2 avril 2020

Nietzsche ou Léon XIII ?



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Je suis fasciné par la Belle Époque, me dit-il. La période qui s’étend de 1870 à 1914 est selon moi l’apogée de la civilisation occidentale. Les hystéries napoléoniennes sont enfin terminées, et l’Europe jouit de plus de quatre décennies de paix. Un raffinement inégalé se déploie dans tous les domaines : littérature, musique, peinture. S’il y a une époque où l’humanité était vraiment habitée par une quête esthétique et intellectuelle, c’est bien celle-là. C’est aussi une époque tragique, il faut le reconnaître. Cette aspiration de toutes les fibres de l’être vers un idéal inaccessible a brulé bien des cervelles, et il y a eu bien des martyrs du Beau : Van Gogh, Maupassant, Nietzsche, Louis II de Bavière, Baudelaire quelques années avant. Tous sont morts fous, ou suicidés. Tous avaient dédié leur vie à leur art, à leur idéal. S’il y a une époque où le diable a dansé sur terre, c’est bien celle-là. L’athéisme a été poussé à ses degrés ultimes, jusqu’au satanisme, à l’occultisme, à la nostalgie des vieilles légendes germaniques. Ces hommes avaient toute leur liberté, tout leur temps, tout leur loisir pour rechercher l’absolu, et ils le recherchaient partout sauf en Dieu.
Ah ! comme je comprends cette époque ! Comme je comprends Nietzsche en particulier ! On ne peut pas comprendre Nietzsche si l’on n’a pas visité ses lieux d’errance et de méditation. J’ai longtemps vécu dans le sud, j’ai vu la baie des Anges à Nice, j’ai refait l’ascension jusqu’au petit village d’Èze, promenade qui porte aujourd’hui son nom, et dont il parle dans Ecce homo. C’est là qu’il a vécu durant les années les plus douloureuses et les plus productives de sa vie. C’est là que les pages les plus brûlantes de Zarathoustra sont nées : « L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la première fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le troisième Zarathoustra — et j’avais ainsi terminé. Beaucoup de coins cachés et de hauteurs silencieuses dans le paysage de Nice ont été sanctifiés pour moi par des moments inoubliables. Cette partie décisive, qui porte le titre : Des vieilles et des nouvelles Tables, fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure d’Èze, bâti au milieu des rochers. »


Ah ! il faut avoir vécu cela… Il faut avoir médité des heures entières, complètement seul, sous un soleil écrasant, aveuglé par le bleu de la mer et par l’infini du ciel. Il faut avoir pesé toute l’histoire universelle, Rome et la Grèce, Parménide et Platon, dans un tel paysage, pour vraiment comprendre ce qu’a vécu Nietzsche. Là, l’absence de Dieu devient vertigineuse. Tous les désirs du cœur se fondent en une seule force invincible, nourrie par la splendeur de la nature, l’insoutenable pureté des paysages. La lumière et le temps se mélangent, la tristesse et la joie se haussent à des sommets à peine supportables, se confondent, au point que l’on ne sait plus si l’on est comblé ou désespéré. Oui, il faut avoir vécu cela…
Comme je comprends Nietzsche ! Comme je comprends cette quête éperdue d’un monde sans Dieu, sans morale, où l’idéal serait vécu dans l’instant, enfin possédé, enfin réalisé. C’est cette lumière qui les a rendus fous, ils ont tous vécu sur la Côte d’Azur, en Provence, tous les peintres, tous les écrivains. Aveuglés et brûlés par un amour sans objet. Oui, la vraie civilisation occidentale est méditerranéenne, depuis Homère jusqu’à Nietzsche. Tous les autres, les Parisiens, les Anglais, les Allemands, n’ont rien apporté, n’ont rien compris.

