les « bâtards » en revanche, assez nombreux dans l’Iliade, ont un destin médiocre et obscur, une mort sans gloire le plus souvent. Toute la tragédie classique illustre le déploiement dans la vie de l’individu d’une malédiction familiale primordiale. Œdipe en est l’exemple paradigmatique, dont tout le destin consiste à expier le crime de Laïos (de même qu’Agamemnon expie le crime d’Atrée, Oreste, Iphigénie et Electre expient le crime d’Agamemnon, etc.). Le déterminisme grec, qui n’a été remis en cause par aucune grande école philosophique de l'époque, est l’expression abstraite et conceptuelle de cette vision du monde.
2. La révolution chrétienne : le christianisme porte une attaque radicale, absolue, à ce modèle traditionnel. Il serait fastidieux de relever toutes les occurrences présentes dans les évangiles et les épîtres, lesquelles sont d’ailleurs bien gravées dans la mémoire collective. On peut citer les préceptes suivants, qui ne laissent guère planer l’ambiguïté : « N’appelez personne votre père sur la terre », « Laisse les morts enterrer leurs morts », « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi », « Qui est ma mère ? Qui sont mes frère ? », « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive », « Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère », « Aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie », etc. On ne saurait attaquer plus radicalement le cœur même de l’existence telle qu’elle était conçue par la totalité des sociétés antiques. Il s’agissait d’une remise en cause absolue de tous les fondements du culte et de la société, du crime par excellence, contre lequel on ne pouvait imaginer de châtiment suffisamment cruel.
Cette révolution était déjà en germe, de façon très nette, dans le judaïsme. Abraham est appelé à quitter sa parenté. Moïse est un enfant sans père. Yahvé est le Dieu des orphelins. L’antique peuple d’Israël, en condamnant tous les cultes domestiques au profit de l’unique service du Temple, se distinguait déjà de tous ses voisins et prédécesseurs. (Il est très significatif par ailleurs de noter que, dans l'Ancien Testament, la causalité est inversée : ce n'est pas la valeur du père qui rejaillit sur le fils, c'est la vertu du fils qui profite au père et à sa réputation : "Le fils sage réjouit son père, le fils sot chagrine sa mère" (Pr 10, 2), "Deviens sage, mon fils, et réjouis mon cœur, que je puisse répondre à qui m'outrage" (Pr 27, 11), etc.)
Il était nécessaire de bien établir ces données du problème pour comprendre sur quel terrain se situe le combat. Néanmoins, et c’est là que réside le cœur du sujet, le christianisme repose lui aussi entièrement sur la notion d'héritage. Seulement il s'agit d'un héritage entendu non pas sur le plan de « la chair et du sang », lequel est caduc, mais sur celui de la seule filiation qui vaille, celle qui nous lie à notre Père véritable, Dieu. Reprenant une procédure juridique romaine, celle de l’adoption, le christianisme fait de ses adeptes des « fils adoptifs », qui par la foi à « l’unique Fils de Dieu » seront à même de recueillir eux aussi l’héritage promis. « De même nous aussi, quand nous étions des petits enfants, nous étions en situation d’esclaves, soumis aux forces qui régissent le monde. Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu » (Galates 4, 3-7). On trouve ici l’expression la plus pure et la plus limpide de la foi chrétienne, qui ne consiste nullement, on le voit, à remplacer une mythologie par une autre ou un culte par un autre, mais à transférer le cœur battant de l’existence, l’héritage ancestral, en le faisant passer du plan de la « chair » (laquelle ne désigne pas dans le Nouveau Testament, comme on le croit trop souvent, le désir sexuel, mais bien plutôt tous les liens primordiaux qui régissent le monde) à celui de l’adoption divine par l’intermédiaire du Christ.
Bien entendu, un tel renversement a des conséquences prodigieuses sur le plan de la vie et de la société. Il faut bien saisir la portée de ce renversement : désormais, ce n’est plus le passé qui détermine l’avenir, c’est l’avenir, le Royaume des cieux, qui doit déterminer le présent (d’où l’importance de l’eschatologie déjà dans les Écritures juives). Il s’agit là d’une libération absolue, instantanée, concrète et tangible, puisque l’homme est libéré des liens les plus inexorables qui soient, ceux du sang. Il s’agit véritablement de l’irruption de la liberté dans le monde, une révolution dont nous avons peine à saisir la portée après deux mille ans, mais qui a constitué le renversement de tout ce sur quoi la société était bâtie. « Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » (2 Co, 5, 17). On peut donc trouver ici une des sources les plus assurées de la joie qui devrait être celle des chrétiens, joie qui doit reposer sur une compréhension très fine et très rigoureuse, à la fois des structures du « monde » et du contenu des Écritures : le monde ancien du déterminisme de la chair a été aboli, nous avons été affranchis, comme Israël l’a été, et nous sommes appelés à un héritage autre que celui du sang, au seul héritage propre à combler notre attente : l’héritage de Dieu.
