20 mai 2026

Fragments, mai 2026 (2)

- Ce qui a été perdu avec les réseaux sociaux, c'est ce que j'appellerais la « clôture esthétique ». Autrefois, dans les années soixante-dix, une œuvre d'art, un film, était un univers clos sur lui-même, qui ne se préoccupait pas de dialoguer avec le monde. The Rocky Horror Picture Show, Alien, Taxi Driver, Massacre à la tronçonneuse, étaient des univers indépendants, avec leur propre système de valeurs, leur esthétique propre. Ces films ne faisaient aucun clin-d'œil au non-initié, ils trônaient dans le ciel esthétique comme des astres autosuffisants. Mais depuis les années quatre-vingt-dix, et de plus en plus, les films se sentent reliés au reste du monde, à la population « normale », non-esthétique, et c'est à cette population qu'ils s'adressent. Cela devient sensible dès Scream, où le genre du film d'horreur cesse d'être pratiqué au premier degré, mais devient au contraire objet de considération extérieure, « méta », avec le regard supérieur du réalisateur-critique qui désacralise son objet. Le réalisateur applique dès lors la grille des valeurs du « monde » à ce qui était jusque-là l'univers clos de l'œuvre esthétique. Même chose exactement chez Tarantino, avec l'usage de la dérision qui dynamite le sérieux du film noir. Et le terme de cette évolution, c'est le fait de noyer des univers esthétiques entiers dans un discours moral, comme on le voit dans la dernière trilogie Star Wars ou dans la saga Avatar. Aucun spectateur ne doit se sentir exclu, il faut adopter un langage universel, et ce sera celui de la morale. La décadence extraordinaire du cinéma de ces quarante dernières années vient donc d'un renversement complet de l'approche créatrice : nous sommes passés d'une esthétique de la création (chaque film est une réalité alternative autonome, le réalisateur est un démiurge), à une esthétique de la réception (c'est dorénavant l'attente supposée du spectateur qui est prise en compte dans l'acte de création, la création est entièrement subordonnée à la réception, sur le modèle des « likes » des réseaux sociaux, ce qui entraîne nécessairement un nivellement par le bas). La série des Mission impossible est un très bon exemple de ce cinéma complètement impersonnel, destiné uniquement à générer des réactions basiques de fête foraine chez le spectateur. La clôture esthétique a été rompue par l'avènement des médias de masse, or c'est précisément cette sanctification, cette clôture de l'œuvre d'art sur elle-même qui en assurait toute l'authenticité, tout l'intérêt esthétique.

- Apologétique chrétienne : Pour juger les attitudes des chrétiens, il est toujours instructif d'en revenir au texte de la Révélation. Que demande le Dieu de l'Alliance, le Dieu de la Loi ? Deux choses : qu'on l'aime, et que l'on obéisse à ses commandements. La perspective même d'une démarche apologétique est absurde du point de vue de l'Ancien Testament : il s'agit d'un Dieu assiégé, jaloux, qui ne demande pas autre chose que la fidélité de la part de la portion ultra-minoritaire de l'humanité à laquelle il s'est révélé. Amour et obéissance, tels sont les devoirs exigés par le Dieu biblique. Il n'est nullement question de batailler pour convertir le monde extérieur, le simple fait de rester fidèle est déjà si compliqué pour le peuple « élu » que l'on voit celui-ci retomber sans cesse au contraire dans l'idolâtrie et la « prostitution » aux autres dieux. Et maintenant, du point de vue chrétien, il ne faut jamais oublier que notre Dieu est celui de l'Alliance, celui du Sinaï. Lorsqu'on lit le Nouveau Testament, on se rend compte que ce qui nous est demandé n'a pas changé : amour de Dieu d'une part, obéissance aux commandements de l'autre (à commencer par celui de la charité). C'est là le cœur de la fidélité chrétienne, la conversion des « gentils » ne vient qu'ensuite, et le thème est très minoritaire dans le corpus néotestamentaire (très rare chez Paul, quasiment absent chez Jean). Le Dieu biblique est celui qui veut être aimé et obéi par sa « part réservée », et non celui qui veut dominer numériquement sur les foules (c'est là au contraire typiquement le domaine du diable, du « prince de ce monde »). Tout ceci devrait amener les chrétiens à relativiser grandement l'importance qu'ils accordent à l'apologétique. Vouloir convaincre, vouloir dominer par la raison et les arguments, c'est très précisément l'inverse de tout ce qui nous est révélé du Dieu biblique.

6 mai 2026

Fragments, mai 2026



- Hermann Hesse, Le Loup des steppes : influence de Nietzsche, investigations et ressassements psychologiques typiquement nietzschéens. Explorer le continent du moi... C'est cela qui m'a au fond tenu éloigné de Hesse pendant toute ma jeunesse (âge auquel on est censé l'apprécier) : j'avais soif, au contraire, d'objectivité, de concepts nets et tranchés.