Je pensais à tout cela, l’autre jour, en me promenant dans le petit village de R… Je m’arrêtai devant une chapelle dédiée à la Vierge, surmontée de l’inscription : « O tu che di qui passi il capo inchina / Alla madre di dio del ciel regina. » Et c’est alors que je pensai à Léon XIII. Il a été pape de 1878 à 1903, c’est-à-dire pendant toute la période de productivité de Nietzsche. C’était un pape intellectuel, féru de lettres latines, qui a promulgué l’encyclique Æterni Patris, contre les déviations modernes et pour relancer l’étude de saint Thomas d’Aquin. Qui a été le plus heureux, le plus proche de la vérité, Nietzsche ou Léon XIII ? Nietzsche a vécu quelques années d’errance, dans une solitude totale, avec le sentiment d’être complètement incompris, au milieu de souffrances physiques et morales – c’est lui qui le dit – à peine soutenables. Il est devenu fou à quarante-cinq ans, et il est mort une dizaine d’années plus tard. Léon XIII, né en 1810, avait déjà trente-quatre ans à la naissance de Nietzsche. Il a passé sa vie dans la dévotion à la Vierge Marie (il a notamment encouragé la récitation du rosaire dans sa lettre apostolique Supremi Apostolatus Officio), et dans l’annonce de la Parole de Dieu. Il est mort à Rome, à quatre-vingt-treize ans, en 1903, près de quinze ans après l’effondrement de Nietzsche. Saint Pie X lui a succédé. Il est né en 1835, soit neuf ans avant Nietzsche. Il est mort en 1914, vingt-cinq ans après l’effondrement de Nietzsche, quinze ans après sa mort. Pendant que Nietzsche rêvait de détruire le christianisme, ces deux hommes ont traversé la même époque, dans la prière, dans le silence, dans la crainte de Dieu et l’amour de leur prochain (« Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on les aide encore à disparaître ! » écrivait Nietzsche dans son Antéchrist.) Ils n’ont pas vécu seuls, ils ont vécu au milieu d’une multitude de frères. Ils n’ont pas connu le désespoir, mais la dilection du cœur. Ils sont morts paisiblement, en pleine possession de leurs moyens, rassasiés de travaux et de jours, éperdus de gratitude et d’amour pour Dieu. Lequel de ces destins te semble préférable ?
Mon ami, que ces hommes n’aient pas vécu et ne soient pas morts en vain. L’humanité recherche sa propre puissance, sa propre glorification, et elle n’aboutit qu’au malheur et au désespoir. La voie juste, la voie droite et sainte a déjà été frayée par d’autres avant nous. Il n’y a qu’une seule issue au sein des ténèbres où nous nous agitons. L’humanité ne sera pas heureuse et apaisée, elle ne sera pas guérie de ses maux, tant qu’elle n’aura pas retrouvé sa vraie vocation, tant qu’elle ne se réconciliera pas avec Dieu, tant qu’elle ne s’humiliera pas dans l’adoration de la bienheureuse Vierge Marie et dans l’humble service de son glorieux Fils, Notre Seigneur, Jésus Christ. »

19 mars 2020

Trois souvenirs de ma vie urbaine

1. Il y a quelques années, je vivais à V... Un matin de janvier, sur le trottoir du trajet que j'empruntais tous les jours, je vis un pigeon mort. J'avais vécu à la campagne jusqu'alors, et quand il y avait une bestiole morte sur le chemin, crapaud ou autre, elle disparaissait au bout de quelques jours : les fourmis grouillaient autour et ne laissaient plus rien. Tous les matins, je passais à côté du pigeon, pensant que quelqu'un finirait par l'enlever. Mais personne ne l'enlevait, et il n'y avait pas de fourmis, pas la moindre. Chaque jour, le pigeon s'applatissait sur le trottoir, et il devenait de moins en moins perceptible. À la fin, il avait complètement disparu : il avait été mangé par le bitume.
2. Dans mon immeuble, à V..., il y avait une boîte aux lettres, avec écrit dessus : "Matthieu et Joéline". Le point du i de "Joéline" était un petit cercle. Un jour, je m'aperçus que l'étiquette avait été retournée : on voyait encore "Matthieu et Joéline" par transparence, de l'autre côté, avec le petit cercle. Mais sur la face exposée, maintenant, il y avait une autre inscription, il y avait juste écrit : "Matthieu". Joéline avait disparu.
3. Quelque temps après mon installation à C..., je m'étais acheté une pizza chez Pizza Hut. Au moment de la manger, je sentis un goût bizarre dans ma bouche, comme du papier brûlé. Je recrachai le morceau de pizza : je vis une petite tache noire, avec deux ou trois fils noirs qui se dressaient. C'était une mouche morte qui avait cuit en même temps que la pizza.

27 février 2020

Isaac Asimov : Les Robots



Lu Les Robots d’Isaac Asimov (1950), sans grand plaisir, je dois le reconnaître. Les nouvelles du recueil sont assez répétitives : un robot est confronté à un dilemme, une injonction contradictoire par rapport aux trois lois de la robotique, et la crise se dénoue une fois que la contradiction est mise à jour. C’est très ingénieux, mais ce sont fondamentalement des histoires à chute, donc toute la lecture est tendue vers le dénouement, et sans grand intérêt en soi (style neutre, pas de bifurcation, pas de twist). C’était la méthode d’Asimov, de son propre aveu : il savait d’où il partait et où il devait aboutir, et le travail d’écriture consistait à relier les deux points. C’est aussi ce qui m’ennuie souvent chez Lovecraft ; au contraire, chez Dick, chez Bukowski, les twists sont permanents, ce qui rend la lecture très divertissante.
Sur le fond, c’est bien entendu un livre brillant, un classique : toute notre réalité est déjà là, très précisément dépeinte quant à son essence : l’irruption de la technique transforme les humains eux-mêmes en robots, ramène le monde à la seule dimension de la fonctionnalité et de l’effectivité, les seuls événements sont dorénavant les dysfonctionnements qui enrayent la machine. Je ne connais pas assez l’œuvre d’Asimov pour me prononcer de manière certaine, mais tout cela a l’air de lui convenir assez bien. Comme Lovecraft, comme Kant, Asimov semblait être un homme essentiellement rationnel : pas d’histoire d’amour dans son livre (sinon une petite facétie humoristique), un style plat, neutre, une vision parfaitement objective de la réalité – Asimov était aussi et surtout, rappelons-le, un grand scientifique. Ces hommes-là sont sans doute les plus heureux, et leurs ouvrages vieillissent remarquablement bien. Mais enfin on peut trouver ça ennuyeux. Sans doute devrai-je lire d’autres ouvrages de lui pour me faire une opinion plus juste et plus précise. Mais ce type de science-fiction old school (également illustré par Clifford Simak qui a directement influencé Asimov) n’est vraiment pas le genre de fiction que je préfère.