Deux brèves observations pour conclure. Tout d’abord, on peut se demander ce qu’il en est dans une société déchristianisée comme la nôtre. Qu’advient-il des données de ce problème lorsque la société est déchristianisée, et lorsque le problème n’est plus même perçu en tant que tel ? Deux tendances apparaissent. D’une part, on peut observer une résurgence des structures et des dynamiques patriarcales. Concrètement, cela signifie que les liens familiaux redeviennent prédominants, dans tous les domaines, et que les mécanismes de reproduction des schémas sociaux sont à l’œuvre : les fils de footballeurs sont footballeurs, les fils de chanteurs sont chanteurs, les fils d’ouvriers sont ouvriers. L’extrême rigidité de la société française en termes de reproduction des élites a été maintes fois analysée, notamment par Pierre Bourdieu dans son ouvrage célèbre sur Les Héritiers. D’autre part, et c’est l’autre direction suivie spontanément dans une société qui a été coupée de son modèle ancestral d’organisation (le modèle patriarcal) et qui a renoncé au modèle de substitution qui lui a été offert (la foi en Christ afin de bénéficier de l’Héritage véritable), on observe de multiples tendances à l’anarchie, à la dispersion, à l’anéantissement. Puisque l’individu est libre, qu’il n’est plus relié à rien, et pas même à Dieu, alors il flotte dans une succession d’expériences éphémères et stériles : divertissement, jeu, apathie, violence, rebellions brusques et sans objet, désespoir, etc. Inutile d’insister, tout cela est bien connu.
Et pour finir, il peut être utile de proposer à nos frères en Christ une traduction un peu plus pratique de ces considérations, qui, je le répète, du point de vue de la compréhension du christianisme, sont absolument fondamentales. Rompre avec le monde ancien, rompre avec la chair, rendre nos actes déterminés non plus par le monde et ses forces mais par l’héritage promis et le monde à venir, cela signifie rompre (ou du moins s’y efforcer) avec toutes les expressions de ce monde ancien : les concupiscences et les haines multiples héritées de nos premiers parents, les ambitions mondaines, l’orgueil, en un mot le péché, réalité fondamentale du monde ancien, réalité abolie par Christ, et pourtant toujours présente dans nos vies chaque fois que nous oublions (et tout nous y invite) que nous n’appartenons plus au monde, mais au Christ. Comme toujours dans l’enseignement de Paul (et dans celui de Jésus auparavant), les préceptes éthiques découlent des vérités théologiques. Si nous comprenons bien que nous ne flottons pas dans le vide, que nous ne sommes pas non plus déterminés par un atavisme héréditaire comme le monde entier l’est nécessairement hors de la foi en Christ, mais que nous sommes appelés à autre chose, que nous sommes déterminés par une vérité qui nous rend libres (suprême paradoxe), que la force qui nous détermine ne se trouve pas derrière nous mais devant nous (ce qui devrait nous remplir de confiance, de gratitude et de joie), si nous comprenons tout cela (et ce n’est pas facile tant les lectures simplistes ou erronées des Écritures sont fréquentes), alors cela doit se traduire dans notre vie par un comportement différent de celui des autres, différent de celui de nos pères selon la chair (pères biologiques mais aussi forces ancestrales et mondaines qui nous régissent, telles que le péché), afin que nous soyons témoins, au milieu du monde, de la seule Paternité qui mérite vraiment ce nom, de laquelle toutes les autres dérivent, celle du Père céleste de notre Seigneur Jésus-Christ.