- Chez Hermann Hesse on trouve déjà la caractéristique principale du « boomer » (raison pour laquelle il plaisait tant à cette génération)  : le refus de se raccrocher à quelque vérité dogmatique que ce soit. Ondoiement perpétuel, à fleur de peau, toujours à la surface de l'expérience. Un peu similaire à Gide en cela. Mais ce qui était singularité, anomalie, élection chez Hesse et Gide est devenu culture de masse ensuite.

- Dans les romans d'Hermann Hesse, le salut vient toujours par la femme. Refus de l'abstraction platonicienne, volonté de rester ancré dans la vie « terrienne ». C'est le contraire exact de ce que l'on trouve chez Julius Evola, qui reprend l'enseignement traditionnel selon lequel la femme représente le pôle négatif, lié aux ténèbres, à la matière et à la mort. Ce sont deux familles d'esprit complètement antithétiques.

- C’est en lisant Thomas d'Aquin que je me rends compte que je suis et resterai platonicien. L'aristotélisme de Thomas d'Aquin le conduit à énoncer une série ininterrompue de petites vérités indépendantes, autosuffisantes, qui se suivent les unes les autres sans lien nécessaire, comme des perles sur un collier. Chez Platon en revanche tout est inséré dans un discours. C'est le discours qui compte, presque davantage que les axiomes qu'il contient, lesquels sont dépassés dialectiquement dans la suite du dialogue. Le discours ouvre ainsi sur un progrès infini de l'être, de la connaissance, rendu sensible par sa matérialité même. Thomas d'Aquin indique la vérité, une vérité extérieure au discours ; tandis que chez Platon c'est le discours lui-même qui est la vérité, une vérité pour ainsi dire sensible dans laquelle nous sommes invités à plonger comme dans un fleuve, une endless river (sensibilité musicale de Platon, intellectualisme d'Aristote).

- Comment expliquer, d'un point de vue chrétien, le luxe de détails que l'on trouve dans la Loi concernant le rite cérémoniel ? Nous avons vu que dans la Nouvelle Alliance toutes les réalités du culte de la Première Alliance (le Temple, les sacrifices, etc.) avaient été préservées, mais qu'elles avaient été intériorisées : le Temple c'est le cœur du fidèle, la victime c'est lui-même qui doit s'offrir à la suite du Christ, etc. Dès lors, la richesse des prescriptions rituelles que l'on trouve dans la Loi ne doit pas signifier autre chose que ceci, pour le chrétien : elle indique la richesse et l'intensité du culte intérieur (moral et spirituel) qu'il doit rendre à Dieu. Et de même que tout dans la Loi mosaïque renvoyait au culte (extérieur mais aussi intérieur) rendu à Dieu, tout dans la pratique et la vie intérieure du chrétien doit être orienté vers ce culte.

- Ellul a beaucoup écrit sur l'éthique chrétienne, sa nature, sa spécificité, ses conditions, ses caractéristiques. Mais lorsqu'il s'agit d'entrer dans son contenu, il reproduit exactement le geste du Christ : il renvoie à la Loi. Il n'y a pas d'éthique chrétienne autonome, il y a la fidélité à la Loi, qui est l'alpha et l'oméga de la vie du chrétien.

22 avril 2026

Journal de lecture, avril 2026

« Son existence s'était passée là-haut, isolée du monde ; pendant plus de trente ans, il s'était privé de toute joie pour attendre l'ennemi et, maintenant que celui-ci arrivait enfin, maintenant, on le chassait. »

- Lu Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, avec intérêt. La situation à laquelle le roman se réfère a bien existé : ceux qui ont eu l'occasion de se promener dans l'arrière-pays niçois n'ont pas manqué de tomber sur des casernes abandonnées, vestiges de la fameuse (et inutile) ligne Maginot. On se représente alors très bien cette vie d'attente et d'ennui, de vide et de non-sens, la même exactement qui est décrite dans le roman. Texte d'une belle tenue, une certaine noblesse désabusée, sans affectation. Le sujet est celui de la vie gâchée, qui s'écoule entre les doigts : un beau jour on se retourne sur son existence, et l'on s'aperçoit qu'elle est derrière soi, et que l'on n'en a rien tiré. Thème récurrent, au vingtième siècle, des « promesses de l'aube », que l'on retrouve aussi chez Sartre et Beauvoir par exemple. Et comment en serait-il autrement, dans une perspective athée ? La marche du temps qui transforme l'avenir en passé entraîne forcément des amertumes de ce genre, la vie vécue n'est jamais au niveau de la vie rêvée et dont on pensait qu'elle nous était due. L'humanisme athée, en centrant tout sur le sujet individuel, sur la « vie vécue », ne peut pas aboutir à autre chose, et Sartre en est la meilleure illustration. Tout est différent dans la perspective classique, non-autocentrée, chrétienne, magnifiquement résumée par Jean-Paul II en une seule phrase : « La vie atteint son centre, son sens et sa plénitude quand elle est donnée » (L'Évangile de la vie, 51). C'est un renversement complet de la perspective. Mais voilà, le christianisme est disqualifié car réactionnaire, irrationnel, le monde moderne a préféré la lucidité désabusée de vieillards agnostiques : Duras, Beauvoir, etc. (avec l'alcool qui n'est jamais très loin d'ailleurs). Beau roman quoi qu'il en soit, très représentatif de la mentalité de toute une époque.