20 février 2020

Fiodor Dostoïevski : Crime et Châtiment



Relu Crime et Châtiment, de Dostoïevski, que j’avais lu vers l’âge de seize ans. Pas mal de longueurs, surtout dans les scènes d’interrogatoire avec Porphyre, mais c’est le style de Dostoïevski : c’est par l’abondance de propos en apparence insignifiants qu’il atteint cette fameuse profondeur psychologique pour laquelle il est si réputé. L’esthétique classique lui est étrangère, c’est pourquoi j’ai souvent du mal avec lui, mais c’est aussi pourquoi il est si révolutionnaire.
La partie la plus frappante du roman reste pour moi, non pas le crime de Raskolnikov, ses causes et ses conséquences, mais bien le personnage de Svidrigaïlov. Le récit de sa dernière nuit, dans ce bouge misérable et mal famé, et de son suicide, m'avait pas mal perturbé à l’époque, et cela reste pour moi le passage le plus effrayant du roman. Dostoïevski a sondé des abîmes de noirceur avec une acuité vraiment troublante, des personnages de véritables damnés, sans aucun espoir, qui plongent au fond du gouffre en pleine conscience. Et sa grande force est de ne jamais souligner cela par des effets grandiloquents, mais de toujours représenter ces êtres comme des personnages mesurés, polis, calmes, et dont la noirceur absolue n’apparaît que lors de brefs éclats extrêmement dérangeants. Il va au fond de son sujet, aborde des sujets comme la pédophilie, l’assassinat d’enfants, qui sont sans doute ce que l’on peut imaginer de pire sur cette terre, et il le fait de façon à la fois très explicite et très succincte, ce qui rend la chose d’autant plus frappante. Il y a je ne sais quel noir secret dans cette récurrence du thème de la pédophilie chez Dostoïevski, et j’avais abordé ce sujet dans un article précédent.
Dostoïevski reste pour moi le premier romancier de l’ère moderne, et il n’est pas étonnant que le thème de la perte de la dignité de l’homme soit si présent chez lui. Il a parfaitement représenté le statut de l’homme dans un monde post-naturel et urbain : des êtres anonymes, écrasés par des forces primaires comme l’argent, les pulsions, les névroses, des êtres dont les aspirations ne trouvent aucune voie pour s’exprimer dignement, qui vivent et meurent sans que personne ne fasse attention à eux. Chez Dostoïevski, l’individu est souvent un déclassé : un ancien noble, un ancien bourgeois, qui a reçu une éducation conforme aux anciennes normes sociales et morales, et qui se retrouve plongé dans la lie de la Grande Ville. En cela, son diagnostic reste plus que jamais actuel.

11 février 2020

Réponse à Pacôme Thiellement

Cher Pacôme Thiellement, je me permets de vous répondre brièvement, puisque vous avez eu l’amabilité de rebondir sur mon dernier billet sur les réseaux sociaux. Rassurez-vous, je ne vais pas vous saouler ni me mettre en avant. Mais vous avez été franc, fair-play, et je ne veux pas laisser cela sans réponse.
Sur le christianisme, l’islam, je n’ai rien à reprocher à votre réponse. Ce sont des sujets sensibles que je n’aborde d’habitude jamais sous un angle polémique. Des choses m’ont agacé dans votre livre, vous m’avez répondu, restons-en là. Vous avez été clair, et je ne doute pas que vous ayez été sincère.
Vous savez, moi aussi ma mère est étrangère. Elle est polonaise. Jean-Paul II était un pape tout récent lorsque je suis né. Pour vous ce nom n’évoque sans doute rien, mais à l’époque, vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il représentait pour un peuple plongé dans le malheur, le vrai malheur, avec les files d’attente et les tickets de rationnement à la porte des épiceries, avec les opposants politiques en prison. C’était autre chose que les revendications des Gilets Jaunes, croyez-moi. Passons. Il a changé le monde, il a survécu à tout, alors je suis un peu touchy lorsqu’on représente les chrétiens comme des barbares et des assassins. Mais il y avait malentendu, ok, ok.
