20 septembre 2018

Philip K. Dick : Le Maître du Haut Château


Lu Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. Œuvre ardue, très originale, ouverte, polysémique, très inconfortable pour le lecteur qui ne retrouve aucun de ses repères narratifs. Les thèmes les plus variés s’entrecroisent : un monde où les nazis auraient gagné la Seconde Guerre mondiale, où la Californie serait occupée par les Japonais, mais aussi des réflexions autour du Yi King, et d’autres choses dont on ne sait pas trop ce qu’elles viennent faire là, comme la vente d’artefacts américains datant de la guerre de Sécession, la fabrication artisanale de bijoux plus ou moins porteurs d’énergie spirituelle, etc. Les personnages évoluent sans se croiser, il n’y a pas d’unification du récit. Ce que Dick a saisi à travers ce perpétuel décentrement, c’est l’essence même du monde moderne, la fragmentation de l’être, tiraillé entre une multitude de puissances parcellaires et inaccomplies : la politique, le sexe, la technique, les affects, la ville, autant de puissances qui s’entremêlent et voilent l’unité primordiale, désormais inaccessible. Dick a renoncé à la facilité de s’enfermer dans un système unique et globalisant, il a affronté la réalité dans son intrinsèque incomplétude. Honnêteté foncière de cette œuvre, et courage de son auteur qui bousculait les habitudes. J’y reviendrai sans doute, mais je dois reconnaître que je n’ai pas pris beaucoup de plaisir à cette lecture.
Il y aurait beaucoup de choses à tirer du Maître du Haut Château, mais j’en retiendrai une, qui constitue à mon sens une des principales clés de lecture de l’œuvre. Dick nous dépeint un monde où les nazis ont gagné. Mais ce fait cause un malaise sourd, comme s’il n’était pas réel. Il y a d’ailleurs un mystérieux roman, Le Poids de la sauterelle, qui dépeint un monde alternatif, où les Alliés ont finalement remporté la guerre, contre les Allemands et les Japonais. A la fin du livre, Julia rencontre l’auteur, un certain Hawthorne Abendsen, et effectue un tirage du Yi King en sa présence, lequel donne l’hexagramme Tchung Fu, La Vérité Intérieure. Et Julia conclut que cela signifie que le livre d’Abendsen exprime la vérité, à savoir que les Allemands ont en réalité perdu la guerre. Il y a là un effet vertigineux. Car ce que Dick induit par cette double uchronie, c’est que nous sommes exactement dans la situation des personnages de son roman : les Alliés ont gagné en apparence, mais en réalité, en profondeur, c’est l’idéologie nazie qui a triomphé. On retrouve là la thèse d’un article de Jacques Ellul, signé au lendemain du conflit et intitulé : « Victoire d’Hitler ? » Ellul écrivait : « Victoire d'Hitler, non pas selon les formes, mais sur le fond. » Et, de fait, qu’est-ce que le monde dans lequel nous vivons, le monde dans lequel Philp K. Dick a lui aussi vécu, ce monde où l’État et la politique sont dotés d’une valeur sacrée, ce monde des masses, des grands rassemblements populaires, de l’information continue, de la tyrannie du visible et de l’émotion, de la communion artificielle et imposée, sinon, très précisément, le monde dont Hitler et les nazis ont rêvé ?

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