- Lu Magellan, de Stefan Zweig, avec plaisir et intérêt. L'intérêt passionné que l'auteur prend à son sujet suffirait à lui seul à rendre la lecture captivante. Cet enthousiasme est bien compréhensible : y a-t-il histoire vécue plus extraordinaire que celle de Magellan ? Quel autre être humain, dans l'histoire de l'humanité, pourrait se targuer d'avoir expérimenté ce qu'il a expérimenté, d'avoir accompli ce qu'il a accompli ? Perspective vertigineuse, qui nous entraîne bien loin de la morosité quotidienne. Idéologie post-nietzschéenne du « héros », très fréquente à cette époque (on la retrouve aussi chez Malraux, Saint-Exupéry, Hemingway, Montherlant, etc.), critiquée par Ellul dans sa somme qui vient de paraître, L'Éthique de la sainteté.

- Lu avec intérêt l'Initiation à saint Thomas d'Aquin, du dominicain Jean-Pierre Torrell, disparu récemment (en août dernier). Ce qui est émouvant (et assez enviable), dans cette vie de Thomas d'Aquin, c'est son absolue linéarité. Le dessein qu'il s'était fixé dans sa jeunesse, il l'a suivi jusqu'au bout, sans le moindre scrupule, le moindre détour, le moindre obstacle. Une adhésion si absolue à la révélation chrétienne d'une part, à la philosophie aristotélicienne de l'autre, et une si parfaite synthèse entre les deux, cela a de quoi laisser rêveur à notre époque de scepticisme généralisé. Que reste-t-il de cet univers des Universités médiévales, de la chrétienté, de cette émulation universelle à atteindre l'absolu ? Pour instructif qu'il soit, l'ouvrage est néanmoins un peu sec, un peu technique, et c'est sans doute la raison pour laquelle l'auteur a publié par ailleurs un Saint Thomas d'Aquin, maître spirituel, qui se concentre exclusivement sur la doctrine mystique du docteur angélique.

- Lu le Projet de Constitution pour la Corse, de Jean-Jacques Rousseau, avec plaisir et intérêt. Idéal d'autonomie, d'autosuffisance, typiquement platonicien, et exprimé, comme toujours chez Rousseau, dans une langue superbe. Il est intéressant de noter que le platonisme de Rousseau est purement politique, pas du tout métaphysique (il partageait la philosophie sensualiste de toute son époque). Cela s'explique sans doute par le fait que l'influence platonicienne semble surtout s'être diffusée chez lui par l'entremise de Plutarque et de ses Hommes illustres, c'est-à-dire le versant moral du platonisme. Il y a toujours de la rhétorique chez Rousseau, et c'est ce qui le disqualifie à nos yeux, mais c'est sans doute un peu injuste.

1 avril 2026

Fragments, avril 2026



- Lionel Jospin : d'un strict point de vue politique, sans doute le plus grand homme politique que j'ai connu de mon vivant. Mais aucune ouverture sur la spiritualité, sur la transcendance, sur l'art, sur la littérature. C'est peut-être par opposition à cela que je me suis jeté à corps perdu dans la lecture. (Pour moi tout s'est joué dans ces années-là, 1997-2002.) Et, par réaction face à cette intégrité efficace et sans failles, mais également sans frisson : l'hyper-affectivité malhonnête et ruineuse de Sarkozy. Sarkozy est en tout l'inverse de Jospin, il est la réaction à la probité étouffante et ennuyeuse de Jospin.

- Ce qui n'est jamais dit sur Trump : Trump n'est pas fou, il obéit simplement à la logique du paradigme émotionnel actuel. Il est significatif de constater que Trump agit en tout comme il est prescrit sur les sites de séduction : valorisation de l'apparence, de l'argent, du bling-bling, anti-intellectualisme, limitation exclusive à la sphère concrète, caractère imprévisible, un peu inquiétant. Qu'y a-t-il de pire avec une femme ? Être constant, prévisible, et surtout être gouverné par des principes abstraits, intangibles. En un mot être droit, comme l'était Biden. Le repoussoir absolu, dans le paradigme de la séduction, c'est le « nice guy ». À notre époque, le rapport à la femme tient à la fois du cirque et du dressage, et Trump a intériorisé cela au plus profond de lui-même dans son rapport aux médias. Entre être inconséquent et être ennuyeux, il a vite choisi. Ce à quoi nous assistons en ce moment (et ce n'est pas fini) n'est donc, dans son essence profonde, pas autre chose que ceci : la transposition sur le plan géopolitique du chaos émotionnel exigé par les femmes dans les relations sentimentales.