Pour le reste, oui, j’aime vos idées, j’aime votre personne, j’aime votre liberté et votre culture, mais je ne suis pas totalement conquis par votre style. À mon avis c’est la chose qui vous manque pour devenir un vrai grand écrivain (ce que vous ne souhaitez peut-être nullement devenir). Le vrai style français est très précis, très rigoureux, il dérive du latin, et le génie français a toujours soumis la passion à l’ordre et à l’harmonie. Concision. Clarté. Détachement. Musicalité. De grandes passions vous animent, mais la phrase doit rester brève, souveraine. Peut-être est-ce votre côté Sans-Roi… Un mot sur Nicolas Rey. Vous le comparez à Beigbeder. C’est l’impression qu’il donne vu de l’extérieur. J’ai lu quelques livres de Beigbeder. Je les ai détestés. J’ai lu tous les derniers livres de Nicolas Rey. Tous m’ont touché, rendu heureux. Oui, Nicolas Rey est un fêtard, un mondain. Il ne s’est pas économisé. Il a bu à toutes les coupes jusqu’à la lie. Maintenant son corps est brisé, c’est une épave. Mais il n’a pas triché. Comme Musset, comme Pierre Louÿs, il a voué sa vie au plaisir, et lui a tout sacrifié. Lisez ses derniers romans, vous les aimerez. Par certains côtés il vous ressemble, il est doux, maladroit, humble. Il a des côtés insupportables, mais il a été touché par la grâce. Et il écrit merveilleusement. Pour moi c’est lui le numéro un, même si c’est dans un genre mineur.
Une dernière chose : ne vous laissez pas bouffer par les réseaux sociaux. Moi je suis gentil, mais il y a des méchants aussi, des fourbes, des gens en manque d’attention ou de reconnaissance. Éteignez l’ordinateur. La vie est courte. Lisez des livres, regardez des films, écoutez de la musique, voyagez, aimez des femmes. Soyez heureux. Et ne gardez pas votre bonheur pour vous, mais rendez-le aux autres, dans vos livres, rendez-le à ceux qui sont moins favorisés par le sort. Mais ne répondez pas à tout le monde sur les réseaux.
Je me souviens de la fois où je vous ai vu pour la première fois. Ça devait être vers 2006-2007 dans l’émission de Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais. Je vous ai tout de suite remarqué. Vous avez raison, les premières années de ce siècle ont été atroces en France. Et vous avez été une bouffée d’air. Enfin de la liberté, de la profondeur, une superbe indifférence pour la politique et l’actualité glauque. Vous n’êtes pas totalement français, moi non plus, peut-être est-ce pour cela que nous ressentons certaines choses de la même façon. Restez tel que vous étiez alors, un esthète, un fan. Ne vous laissez pas rattraper par le sérieux. Et ne prenez pas la grosse tête. Il y a suffisamment de gens sérieux dans ce pays.
Pour ma part, je chroniquerai vos prochains livres ici, et je dirai franchement ce que j’en pense. Vous savez, vous n’êtes pas obligé d’utiliser les réseaux si vous voulez avoir l’amabilité de me répondre. Vous pouvez laisser un petit commentaire sous l’article, pas besoin d’être inscrit à quoi que ce soit. C’est un blog confidentiel et nul ne vous embêtera.
Vous rendez certaines personnes un peu moins malheureuses, même si vous n’êtes pas complètement dans la vérité. Vous avez compris que Dieu aime les faibles et les petits. Rares sont ceux qui comprennent cela de nos jours. Restez faible. Restez petit.

