11 octobre 2018

La mort de John William Godward



John William Godward est un peintre néo-classique anglais qui s’est suicidé le 13 décembre 1922 à l’âge de soixante-et-un ans. Face à la montée inexorable des avant-gardes artistiques et à la perte d’influence de son art, il aurait déclaré : « Le monde n’est pas assez grand pour Picasso et pour moi. »
Cet événement me touche comme s’il avait une résonance personnelle, car j’y vois le signe prophétique d’un basculement de civilisation. Pendant deux millénaires, la période historique qui s’est étendue de l’élaboration des poèmes homériques à la mort de Marc Aurèle a constitué un réservoir inépuisable d’inspiration, d’idéal et de rêveries pour les artistes et les penseurs de l’Occident. L’Antiquité apparaissait comme une période bénie, l’âge humain par excellence, à la fois noble et sauvage, où toutes les dimensions de la vie avaient été poussées à leur paroxysme : l’harmonie, mais aussi la sauvagerie ; la beauté, mais aussi la cruauté ; la raison, mais aussi le chant et la lyre ; à la fois Mars et Vénus, Athènes et Sparte, les parfums capiteux de l’Orient et les tables de la Loi de l’Occident. C’était une période close, complète, mise à la disposition de tous, pour l’éternité. Andromaque de Racine, Platée de Rameau, La Légende des siècles de Hugo, La Mort de Socrate de David, toute œuvre d’art n’était au fond qu’un reflet de cet âge d’or.
John William Godward a partagé cette foi. Il a poussé le culte de l’Antiquité à un degré de perfection qui frappe tous ceux qui se trouvent face à ses toiles. Et il a vu son monde s’écrouler. Pour la première fois depuis l’avènement de la civilisation occidentale, nous vivons dans un monde pour lequel l’Antiquité ne signifie rien de spécial, n’est qu’un âge comme les autres. John William Godward ne l’a pas supporté, et il s’est suicidé. Picasso, lui, a continué à peindre pendant cinquante ans. Il est mort à Mougins le 8 avril 1973 à l’âge de quatre-vingt-treize ans.
Lecteur, oublie Hector et Penthésilée, et retourne à ton iPhone.

4 octobre 2018

Michel Houellebecq : Extension du domaine de la lutte



Lu, pour la première fois de manière suivie et intégrale il me semble, Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellebecq. Je m’en souvenais du reste fort bien. Je l'ai relu avec plaisir, intérêt, admiration même. C’est là un classique de notre époque, à n’en pas douter. Lucidité, netteté du style, humour désabusé toujours sous-jacent, le meilleur de Houellebecq, fécondé par la souffrance et le combat, avant qu’il ne tombe dans ses confortables et un peu vaines rengaines réactionnaires.
Ce qui ressort de manière flagrante du roman, c’est l’absolue inadéquation entre le monde moderne et les aspirations réelles de l’homme. Houellebecq appuie sans cesse, et avec un art consommé, sur le prosaïsme intégral et destructeur du monde qui nous entoure. Il cite le Schéma directeur du plan informatique du ministère de l’Agriculture, les boîtes de thon Saupiquet, etc. Rien qui parle à l’homme, rien qui offre le moindre sens à son existence. Et dans cet univers où les valeurs ont été éradiquées, une seule force subsiste, un seul horizon demeure, le désir, pure mécanique dans un monde mécanique, suprême aliénation dans un monde d’aliénations. Tout cela est très cohérent, plus que jamais actuel.
Au fond, Houellebecq est (ou était) un authentique humaniste. La formation chrétienne est patente. Mais, en plaçant le désir, la sexualité et l’« amour », puis, dans un second temps, la problématique identitaire au centre de son propos, il est retombé dans les obsessions de la société, il n’est pas allé au bout de son parcours d’affranchissement. Sans doute ses livres en sont-ils plus intéressants, sans doute cela lui fait-il gagner des lecteurs. Mais après avoir entrouvert la porte de la prison, et à l’instant où celle-ci est devenue pour lui plus confortable, il s’est empressé de s’y calfeutrer, au milieu des coussins et des effluves apaisants. Le monde libéral-libidinal est toujours aussi violent, toujours aussi inhumain, mais plus pour lui.