- Saint Thomas d'Aquin représente la plénitude de la vision béatifique, Kant représente la clôture de la raison enfermée sur elle-même. Pourtant Kant a engendré une multitude de penseurs originaux, tandis que Thomas d'Aquin n'a finalement engendré que des épigones. Mais quand on y réfléchit ce n'est pas si surprenant : c'est lorsque l'on ressent un vide intérieur que l'on est amené à agir, à penser, à sortir de soi-même, tandis que dans un état de plénitude que faire sinon contempler encore et encore la source de cette béatitude ?

- Ce ne sont pas les écrivains qui sont réactionnaires, c'est le langage qui se révolte spontanément contre le monde moderne. Chez tous les auteurs modernes, on constate une haine de la société moderne : chez Baudelaire, Dostoïevski, Nietzsche, Kafka, Lovecraft, Evola, Beckett, Cioran, etc. La liste est littéralement infinie. Mais les écrivains ne sont que les interprètes d'une puissance qui les dépasse : le Langage, la Parole. Et leur haine à l'égard du monde moderne n'est que le reflet inversé de la haine et du mépris que le monde moderne éprouve à l'égard du langage. À travers eux, c'est le langage qui parle, et leurs écrits ne font qu'exprimer ce qu'est le monde moderne pour le langage (et pour ceux qui s'y vouent)  : un désert, un enfer.

18 mars 2026

Fragments, mars 2026

- Ce qu'il y a de fort dans les premiers livres de Houellebecq, c'est sa critique de la liberté. Quand on ouvre le moindre traité politique de l'âge classique, de Machiavel à Tocqueville en passant par Rousseau et Kant, on ne trouve à chaque page que ce mot de liberté. Les peuples, asservis toutes parts, aspiraient alors sincèrement à la liberté, et en faisaient un idéal. On voit que dès les années qui suivent la Révolution le mot tend à disparaître (le trouve-t-on chez Baudelaire ? chez Marx ?). Et à notre époque où tout le monde est libre, ce qu'il y avait derrière ce mot – et que Houellebecq a fort bien mis en évidence – apparaît en pleine lumière : la convoitise, la concurrence des égoïsmes, le vide, le non-sens, et finalement le délire. Et les gens n'ont plus qu'un seul désir : échapper à leur liberté, à tout prix (dans le couple, dans l'engagement politique, etc.). C'est donc un énorme pan de la pensée politique occidentale qui est en train de devenir, peu à peu et sans que personne ne s'en émeuve, dépassé et insignifiant.

- Qu'est-ce que la foi ? C'est obéir à une parole extérieure à l'expérience pour régler tout son rapport à l'expérience. Et c'est précisément ce que personne ne fait – et les croyants pas plus que les autres. L'expérience reste pour tous le critère unique de la détermination du comportement et des choix.

- Renversement significatif : Kant, dans la Critique de la raison pure, soutenait que l'empirisme resterait cantonné chez les intellectuels, mais que le peuple serait toujours dogmatique, avec la croyance en Dieu, à l'âme, etc. Or c'est précisément le contraire qui s'est produit : l'empirisme a tout recouvert, à la fois dans les discours et dans la vision du monde.

- Nous avons généralement une conception sentimentale ou mystique du christianisme. Nous en faisons le réceptacle de vagues aspirations, d’idéaux, etc. Pour le sens commun, tout cela relève avant tout d'une sorte d'imaginaire individuel, privé. Mais il ne faut jamais oublier que le christianisme est issu du judaïsme, et qu'à ce titre il est à la fois un culte et une loi. Mais c'est un culte intérieur, et une loi exercée sous le régime de l'Esprit, et non sous celui de la lettre.

- Qu'est-ce que le christianisme ? En toute rigueur, c'est une nouvelle naissance. Le chrétien est un être nouveau, « créé par la parole » (cf.  1 P 1, 23). Toute continuité avec le monde ancien, avec les anciens liens et les anciens attachements, est anti-chrétienne, si scandaleux que cela nous paraisse (« Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu », etc.).

- Ellul écrit quelque part (je paraphrase)  : « La conversion au christianisme ne résout pas tous les problèmes, au contraire elle en rajoute.  » Et tel est bien le cas. À partir du moment où l'on est chrétien, il devient impossible de s'insérer parfaitement dans la mécanique du monde, de s'intégrer parfaitement dans quelque groupe que ce soit. Entre soi et les autres il y a toujours l'ombre du Christ qui s'interpose.