6 février 2020

Pacôme Thiellement : Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or



Lu Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or, de Pacôme Thiellement, avec plaisir et intérêt. Il s’agit d’un récit autobiographique, de confessions à la saint Augustin, mêlées de considérations plus vastes sur le sens de la vie et la marche du monde.
J’éprouve une véritable sympathie pour Pacôme Thiellement. Il est brillant, très cultivé, et surtout c’est un innocent, un enfant, complètement détaché de l’esprit de sérieux, de la politique, des responsabilités, etc. Il vit dans le monde de l’art, de la spiritualité, des cinéastes et des poètes, des mystiques et des saints. C’est la raison pour laquelle je le suis avec intérêt et bienveillance. Pourtant, certaines choses m’ont déplu dans son dernier ouvrage, et je ne dois pas les passer sous silence. Ceci n’enlève rien à l’estime réelle que j’éprouve à la fois pour l’auteur et pour son œuvre.
Tout d’abord, Pacôme Thiellement se dit gnostique, et il s’en prend, à plusieurs reprises, à ceux qu’il appelle les « chrétiens » (sans faire de distinction entre catholiques, protestants, orthodoxes, etc., ce qui dénote déjà un point de vue superficiel sur la question). Il évoque notamment les « crimes des chrétiens », l’ « insanité chrétienne », etc. Je suis désolé, mais c’est un peu facile. Pacôme Thiellement injurie les chrétiens parce qu’il sait qu’il ne risque rien en faisant cela. Mais il se garde bien de prononcer le mot « islam » ou le mot « musulman » dans son ouvrage, alors que les mêmes reproches qu’il adresse aux « chrétiens » pourraient s’appliquer, de la même façon, aux musulmans. Il reproche aux « chrétiens », par exemple, de manger de la viande. Il évoque l’agonie atroce des porcs sacrifiés dans les élevages, et il accuse : « Un chrétien mange de la viande. Mieux : il doit manger de la viande. (…) Ce n’est pas une question de goût ; ça n’a jamais été une question de goût. C’est une question de pouvoir.  » Mais la grande hypocrisie là-dedans, c’est qu’il limite ses accusations aux chrétiens, sans jamais évoquer l’islam (et à mon avis le choix du porc pour servir son argumentation n’est pas anodin). Come on, Pacôme, et les moutons qu’on égorge pour l’Aïd el-Kebir, et l’égorgement halal, sans étourdissement préalable, ça ne vous choque pas ? Mais ça, on préfère ne pas le dire… On préfère s’en prendre aux « chrétiens ». Lol, si vous me permettez. Un peu de cohérence dans l’argumentation, d’objectivité, tout simplement, aurait significativement accru la crédibilité de votre « combat ».
Il y a une autre chose qui m’a un peu déplu dans cet ouvrage, c’est l’abondance des préconisations générales et vagues, du genre : « nous devons avoir une pensée vaste, qui embrasse tout », « nous devons accepter nos limites, et les connaître comme telles », « nous devons aimer ce que nous aimons davantage que nous aimons ne pas aimer ce que nous n’aimons pas », « nous devons vouloir ce que nous voulons davantage que nous voulons ne pas vouloir ce que nous ne voulons pas », « nous ne devons pas nous plaindre ; nous devons nous améliorer », « nous ne devons rien lâcher », « nous devons faire notre vie à notre image », « nous devons boycotter impérativement tout ce qui nuit à la planète comme à notre moral », etc., etc. En tout, cette locution revient une quarantaine de fois dans l’ouvrage. Or ce n’est pas comme cela que ça marche. Quand on multiple les injonctions jussives de cette manière, ce que cela révèle, c’est bien l’inaccomplissement, la projection vers un avenir rêvé, l’impuissance à réaliser la chose hic et nunc, le vœu pieux. Le Bouddha a dit : « On doit se mettre soi-même sur la bonne voie avant d’instruire les autres. Le sage qui prêche d’exemple est à l’abri des fautes » (Dhammapada, 158). Cher Pacôme, c’est sur vous-même que vous devez travailler. Soyez un exemple vivant de ce que vous prêchez, et alors vous n’aurez pas besoin de prêcher (car c’est ce que vous faites, et je ne vous le reproche pas).
Au fond, je suis très différent de Pacôme Thiellement. Nous avons puisé à des sources différentes. Pacôme Thiellement est nourri de bande-dessinée, de l’esprit Hara-Kiri, du cinéma de Lynch, des spiritualités orientales et soufies, mais on sent que la véritable culture occidentale, dans son expression la plus pure et la plus authentique, et qui dérive des trois sources canoniques : la source biblique, la source grecque et la source romaine, on sent que cette culture classique lui est fondamentalement étrangère. Cela se voit à la scansion des phrases, à la rigueur de la syntaxe. Il suffit de comparer avec le style de Voltaire, de Baudelaire, de Gide, pour saisir ce dont je parle. Le titre même est significatif. La formule originale de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » est un alexandrin, et elle ne peut se lire qu’en respectant la scansion propre à l’alexandrin. La modification opérée par Pacôme Thiellement ruine toute la musicalité de la formule. On sent que le rythme sacré de l’alexandrin n’est pas prioritaire pour lui, qu’il a passé plus de temps à lire les gnostiques, les orientaux et Shakespeare que Racine et Victor Hugo. C’est la raison pour laquelle, sur le plan du style, je préfère un auteur comme Nicolas Rey, qui a un vrai sens de la musicalité de la phrase, une élégance innée dans ce domaine.
Tout ceci peut donner l’impression que je n’ai pas apprécié l’ouvrage. Mais la vérité est que je l’ai lu d’une traite, ou presque. Pacôme Thiellement se confie avec une rare franchise sur certains éléments douloureux de sa vie. C’est ce que j’apprécie tant chez lui : il ne triche pas, il est incapable de tricher, il est d’un seul bloc, tout entier dans sa quête de beauté et de bonheur. Il est esclave de ses émotions, mais comme tellement de ses contemporains, comme presque tout le monde à vrai dire, et chez lui cela vient directement de ses accointances gnostiques, il n’a pas accédé à l’incroyable liberté que permet l’objectivité biblique. Mais sa voix est unique, si douce, si sincère, si profondément empreinte de l’idéal grandiose qui l’habite. C’est un poète, un vrai poète. Certains auteurs peuvent écrire des milliers de lignes sans susciter un sentiment authentique chez leurs lecteurs. D’autres sont simplement ce qu’ils sont, et la magie émane de leurs textes, de leurs propos, d’une façon innée. C’est injuste, mais c’est comme ça. Et quand on tombe sur un de ces messagers des mondes inconnus, on ne peut qu’être entraîné, et on leur pardonne tout.