19 août 2021

Racine : Phèdre, Andromaque



Relu Phèdre et Andromaque de Racine, avec un plaisir infini. Je ne vois vraiment rien de supérieur dans la littérature française. Pas même Hugo, qui tombe souvent dans des accumulations d'entités aux contours nébuleux, destinées à communiquer un sentiment de sidération face à l'ineffable, mais aux dépens de la netteté de la pensée. Rien de tel chez Racine, qui reste toujours d'un réalisme, d'une netteté toute classique (gréco-romaine). On a tort de ramener Racine à l'expression des sentiments : c'est là la grille de lecture privilégiée de notre époque bien sûr. Mais j'ai été frappé, une fois de plus, par la densité narrative de son théâtre. Chaque pièce est soutenue par arrière-plan très riche et très adroitement évoqué : la guerre de Troie dans Andromaque, la lignée généalogique des protagonistes dans Phèdre. Le présent est très rigoureusement déterminé par le passé, comme chez les Grecs, il ne s'agit pas seulement de peindre un événement mais tout un réseau de déterminations familiales et culturelles. Très grande intelligence, et goût vraiment supérieur de Racine : rien n'est dit en vain, mais tout doit être dit sans peser, en maintenant l'impression de la vie, du mouvement, là où c'est le contraire de la vie (le destin) qui agit. Théâtre de ruptures, non linéaire, fondé sur des renversements brutaux de situation (retour de Thésée, revirement d'Andromaque). Perfection à la fois dans le détail et dans l'ensemble.
Relu aussi Hippolyte d'Euripide, pour comparer. Il est très frappant de constater que chez Euripide il y a sans cesse des débats philosophiques : chaque protagoniste veut démontrer à l'autre qu'il a raison, qu'il est dans son bon droit. Or on ne trouve jamais de tels débats chez Racine. Les personnages expriment leurs sentiments, mais ils ont parfaitement conscience de se détourner de la voie de la raison et de la justice (« Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne »). C'est là la différence entre la société grecque et la société chrétienne : l'époque grecque classique était une période de grand doute en ce qui concerne les valeurs, la justice, d'où les recherches sans fin de Platon, d'Aristote, le scepticisme de Pyrrhon, l'indifférence d'Epicure, etc. Déterminer ce qui est juste, tel était l'enjeu de la pièce de théâtre à l'époque d'Euripide et de Sophocle (Antigone). Chez Racine, le juste est implicite, universellement admis, il ne fait pas l'objet de débats, il n'y a jamais de justification des comportements des uns ou des autres. L'enjeu de la pièce est l'irruption du sentiment aveugle dans un univers parfaitement ordonné et intangible. Le christianisme a libéré les hommes de la recherche de la vérité, puisque désormais la vérité s'est incarnée une fois pour toutes, sans le moindre doute possible. C'est vraiment un changement complet de la nature de l'œuvre théâtrale. 

22 juillet 2021

Epître aux Français



Frères, c’est par sollicitude et dans l’angoisse que je vous écris. La nation sainte, la fille aînée de l’Église a perdu ses repères. Elle se complaît dans des luttes stériles, dans des propos sans fin, emplis de rancœur. Pour vous, recherchez la vérité, attendez le Seigneur, méditez la Parole de Dieu, nourrissez-vous des exemples des saints de votre époque, en particulier de celui de saint Jean-Paul II qui a laissé un trésor d’enseignements à son Église. Alors vous retrouverez la bienveillance envers votre prochain, une bienveillance fondée non pas sur des émotions fugitives, mais sur la vérité qui ne passe pas.
Je vous le dis, frères, la France a noué avec le Christ un lien que rien ne pourra briser. Souvenez-vous de ces journées de 2013, lorsque les manifestations contre le mariage pour tous ont pris une telle ampleur. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu de telles marées humaines emplir les rues. Si une simple loi a pu générer de telles manifestations de ferveur, alors que verrons-nous lorsque le Fils de l'homme, notre Seigneur, fera son retour promis ? En vérité je vous le dis, il suffira que son talon effleure le sol de la terre, et des croyants sortiront de chaque rue, de chaque maison.
Ne vous figurez pas être sans péchés. En vérité je vous le dis, celui qui croit être sans péché s'illusionne et se ferme le chemin de la guérison.
Enseignez l’humilité à vos filles et à vos sœurs. Autrefois, c’étaient les princes du monde qui opprimaient leurs peuples. Une nouvelle guerre est en cours, mes frères, et c’est la femme qui est au centre de toutes les luttes et de toutes les convoitises. En vérité je vous le dis, le diable a choisi son terrain de combat pour ce siècle nouveau, et c’est la femme qu’il a choisie. Que rien ne détourne votre cœur de Dieu, à qui seul vous rendrez un culte. Les conditions de la société ont changé, la force et l’intelligence sont dévaluées, seules les qualités relationnelles comptent, la technique atomise tout, que ces conditions nouvelles qui donnent à la femme un pouvoir accru ne gonflent pas son cœur d’une vaine gloire. En vérité ce monde passera. C’est un ciel nouveau et une terre nouvelle qui nous sont promis. La femme au cœur gonflé d’amour de soi-même noue ses propres chaînes, elle sera l’objet de la violence de l’homme, il ne faut pas qu’il en soit ainsi.