25 février 2026

Commentaire du psaume 119 : les deux modalités de la volonté de Dieu

Je discutais l’autre jour avec un ami protestant.
« Connais-tu le psaume 119 ? me demanda-t-il. Il s’agit (de loin) du plus long psaume du recueil, ce qui en fait aussi le plus long chapitre du corpus biblique, avec pas moins de cent soixante-seize versets. C’est à la fois un hymne à la Loi, et un véritable cours de théologie biblique. C’est un psaume « alphabétique », c’est-à-dire que chaque strophe commence par une des vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, dans l’ordre alphabétique (ce qui est une manière d’indiquer que la Loi doit couvrir l’ensemble de la vie du fidèle).
Bien sûr, ce qui nous frappe au premier abord, nous autres chrétiens, à la lecture de ce psaume, c’est l’importance donnée à la Loi. Nous sommes habitués à invoquer sans cesse l’Esprit saint, et nous avons tendance à perdre de vue que, du point de vue biblique, la présence de Dieu sur terre s’est manifestée avant tout par le don de la Loi. C’est à travers l’étude de la Loi que le contact le plus sûr, le moins sujet à équivoque, peut s’établir avec Dieu. Bibliquement, la parole de Dieu, c’est avant tout la Loi. « Que j’aime ta loi ! tout le jour, je la médite » (97).
Nous retrouvons bien entendu dans le psaume le rappel de cette grande vérité sans cesse énoncée dans la Bible, que c’est la Loi qui fait vivre : « Vivifie-moi selon ta parole » (25). Ceci renvoie à la célèbre proclamation du Deutéronome : « Vois ! Je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur » (Dt 30, 15). Mais il y a en outre trois comparaisons qui reviennent régulièrement dans ce psaume, et qui sont très instructives. La première, c’est celle avec l’argent. Il est dit, maintes fois, que la sagesse, c’est-à-dire l’assimilation de la Loi, est préférable à la richesse : « J’aime tes commandements, plus que l’or et que l’or fin » (127). Dans la mentalité de l’époque comme dans la nôtre, l’argent est ce qui permet de vivre. L’enseignement biblique consiste donc à dire que l’argent n’est pas au-dessus de tout, et que tout le potentiel vivificateur que l’homme attribue faussement à la richesse, c’est en réalité dans la Loi de Yahvé qu’on en trouve la manifestation véritable, non corrompue, non altérée. (On retrouve cet enseignement ailleurs dans la Bible, dans l’Évangile bien sûr, mais aussi dans le Livre des Proverbes : « Combien il vaut mieux acquérir la sagesse que l’or ! » Pr 16, 16).
L’étude de la Loi est ensuite comparée à la douceur du miel : « Qu’elle est douce à mon palais ta promesse, plus que le miel à ma bouche ! » (103). Cette image nous montre à quel point on dépasse la dimension intellectuelle dans cette affaire. L’amour du juif pieux pour sa Loi n’est pas quelque chose d’abstrait, de formaliste, c’est quelque chose de charnel, d’incarné, de vivant, et le plaisir que celui-ci éprouve à se trouver en contact avec cette Loi, à s’en pénétrer, est équivalent à la plus douce des satisfactions sensibles.
La troisième comparaison que l’on trouve dans ce psaume, c’est celle de la lumière sur la route : « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route » (105). Cette image sera également reprise dans les évangiles. Elle renvoie à cette vérité toute simple qu’en dehors de la Parole de Dieu il n’y a que ténèbres sur terre, que « des aveugles conduisant d’autres aveugles » (Mt 15, 14). La Loi n’est pas seulement vie, elle n’est pas seulement délices, elle est aussi indication d’une direction à suivre, d’un sens à trouver, elle est ce qui dissipe les ténèbres du désespoir et du nihilisme.
Je pense que ces trois comparaisons, répétées, très conscientes, sont déjà porteuses d’un enseignement tout à fait consistant sur la nature du rapport entre le fidèle et sa Loi. On voit notamment à quel point la piété biblique réside dans le fait de conformer son existence à un enseignement donné, concret, ce qui s’éloigne de nos conceptions toujours un peu mystiques sur l’amour d’un Dieu idéal et désincarné. Mais l’enseignement principal de ce long psaume se trouve à mon avis encore ailleurs. Ce que le psalmiste loue dans son chant, c’est la volonté de Dieu, ce sont ces décisions : « Je trouve mon plaisir en tes volontés, oui, vraiment, je les aime » (47). Il faut à mon avis entendre cette expression « tes volontés » dans un double sens. La volonté de Dieu, c’est avant tout sa Parole, c’est-à-dire sa Loi. La Loi est l’expression de la volonté de Yahvé, et ce qui montre au fidèle que la volonté de Yahvé est aimable, c’est la constatation que sa Loi est aimable. Le fidèle sent dans sa chair les bienfaits de la Loi, et, par induction, il comprend que la volonté de son Dieu est une volonté intrinsèquement bonne. Nous retombons ici sur « l’éloge de la Loi », qui est le titre généralement donné à ce psaume.