30 janvier 2020

Cinéma contemporain et jouissance esthétique



Le magazine Mad Movies de janvier a désigné Mad Max : Fury Road comme étant le meilleur film de la décennie 2010. Le film fait l’unanimité au sein de la rédaction, avec des qualificatifs sans équivoque : un « monument », une « monstrueuse proposition de cinéma », une « œuvre d’art totale », une « importance décisive dans l’histoire du 7ème art », « mon film préféré de tous les temps », « le cinéma a été inventé pour ce film », etc. Je me souviens très bien de l’incroyable unanimité critique au moment de la sortie du film, en 2015. J’ai pour ma part vu le film deux fois. J’ai été assez impressionné la première fois, mais sur un plan somme toute extérieur et superficiel. Au second visionnage, les défauts me sont apparus plus clairement, et l’irritation a pris le pas sur le reste. Mad Max : Fury Road est pour moi particulièrement représentatif des travers du cinéma contemporain, et c’est pourquoi je souhaiterais me baser sur ce film, dans cet article, pour énumérer quelques-uns de ces travers, en comparant le film de George Miller avec ceux d’un réalisateur emblématique du vingtième siècle : Stanley Kubrick.
La saturation sensorielle. Le postulat de base de toute la production cinématographique actuelle est le suivant : le cinéma est une affaire avant tout sensorielle. Il faut en mettre plein la vue, saturer tous les canaux disponibles, en l’occurrence l’ouïe et la vue. Dans Mad Max : Fury Road, ça n’arrête pas, on en prend plein les yeux, il n’y a pas de répit. C’est ce qu’on appelle « être immersif ». Ce postulat repose sur une erreur psychologique et anthropologique fondamentale. Au cinéma, comme dans une relation entre un homme et une femme, ce n’est pas ce qu’on montre, ce qu’on dit qui produit le plus d’effet, mais ce que l’on cache, ce que l’on laisse deviner. Le fait de dévoiler la chose ruine la tension, ramène ce qui est montré au rang de simple objet. C’est extérieur, le charme est rompu, le spectateur passif. On peut comparer la débauche visuelle des films récents avec l’extrême sobriété, presque l’austérité, des films de Kubrick. Que voit-on dans Full Metal Jacket ? Des dortoirs. Dans Shining ? Des couloirs vides. Combien de temps voit-on la créature xénomorphe dans Alien de Ridley Scott ? Moins de cinq minutes pour tout le film. Mais c’est précisément ce qui produit l’effet si puissant de ces classiques du cinéma : la tension est constante, l’imagination a toute latitude pour se déployer.
Ce qui est dit, ce qui est montré, est moins puissant que ce qui est suggéré. C’est là une règle de base que tous les réalisateurs devraient avoir en tête. On trouve dans le cinéma de Kubrick d’incroyables ellipses qui illustrent cette vérité. Toute la fin de 2001, l’Odyssée de l’espace est muette ; tout le récit de Bill à Alice, à la fin d’Eyes Wide Shut, est coupé, on n’en entend pas un mot, on passe directement à l’après, on est libre d’imaginer ce que l’on veut. Le plaisir esthétique est décuplé, car, lorsque ces procédés sont bien menés, ils suscitent une véritable implication du spectateur, qui est amené à convoquer ses propres fantasmes, sa propre histoire, pour boucher les trous. Le film ne considère pas le spectateur comme une simple machine réceptive, il lui laisse la place pour s’insérer dans le film, il le force à solliciter sa propre intelligence, sa propre sensibilité, ce qui est la source d’un des plaisirs esthétiques les plus intenses et les plus purs que l’on puisse ressentir.
Ce qui vaut pour le discours vaut de la même façon pour l’image. Le cinéma n’est pas un art visuel, un art statique, mais fondamentalement un art temporel, dynamique. Il ne s’agit pas de la stupeur ou de l’admiration provoquée par une image, mais de l’émotion globale générée par la succession de celles-ci. C’est pourquoi la profusion visuelle nuit en définitive à l’effet global : l’œil s’attache à l’écran et le ressenti multidimensionnel que permet le cinéma – semblable à celui de la vie – est ramené à la seule dimension visuelle. Ici encore, évoquons la sobriété de Shining, volontairement anti-baroque, mais si traumatisant dans son rythme, dans ses effets de ralentissement et d’accélération, bref dans sa grammaire purement cinématographique.
C’est au même contresens esthétique et anthropologique que l’on peut ramener la tendance actuelle à montrer des jolies femmes dans les films. Une fois de plus, Mad Max : Fury Road tombe à pieds joints dans le panneau. Les réalisateurs montrent des jolies filles pour susciter une réaction libidinale primaire. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’ils détruisent ainsi l’implication émotionnelle du spectateur, une fois de plus ramené au rang de récepteur passif. C’est ce que Kubrick avait parfaitement saisi. Il suffit de comparer Shelley Duvall dans sa version de Shining avec l’actrice qui joue Wendy dans la version de 1997 pour la télévision. Dans le Shining de Kubrick, Wendy est une jeune mère de famille, dénuée de toute dimension érotique. Le spectateur n’est pas distrait de l’émotion fondamentale qu’il doit ressentir : la peur. Même chose pour Jamie Lee Curtis dans Halloween, Sigourney Weaver dans Alien ou Neve Campbell dans Scream. Le spectateur peut s’identifier, il est embarqué dans l’histoire. Au contraire, le fait de montrer des jolies filles dans les films d’horreur, comme Jennifer Love Hewitt dans Souviens-toi… l’été dernier, produit une véritable disjonction cognitive. On veut en mettre plein la vue, mais on brouille le message, on brise le détachement indispensable à toute expérience contemplative, on détruit l’illusion référentielle, on convoque les instincts primaires, on transforme le film en clip vidéo. Des chefs-d’œuvre comme Usual Suspects ou Reservoir Dogs, avec des castings exclusivement masculins, seraient sans doute impossibles à tourner aujourd’hui.


