20 février 2020

Fiodor Dostoïevski : Crime et Châtiment



Relu Crime et Châtiment, de Dostoïevski, que j’avais lu vers l’âge de seize ans. Pas mal de longueurs, surtout dans les scènes d’interrogatoire avec Porphyre, mais c’est le style de Dostoïevski : c’est par l’abondance de propos en apparence insignifiants qu’il atteint cette fameuse profondeur psychologique pour laquelle il est si réputé. L’esthétique classique lui est étrangère, c’est pourquoi j’ai souvent du mal avec lui, mais c’est aussi pourquoi il est si révolutionnaire.
La partie la plus frappante du roman reste pour moi, non pas le crime de Raskolnikov, ses causes et ses conséquences, mais bien le personnage de Svidrigaïlov. Le récit de sa dernière nuit, dans ce bouge misérable et mal famé, et de son suicide, m'avait pas mal perturbé à l’époque, et cela reste pour moi le passage le plus effrayant du roman. Dostoïevski a sondé des abîmes de noirceur avec une acuité vraiment troublante, des personnages de véritables damnés, sans aucun espoir, qui plongent au fond du gouffre en pleine conscience. Et sa grande force est de ne jamais souligner cela par des effets grandiloquents, mais de toujours représenter ces êtres comme des personnages mesurés, polis, calmes, et dont la noirceur absolue n’apparaît que lors de brefs éclats extrêmement dérangeants. Il va au fond de son sujet, aborde des sujets comme la pédophilie, l’assassinat d’enfants, qui sont sans doute ce que l’on peut imaginer de pire sur cette terre, et il le fait de façon à la fois très explicite et très succincte, ce qui rend la chose d’autant plus frappante. Il y a je ne sais quel noir secret dans cette récurrence du thème de la pédophilie chez Dostoïevski, et j’avais abordé ce sujet dans un article précédent.
Dostoïevski reste pour moi le premier romancier de l’ère moderne, et il n’est pas étonnant que le thème de la perte de la dignité de l’homme soit si présent chez lui. Il a parfaitement représenté le statut de l’homme dans un monde post-naturel et urbain : des êtres anonymes, écrasés par des forces primaires comme l’argent, les pulsions, les névroses, des êtres dont les aspirations ne trouvent aucune voie pour s’exprimer dignement, qui vivent et meurent sans que personne ne fasse attention à eux. Chez Dostoïevski, l’individu est souvent un déclassé : un ancien noble, un ancien bourgeois, qui a reçu une éducation conforme aux anciennes normes sociales et morales, et qui se retrouve plongé dans la lie de la Grande Ville. En cela, son diagnostic reste plus que jamais actuel.

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