Mais il y a une autre acception que l’on doit donner à cette expression de « volonté de Yahvé », et c’est celle que nous lui associons généralement : la volonté de Dieu, c’est ce qui arrive, ce sont les événements. Ici, à mon avis, il faut encore opérer une distinction, un dédoublement. La volonté de Dieu telle qu’elle s’exprime dans les événements terrestres, c’est avant tout l’histoire d’Israël. Ceci me paraît évident si l’on prend en compte tout le reste du corpus biblique, et en particulier les psaumes. Ce sur quoi le fidèle médite, ce qui remplit son cœur de sagesse et de joie, c’est la grande histoire de l’affranchissement d’Israël, la sortie d’Egypte, la Mer Rouge, le don des tables de la Loi, le raidissement et la révolte au désert, etc. Ceci répond directement à la grande proclamation de Deutéronome 6 : « Écoute, Israël ! (…) Garde-toi d’oublier le Seigneur, lui qui t’a fait sortir d’Égypte, de la maison d’esclavage ». Le long psaume 78 est un modèle caractéristique de récapitulation et de méditation de l’histoire d’Israël par lui-même, et c’est à mon sens à cet exercice que renvoie ici le psalmiste.
Malgré tout, il ne faut pas selon moi exclure totalement le second sens que l’on peut donner à cette expression de « tes volontés »  : les volontés de Dieu, ses décisions, ce sont aussi celles qui concernent la vie individuelle du fidèle. On rejoint ici une dimension que l’on retrouve dans le Livre de Job (très proche stylistiquement de notre psaume, et qui semble dater de la même époque tardive), et que l’on retrouve aussi dans la bouche de Jésus : la volonté du Père, c’est ce qui m’arrive à moi, personnellement, c’est sur cela que je suis invité à méditer, et c’est de cela que je dois en fin de compte rendre grâce. Dieu est toujours juste, même quand il frappe : « Je sais, Yahvé, qu’ils sont justes, tes jugements, que tu m’affliges avec vérité » (75). On peut trouver ici une illustration de cet enseignement constant de la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse : les décisions et les jugements de Dieu sont toujours à la fois individuels et collectifs, il n’y a jamais l’un sans l’autre.
Ce qui est si instructif dans ce psaume, ce qu'il faut en retenir, c’est que la volonté de Dieu est une, mais qu’elle s'exprime selon deux modalités, dont aucune ne doit être négligée : la Loi tout d'abord, qui doit être étudiée avec constance et délectation ; l'histoire ensuite, nationale (celle d'Israël) et individuelle, qu'il faut méditer et accepter, même quand elle est douloureuse, car elle émane en définitive du Dieu juste. Le flottement entre les deux acceptions que l'on constate tout au long du psaume est à mon avis voulu, car il indique cette unité fondamentale du dessein de Dieu à travers ses diverses expressions.
Comme tu le vois, il y a beaucoup de choses à tirer de ce psaume, qui a sans doute été rédigé à un moment de retour sur soi du peuple d’Israël, de réflexion sur sa propre histoire après moult vicissitudes, mais aussi à un moment de progression de l’individualisme, un moment relativement paisible qui a laissé tout loisir au scribe de méditer ainsi sur le trésor de sa Loi, donc sans doute à une époque relativement récente, après le retour d’exil, après la restauration du Temple et du culte.
Ce psaume constitue à n’en pas douter un chef-d’œuvre, par son ampleur, par la richesse de son enseignement, mais aussi par l’accent de sincérité touchant qui s’en dégage. C’est un éloge magnifique de cette Loi dont Jésus dira que « pas un iota ne passera » (Mt 5, 18). C’est un témoin éclatant, avec l’Ecclésiaste, avec Job, de cet âge d’or de la littérature biblique qui s’étend du retour d’exil à la révolte des Maccabées, période de stagnation historique et de silence de Dieu apparemment, mais aussi d’approfondissement spirituel et de réflexion sans précédent sur la destinée humaine (littérature qui aura une influence décisive sur Dostoïevski par exemple, dont l’enfance a été marquée par la découverte du Livre de Job).
Puisse la ferveur du modeste scribe anonyme auteur de ce psaume nous réchauffer et nous éclairer en cette période d’incertitudes politiques et sociales grandissantes. »