La redondance sensorielle. Cet aspect rejoint le précédent. En voulant générer la même émotion à travers plusieurs canaux sensoriels, on cherche à saturer le spectateur, à lui imposer lesdites émotions. Et c’est l’effet contraire qui se produit. Les musiques effrayantes, oppressantes, ou contraires euphoriques, soulignent l’artificialité du processus, l’univocité du message, et expulsent le spectateur du film. C’est le procédé inverse que l’on trouve employé à de multiples reprises chez Kubrick : le son contredit l’image, l’infléchit dans un sens plus dérangeant, plus ironique, plus complexe que le sens immédiat. Lorsque Jack, après avoir défoncé à la hache la porte de la salle de bain dans Shining, s’écrie : « Here’s Johnny ! » (reprenant un gimmick d’un célèbre talk-show américain de l’époque), lorsque Alex chante « Singing in the rain » au moment de violer la femme de l’écrivain, ou lorsqu’on montre les recrues de Full Metal Jacket se faire raser le crâne sur une sirupeuse musique country, le spectateur est tiré de son apathie, de ses pures fonctions réactives, il est dérangé dans ses repères émotionnels qui sont dès lors fortement activés, il devine que quelque chose d’inhabituel se passe, il cherche à comprendre, bref il est plongé dans une authentique expérience esthétique.
L’absence d’ambiguïté morale. La chose la plus insupportable, dans Mad Max : Fury Road, est sans doute le pompeux message moral du film, le caractère complètement binaire des personnages. On a d’un côté le groupe de femmes qui représente la quête de justice, de liberté, de dignité, le bien à l’état pur, et de l’autre la horde de sauvages, bestiaux, barbares, atroces. Cela seul suffit à motiver mon appréciation négative du film. La vie n’est pas morale, et l’art encore moins. Quand on veut me forcer à penser quelque chose, j’ai tendance à penser le contraire. La bipolarité morale, dans un film, est un signe de paresse, de conformisme, d’incompréhension des ressorts esthétiques fondamentaux. On est moral, c’est-à-dire faux, pontifiant, chiant. Chez Kubrick, c’est le contraire que l’on observe : ses personnages sont toujours ambigus. Même le psychotique Jack Torrance a des côtés attachants : il est drôle, il aime son fils, il veut le bien de sa famille, mais il est rattrapé par des forces qui le dépassent. Même chose pour Alexandre DeLarge dans Orange Mécanique : lui aussi est drôle, intelligent, dégourdi, plus sympathique au final que les représentants des forces de l’ordre chargés de le « soigner ». C’est cette ambiguïté qui est le signe du caractère proprement artistique de l’œuvre. Ici encore, on laisse au spectateur la liberté de se prononcer, on l’engage à sortir de son confort intellectuel, à remettre en cause ses a priori moraux. Et le plaisir qui en découle est incomparablement supérieur à celui que l’on éprouve à voir des bonnes femmes (ou des bonshommes) pontifier en gros plan.
Tout ceci illustre bien, je l’espère, que le cinéma actuel est en proie à une véritable régression sur le plan esthétique. En considérant le spectateur comme une pure machine sensible, en supprimant les couches implicites du récit, en niant la puissance des connotations et des évocations, en négligeant l’intelligence et la sensibilité du spectateur au profit de ses instincts primaires et de ses fonctions animales de réponse à un stimulus, on ramène le cinéma à une mécanique, on tue la partie vivante de l’art. C’est là le paradoxe des nouvelles normes esthétiques : elles visent désespérément à susciter l’émotion, et elles finissent par ne générer que de l’ennui. Tout ceci repose en définitive sur un profond mépris du spectateur, considéré comme prévisible, interchangeable, manipulable. Or l’authentique plaisir cinématographique est l’inverse de cette mécanique émotionnelle primaire : il naît d’une contemplation distanciée à l’égard des événements. Et si cette contemplation est si jouissive, c’est justement parce qu’elle est impossible dans la vraie vie, dans laquelle nous sommes toujours engagés d’une façon ou d’une autre. Le cinéma doit être un espace de liberté, d’ambiguïté, d’implication personnelle, et non de réactivité mécanique. Si vous considérez que Mad Max : Fury Road, ou Interstellar, ou The Tree of Life sont de bons films, alors vous ne savez pas ce qu’est le vrai plaisir cinématographique.

16 janvier 2020

Jésus-Christ était-il gentil ?