27 septembre 2018

Le philosophe le plus dangereux de l'histoire


Relu l’autre jour quelques passages du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, consacrés à la métaphysique. Pour Schopenhauer, il n’y a pas de métaphysique à proprement parler, toute philosophie authentique est cantonnée dans le cadre strict de l’expérience du monde qui nous entoure : « [La métaphysique] demeure donc immanente, non transcendante. Et en effet elle ne se détache jamais entièrement de l’expérience ; elle en est la simple explication et interprétation, puisqu’elle ne parle de la chose en soi que dans ses rapports avec le phénomène. » « La philosophie est essentiellement la science du monde ; son problème, c’est le monde ; c’est au monde seul qu’elle a affaire ; elle laisse les dieux en paix, mais elle attend, en retour, que les dieux la laissent en paix. » (Le Monde comme volonté et comme représentation, suppléments, chapitre 17).
Il y a dans ces quelques formules toute l’explication du caractère réellement nocif de la philosophie schopenhauerienne. La nature est le seul absolu pour lui ; au lieu d’ouvrir des perspectives à l’homme (vers le progrès, la transcendance, l’avenir, etc.) il l’enferme dans le vase clos du monde, avec ses misères et ses constantes. Dès lors, aucune issue, sinon le néant, le suicide, la mort. Et, de fait, lorsque l’on se penche de près sur l’influence de Schopenhauer, on n’y trouve que des cas tragiques :
Nietzsche a beaucoup lu Schopenhauer. Il a souffert de bipolarité aiguë toute sa vie avant de sombrer dans la folie en janvier 1889.
Maupassant a beaucoup lu Schopenhauer. Il a fait une tentative de suicide en janvier 1892 avant de sombrer dans la folie.
Hitler a beaucoup lu Schopenhauer. Il avait son buste sur son bureau et avait emporté Le Monde dans les tranchées de la Grande Guerre. Après quelques années en politique, il s’est suicidé en avril 1945.
Cioran a beaucoup lu Schopenhauer. Il a vécu comme un marginal toute sa vie, sans travailler, avec de graves crises d’insomnie, et a fait du suicide un thème central de son œuvre.
Houellebecq a beaucoup lu Schopenhauer. Il a souffert toute sa vie de dépression et en a fait un thème central de son œuvre.
La lecture prolongée et assidue de l’œuvre de Schopenhauer est une des expériences les plus destructrices qui soient. Elle sape l’espoir, la croyance en la spécificité de chaque individu, en l’utilité de l’action, en la réalité de valeurs morales et spirituelles. Elle laisse derrière elle un champ de ruines.

20 septembre 2018

Philip K. Dick : Le Maître du Haut Château


Lu Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. Œuvre ardue, très originale, ouverte, polysémique, très inconfortable pour le lecteur qui ne retrouve aucun de ses repères narratifs. Les thèmes les plus variés s’entrecroisent : un monde où les nazis auraient gagné la Seconde Guerre mondiale, où la Californie serait occupée par les Japonais, mais aussi des réflexions autour du Yi King, et d’autres choses dont on ne sait pas trop ce qu’elles viennent faire là, comme la vente d’artefacts américains datant de la guerre de Sécession, la fabrication artisanale de bijoux plus ou moins porteurs d’énergie spirituelle, etc. Les personnages évoluent sans se croiser, il n’y a pas d’unification du récit. Ce que Dick a saisi à travers ce perpétuel décentrement, c’est l’essence même du monde moderne, la fragmentation de l’être, tiraillé entre une multitude de puissances parcellaires et inaccomplies : la politique, le sexe, la technique, les affects, la ville, autant de puissances qui s’entremêlent et voilent l’unité primordiale, désormais inaccessible. Dick a renoncé à la facilité de s’enfermer dans un système unique et globalisant, il a affronté la réalité dans son intrinsèque incomplétude. Honnêteté foncière de cette œuvre, et courage de son auteur qui bousculait les habitudes. J’y reviendrai sans doute, mais je dois reconnaître que je n’ai pas pris beaucoup de plaisir à cette lecture.
Il y aurait beaucoup de choses à tirer du Maître du Haut Château, mais j’en retiendrai une, qui constitue à mon sens une des principales clés de lecture de l’œuvre. Dick nous dépeint un monde où les nazis ont gagné. Mais ce fait cause un malaise sourd, comme s’il n’était pas réel. Il y a d’ailleurs un mystérieux roman, Le Poids de la sauterelle, qui dépeint un monde alternatif, où les Alliés ont finalement remporté la guerre, contre les Allemands et les Japonais. A la fin du livre, Julia rencontre l’auteur, un certain Hawthorne Abendsen, et effectue un tirage du Yi King en sa présence, lequel donne l’hexagramme Tchung Fu, La Vérité Intérieure. Et Julia conclut que cela signifie que le livre d’Abendsen exprime la vérité, à savoir que les Allemands ont en réalité perdu la guerre. Il y a là un effet vertigineux. Car ce que Dick induit par cette double uchronie, c’est que nous sommes exactement dans la situation des personnages de son roman : les Alliés ont gagné en apparence, mais en réalité, en profondeur, c’est l’idéologie nazie qui a triomphé. On retrouve là la thèse d’un article de Jacques Ellul, signé au lendemain du conflit et intitulé : « Victoire d’Hitler ? » Ellul écrivait : « Victoire d'Hitler, non pas selon les formes, mais sur le fond. » Et, de fait, qu’est-ce que le monde dans lequel nous vivons, le monde dans lequel Philp K. Dick a lui aussi vécu, ce monde où l’État et la politique sont dotés d’une valeur sacrée, ce monde des masses, des grands rassemblements populaires, de l’information continue, de la tyrannie du visible et de l’émotion, de la communion artificielle et imposée, sinon, très précisément, le monde dont Hitler et les nazis ont rêvé ?