28 janvier 2026

Considérations sur la conversion de Jacques Ellul



Je discutais l’autre jour avec un ami protestant.
« As-tu entendu parler de l’histoire de la conversion de Jacques Ellul ? me demanda-t-il. C’est une histoire très étonnante, très étrange, qu’il n’a à ma connaissance jamais évoquée dans ses ouvrages, et que l’on retrouve uniquement dans un livre d’entretiens posthume avec Patrick Chastenet, intitulé À Contre-courant (1994). L’épisode tient en six lignes, c’est Ellul qui raconte : « Je devais avoir dix-sept ans, car c’était après le bac de philo. J’étais tout seul dans la maison, occupé à traduire Faust, quand j’ai senti cette espèce de présence indiscutable, quelque chose d’effarant, de stupéfiant, qui m’a absolument saisi, voilà tout ce que je peux en dire… J’en ai été tellement bouleversé que je suis sorti de la pièce complètement ahuri et que je me suis enfui avec le vélo qui se trouvait dans la cour. J’ai roulé pendant je ne sais combien de dizaines de kilomètres. Après, je me suis dit : "C’était la présence de Dieu." Voilà. » C’est à la suite de cet événement que Jacques Ellul, qui avait été jusqu’alors agnostique comme son père, devient chrétien.
Il m’est bien entendu impossible de me prononcer en quoi que ce soit sur la nature de cet épisode, sur sa réalité profonde. Ce qu’il est très intéressant d’observer en revanche, d’un point de vue purement objectif, c’est que nous sommes ici vraiment à l’opposé des apparitions mariales de type catholique, d’une apparition d’une entité lumineuse, apaisante, anthropomorphique, etc. Au contraire, ce récit se situe dans la plus pure tradition des textes bibliques, dans lesquels la manifestation de Dieu est toujours vécue comme quelque chose d’effrayant, au point que la première parole de l’envoyé de Dieu est très souvent : « N’aie pas peur, sois sans crainte » (c’est par exemple ce que l’ange dit à Marie lors de l’Annonciation). Bibliquement, Dieu est toujours terrible, on ne peut soutenir sa vue sans mourir (Ex 33, 20), et c’est pourquoi il se révèle par sa parole uniquement. Et ce qui est significatif ici, c’est que Jacques Ellul a eu exactement la même réaction que les prophètes bibliques face à une théophanie : il s’est enfui. Que fait Jonas quand Dieu lui demande d’aller convertir Ninive ? Il prend un bateau, il part dans la direction opposée : « Jonas se mit en route pour fuir à Tarsis, loin de Yahvé. Il descendit à Joppé et trouva un vaisseau à destination de Tarsis, il paya son passage et s’embarqua pour se rendre avec eux à Tarsis, loin de Yahvé » (Jon 1, 3). Que fait Moïse quand le buisson ardent lui ordonne de libérer ses frères ? Il se dérobe, il refuse : « Excuse-moi, mon Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d’hier ni d’avant-hier, ni même depuis que tu adresses la parole à ton serviteur, car ma bouche et ma langue sont pesantes » (Ex 4, 10). Le jeune Ellul, à dix-sept ans, face à ce qui lui est arrivé, réagit exactement de la même façon.
La deuxième observation que je ferais, c’est que, comme je te l’ai dit, Jacques Ellul ne s’est jamais servi de cet épisode à des fins apologétiques, il ne l’a jamais évoqué dans son œuvre théologique pourtant abondante. Ceci est remarquable. Sur quoi s’appuie-t-il dans sa démarche théologique ? Sur la Bible, et sur la Bible uniquement. Pour lui, l’événement sur lequel doit s’appuyer le croyant pour nourrir sa foi, c’est l’événement (les événements) consigné dans l’Écriture, uniquement. C’est ce qu’il déclare très clairement à de nombreuses reprises, par exemple dans son Éthique de la sainteté qui est enfin parue l’année dernière : « Nous avons à vivre sur cette expérience première, la présence du Seigneur sur la terre, sur cette terre, une fois. Autrement dit, nous avons à fonder notre attente, notre vigilance, notre veille, sur le passé, sur ce qui a été certain. L’époux est parti mais a dit qu’il reviendrait, ceci est suffisant » (III, 7). Tu remarqueras qu’ici, pas plus qu’ailleurs, Ellul n’évoque l’événement individuel qui est à l’origine de sa foi personnelle. Il se base uniquement sur l’élément objectif, sur l’Écriture.
On peut se demander pour quelles raisons Jacques Ellul s’est montré tellement circonspect sur les circonstances de sa conversion. Il répugnait certainement à évoquer un événement éminemment personnel. Mais c’est surtout, je crois, parce qu’il avait bien compris que dans un univers relativiste et subjectiviste comme le nôtre, s’appuyer sur une expérience personnelle revenait à rejoindre le grand courant des innombrables anecdotes individuelles, que ce n’était pas rendre service à la foi, et que le seul fondement sûr et communicable de la foi reste la Parole de Dieu telle qu’elle est consignée dans la Bible. On peut dire que ç’a été là, de sa part, l’expression d’une très grande rigueur scripturaire, typiquement protestante d'ailleurs. Mais cet épisode reste intrigant malgré tout, surtout chez une personnalité foncièrement anti-mystique comme celle d’Ellul, et c’est pourquoi je voulais t’en faire part. »