La christologie est le parent pauvre de la théologie moderne. Par un souci d’œcuménisme sans doute, de rapprochement avec l’islam et le judaïsme, pour promouvoir une conception de Dieu susceptible d’être partagée par le plus grand nombre, on a effacé petit à petit la figure du Christ des discours religieux. Or il est absolument capital pour le chrétien de se faire une conception juste du Christ, puisque c’est en Christ que nous ressusciterons (1 Co 15, 22). Le flou n’est pas permis en cette matière, sous peine de passer à côté de tous les fruits de la Révélation. C’est seulement en voyant le Christ tel qu’il est que nous pourrons voir le Père (« Qui m’a vu a vu le Père », Jn 14, 9). Or, en examinant les représentations modernes du Christ, on constate ce qu’il faut bien appeler un contre-sens complet quant à sa personne. Qu’est-ce que le Christ pour nos contemporains ? Le Christ, pour nous, c’est Jim Caviezel dans La Passion du Christ de Mel Gibson : un homme incroyablement bon, parfaitement innocent, par ailleurs beau, noble, etc. En deux mots : une vision purement anthropocentrique. (Je me souviens qu’en voyant le film en 2004 j’avais instinctivement senti combien il était foncièrement anti-biblique dans son contenu.) Voilà ce qu’est le Christ pour nous : une version améliorée de nous-mêmes. Mais est-ce bien là ce que nous disent les textes ? Le Christ était-il gentil, tout simplement ? Au commencement de cet article, j’aimerais citer un passage de l’évangile de Matthieu (Mt 15,21, mais il y en aurait beaucoup d’autres du même genre). Jésus était alors hors de Judée, dans la région de Tyr et de Sidon, lorsqu’il est abordé par une Cananéenne : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David : ma fille est fort malmenée par un démon. » Jésus ne répond pas. Ses disciples l’interpellent : « Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris.  » Jésus leur dit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la tribu d’Israël.  » La Cananéenne insiste, supplie, se jette à ses genoux. Jésus poursuit son chemin, inflexible : « Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » La Cananéenne rétorque : « Oui, Seigneur ! et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ! » Alors Jésus lui répondit : « Ô femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir ! » Et nous pourrions citer d’innombrables passages des évangiles dans lesquels Jésus se montre dur (Lc 11, 23), menaçant (Mt 11, 21), violent (Mt 21, 12), insultant (Mt 17, 17), vindicatif (Mc 11,12), etc. Nous laissons au lecteur le soin de vérifier par lui-même pour ne pas alourdir la démonstration.
Tout ceci n’est pas accessoire, la « méchanceté » de Jésus est un des attributs fondamentaux de sa divinité, selon la conception biblique. Nous sommes en grande partie tributaires d’une vision grecque de l’idéal divin (ordre, harmonie, calme, etc.), car les Pères de l’Église étaient imprégnés de platonisme, de néo-platonisme et de stoïcisme, bref, de philosophie grecque. Mais telle n’est pas la conception biblique de Dieu. Jésus est « fils de David », issu de la tribu de Juda, il est le « nouveau Moïse » (He 3, 2), le « nouvel Abraham » (Rm 4). Or, le point commun de tous ces prédécesseurs et ancêtres du Christ, c’est bien ce que nous appelons, dans notre langage, la « violence », et ce que les auteurs bibliques, plus réalistes, considéraient tout simplement comme la réalité de la vie dans le monde tel qu’il est. Abraham nous est d’abord présenté comme un guerrier (cf. l’épisode de la campagne contre les quatre rois, Gn 14), Moïse et David commencent leur carrière par un meurtre (Ex 2, 12 ; 1 S 17, 50), Juda, dont est issu le Christ, est présenté comme « un jeune lion » (Gn, 49, 9). C’est très précisément parce qu’ils étaient capables de transgresser la frontière entre le bien et le mal que tous ces hommes ont été choisis par Dieu. Le mot « bien », le mot « vertu » ne figurent quasiment jamais dans le Nouveau Testament, encore moins dans les évangiles. C’est nous qui sommes obsédés par la morale, mais le Christ ne se définit pas comme bon, il rejette explicitement cette dénomination : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul » (Mc 10, 18). Pour comprendre le rôle du Christ, il ne faut pas considérer ses actions, ses paroles, volontairement paradoxales et contradictoires, ni même ses miracles. Ce n’est pas parce qu’il fait des miracles que Jésus est le Christ, nous sommes appelés nous aussi à opérer des miracles, et même de plus grands encore que ceux du Christ (Jn 14, 12). Non, Jésus est le Christ parce qu’il est le fils de Juda, le fils de David, parce qu’il transgresse les règles humaines et religieuses, parce qu’il est le dépositaire unique de la volonté divine, parce qu’il impose sa volonté par sa seule parole (« Viens, suis-moi »). Il possède dans sa plénitude l’attribut premier de la divinité biblique, qui n’est pas la gentillesse, mais l’autorité. Quand Jésus parle on se tait, on écoute, on obéit.
Ceci posé, quel doit être le positionnement du chrétien contemporain à l’égard du Christ ? L’homme moderne n’agit que par imitation, et le comportement instinctif du chrétien moderne à l’égard du Christ est donc ce que l’on a appelé, depuis longtemps déjà, l’imitation de Jésus-Christ. C’est là une attitude certes louable, nécessaire sans doute, mais nullement suffisante. Il faut bien comprendre le sens de la venue du Christ : c’est la reconnaissance que le « Tout-Autre », le transcendant absolu, Celui que l’on ne pouvait pas voir sans mourir (Ex 33,20), a assumé notre nature, dans toutes ses dimensions, y compris celle de la mort ignominieuse, et qu’il nous a en cela ouvert le chemin de la réconciliation avec le Père. Le Christ est un don du Père, il est la manifestation définitive de la miséricorde divine, le seul chemin d’accès à Dieu dans nos vies étouffées par le péché. C’est cela qui compte, c’est cela que saint Paul ne cesse de répéter dans ses épîtres, et non ses actes, ses paroles ou ses miracles, dont Paul, c’est suffisamment extraordinaire pour le souligner, ne dit jamais rien dans ses textes, pas une seule fois. Réduire le Christ à sa morale, c’est donc passer complètement à côté du salut qu’il nous offre, et qui consiste dans le don de l’Esprit, nullement dans les œuvres, insuffisantes en elles-mêmes (Ep, 2, 8). Le Christ n’est pas gentil, admirable, il n’est pas une version meilleure de nous-mêmes. Il est autre, tout autre, nous ne devons pas le juger selon nos critères, mais accepter sa venue dans nos vies, répondre à son appel, le suivre pour recevoir ses dons et l’accompagner dans sa destination ultime : la Gloire future, le Royaume des Cieux.