Certaines femmes ont pris chez vous une assurance démesurée. Elles parlent comme des docteurs, elles méprisent et insultent leurs contradicteurs, leurs discours sont sans bornes, sans discernement, sans la moindre tenue. Mes frères, il ne faut pas qu'il en soit ainsi. La parole doit être rare, pour les femmes comme pour les hommes, et la dignité doit être la couronne de tous les croyants, et pour les femmes plus encore que pour les hommes, car pour la femme le jugement est sans mansuétude, sans miséricorde chez les fils d'Adam. Gardez toujours la réserve qui sied à des frères et sœurs en Christ.
Frères, ils sont nombreux ceux qui proclament avoir découvert les mystères de Dieu. Leurs propos sont des filets et des pièges, ne vous y laissez pas prendre. Méfiez-vous surtout des élucidations  de type historique, archéologique, et de tout ce dont se repaît la vaine gloire des hommes. Ils pensent avoir mis la main sur le passé, et voyez avec quelle assurance ils font parler les pierres et les parchemins ! Ils se rangent du côté des adorateurs de pierres sculptées et dénigrent ceux qui ont mis leur confiance dans la Parole de vie. Ce qu'ils veulent, c'est détruire votre foi. Mais la vérité de Dieu ne se trouve pas dans le passé, ses fruits appartiennent à l'avenir et c'est à vous qu'il revient de les faire germer, puisque c'est vous qui êtes le temple de l'Esprit.
Ne vous laissez pas séduire par les discours trompeurs de ceux qui prétendent avoir percé les derniers secrets de la nature. Ils ramènent tout le mystère à une formule unique, à une force prétendument universelle, et ils entourent leurs théories de tout le prestige de la science. Ce qu'ils révèlent surtout, c'est leur propre inquiétude, leur doute, leur angoisse existentielle, et leur recherche désespérée d'un principe matériel sur lequel ils pourront s'appuyer. Pour vous, soyez humbles, espérez dans le Christ qui peut seul vous conduire vers le Père, vous les simples, vous les pauvres de cœur, vous qui ne défigurez pas la vérité par des discours savants.
Méfiez-vous aussi de celles et de ceux qui se sont lancés dans la quête d'une vaine glose, de symboles occultes et de signes astrologiques. Ils rejettent le Christ notre Seigneur de tout leur être. Ils se disent en quête de lumière, mais ils tâtonnent dans les ténèbres et la confusion. Leur cœur est rempli d'orgueil, ils rendent un culte à la créature et oublient le Créateur.
Frères, surveillez votre langue, modérez vos paroles, ne les employez pas pour heurter votre prochain. Nous serons jugés plus sévèrement sur nos paroles que sur nos actes. En tant que croyants, vous avez une responsabilité supplémentaire à cet égard, car à travers votre bouche c'est l'Esprit lui-même qui doit parler. Les nations font profession de nous mépriser, mais en réalité elles scrutent chacune de nos paroles avec angoisse, car elles savent que c'est le chrétien, et lui seul, qui est le dépositaire de l'espérance en ce monde. Ne donnez pas au monde motif à vous juger, mais guidez-le vers la justice et la vérité avec l'autorité qui vous a été conférée par notre Père commun.
Respectez les autorités et priez pour elles, suivant en cela l'enseignement de mon frère bien-aimé Paul. J'ai malheureusement pu observer chez certains d'entre vous une attitude de rancœur et d'hostilité à l'égard de nos gouvernants, et des mots empreints de violence et de colère. Frères, ce n'est pas ainsi que vous devez agir. Nos gouvernants ont fait de bonnes choses en ces circonstances terribles, ils ont souffert avec les souffrants, ils n'ont pas économisé leur temps ni leurs efforts. Ils ont besoin de vos prières. Alors le Seigneur sera à même de vous agréer, en voyant que vous aussi vous avez apporté votre pierre à l'édifice.
Veillez sans cesse pour ne pas être surpris, car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure.
Les frères qui sont dans la grande ville vous saluent.