8 janvier 2026

Conversation kantienne

Je discutais l’autre jour avec un ami philosophe.
« Pour moi, le plus important dans la vie, lui dis-je, c’est le bonheur. Il faut se sentir bien dans son environnement, c’est le principal. Cela implique d’être avec des gens que l’on apprécie, et de jouir de conditions matérielles suffisantes pour se sentir libre et faire ce que l’on souhaite, des voyages, des moments de détente. Des expériences. C’est vraiment ce que l’on ressent qui compte. C’est en fonction de cela qu’il faut se déterminer. »
Mon ami garda un moment le silence, puis :
« Connais-tu la pensée d’Emmanuel Kant ? me demanda-t-il. Dans sa morale, Kant fait la distinction entre les impératifs « hypothétiques », qui sont dictés par les circonstances, et les impératifs « catégoriques », qui découlent selon lui de la raison pratique pure. Pour lui, tout ce que tu me dis ne relève pas de la morale, c’est-à-dire des lois de l’action, mais des penchants, de la sensibilité pure. « Le principe du bonheur peut sans doute fournir des maximes, mais il ne peut jamais en fournir qui soient telles qu’elles puissent servir de lois à la volonté », écrit-il dans la Critique de la raison pratique. Il ajoute : « Ne travailler qu’à son bonheur, cela ne peut jamais être immédiatement un devoir, et encore moins un principe de tout devoir. » Tu vas sans doute trouver que tout cela est bien austère, mais, à la suite des stoïciens, Kant établit une distinction radicale entre la vertu et les penchants sensibles : « Le bien pratique est distinct de l’agréable, c’est-à-dire de ce qui a de l’influence sur la volonté uniquement au moyen de la sensation en vertu de causes purement subjectives, valables seulement pour la sensibilité de tel ou tel, et non comme un principe de la raison, valable pour tout le monde » (Fondements de la métaphysique des mœurs).
Le point central de la morale kantienne, c’est que l’arbitre ne doit pas être déterminé par les objets sensibles qui se présentent à la volonté (et par conséquent par « ce que l’on ressent », comme tu dis), mais par de purs principes rationnels. C’est là pour lui ce qui différentie une volonté libre d’une volonté serve : « Lorsque la volonté cherche la loi qui doit la déterminer ailleurs que dans l’aptitude de ses maximes à former une législation qui lui soit propre, et qui en même temps soit universelle, lorsque, par conséquent, sortant d’elle-même, elle cherche cette loi dans la nature de quelqu’un de ses objets, il y a toujours hétéronomie. Ce n’est pas alors la volonté qui se donne à elle-même sa loi, mais c’est l’objet qui la lui donne par son rapport avec elle » (Ibid.).
Tu vas sans doute m’objecter qu’il s’agit là d’une position paradoxale, contradictoire, impossible, puisqu’elle implique, de la part du sujet, de ne pas réagir en fonction des circonstances et de son environnement propre. Mais c’est là exactement la position de Kant : « La liberté de l’arbitre est l’indépendance de sa détermination vis-à-vis des impulsions sensibles » (Ibid.). Pour Kant, le sujet moral est ainsi complètement indépendant à l’égard des lois de la nature, il agit en fonction d’un ordre supérieur, d’un ordre intelligible : « Les préceptes de la moralité commandent à chacun, sans prendre en compte ses penchants, simplement parce que et dans la mesure où il est libre et possède une raison pratique » (Ibid.). Et il ne s’agit pas d’ailleurs d’une simple indépendance à l’égard des penchants et de la sensibilité, mais également à l’égard de la loi fondamentale de l’ordre naturel, la loi de la causalité : « Si nul autre principe de détermination ne peut servir de loi à la volonté, que cette forme de loi universelle, il faut concevoir la volonté comme entièrement indépendante de la loi naturelle des phénomènes, c’est-à-dire de la loi de la causalité. Or cette indépendance s’appelle liberté, dans le sens le plus étroit, c’est-à-dire dans le sens transcendantal » (Critique de la raison pratique).
Voilà exactement la position de Kant quant au bonheur et à la morale. »
Mon ami se tut un instant, puis :
« Nous avons vu que pour Kant la morale consiste à faire passer des principes rationnels et purement abstraits avant les motifs sensibles, les circonstances, les émotions. Maintenant, laisse-moi te poser une question : existe-t-il, selon toi, une portion conséquente de l’humanité, disons la moitié, qui soit plus réceptive aux émotions qu’aux principes abstraits, qui réagisse exclusivement par rapport aux circonstances et par rapport à ce qu’elle ressent, faisant fi de l’impassibilité rationnelle kantienne ? Une moitié qui a du mal à s’investir dans des activités purement gratuites ? Une moitié, en un mot, qui juge tout de façon empirique et intéressée, qui compare, qui pèse, et qui se détermine exclusivement en fonction de son intérêt ? »
Un silence terrible s’établit dans la pièce, tandis qu’un frisson désagréable parcourut mon échine.
« Je ne souhaite pas poursuivre cette conversation, lui dis-je. Il faut que je m’en aille à présent ».
Je me levai, je pris mon manteau et je sortis de la pièce.