7 septembre 2018

Quentin Tarantino, la vengeance et le pardon



Pulp Fiction est plus qu’un film. Par-delà la virtuosité artistique et le souffle jubilatoire qui s’en dégagent, il y a dans cette œuvre toute une philosophie de l’existence, une philosophie de la liberté par rapport aux circonstances, de la « coolitude » pourrait-on dire, qui m’a profondément marqué et sur laquelle je reviendrai peut-être une autre fois. Mais c’est un autre thème que je veux traiter aujourd’hui, un thème central, à la fois du film et de toute la production de Tarantino : celui de la vengeance.
Rappelons brièvement l’histoire : Jules et Vincent se rendent dans un appartement miteux pour éliminer des associés de leur patron Marsellus, lesquels lui ont dérobé une mystérieuse mallette. Jules récite un passage de la Bible centré sur la colère divine (Ézéchiel tourné à sa sauce), tue les associés véreux et récupère la mallette. C’est alors qu’un miracle se produit. Un troisième larron surgit des toilettes et vide son chargeur sur Jules et Vincent. Pas une balle ne les atteint. Le troisième larron une fois envoyé rejoindre ses deux camarades, Jules s’arrête et demande à Vincent de reconnaître qu’il s’agit d’un miracle : « We just witnessed a miracle, and I want you to fucking acknowledge it ! » A partir de ce moment, qui est, dans la chronologie réelle (mais non dans celle du film), le point de départ du récit, une logique radicalement nouvelle, surnaturelle pourrait-on dire, se met en place : celle du pardon plutôt que celle – attendue, surtout dans le milieu de petits malfrats du film – de la vengeance. Dès lors, comme en une réaction en chaîne, tout le monde pardonne à tout le monde : Wolfe et Vincent finissent par se serrer la main, Jules épargne Ringo et Yolanda, Vincent tope avec Mia en signe de pardon pour la situation délicate dans laquelle elle l’a placé, Butch va sauver son ennemi Marsellus au lieu de le laisser dans la cave où il est en train de se faire sodomiser. L’ordre de la grâce succède à celui de la nature.
La puissance libératrice et vivifiante qui anime le film entier est celle du pardon, qui, selon la théorie bien connue, est la seule voie capable d’ouvrir un avenir à travers les mailles d’acier de la causalité spontanée. Ceci s’exprime dans la dernière scène, superbe, au cours de laquelle Jules et Vincent quittent le bar, sans y avoir fait une seule victime, par une porte grande ouverte sur un ciel matinal et immaculé, au son d’une musique funk.
Pulp Fiction est donc l’histoire d’une conversion, exprimée comme telle : « What is significant is I felt God's touch, God got involved. If you wanna play blind man, then go walk with a Shepherd. But me, my eyes are wide fucking open. I can't go back to sleep. »
Et ce qu’il y a d’étrange et d’attristant, c’est que toute la filmographie de Tarantino qui suivra prendra précisément le contre-pied de cette logique : de Kill Bill à Django Unchained en passant par l’horrible Unglourious Basterds, il n’y sera question que de vengeance, de façon obsessionnelle. Le moment de grâce est passé, les lois de la nature reprennent leur cours.
Pulp Fiction est donc le moment, unique peut-être dans l’histoire de la culture populaire, où la puissance émotionnelle du cinéma n’a pas été mise au service de nos instincts primaires (« Fear and Desire »), mais au service de la vérité. En tant que reflet de cette vérité éternelle, il est tout naturel que le film ait atteint un statut particulier, quasiment sacré, un statut de film culte.