5 novembre 2020

L’Église catholique est-elle fidèle à l’héritage de Jean-Paul II ?



Né il y a cent ans, mort il y a quinze ans, Jean-Paul II a marqué de son empreinte l’Église catholique, qui l’a canonisé en 2014, avant, peut-être, de le déclarer docteur de l’Église, voire co-patron de l’Europe, comme le souhaitent certains membres de l’épiscopat polonais. Il semble donc que l’Église romaine a pleinement rendu hommage à Karol Wojtyla, et su recueillir les fruits multiples de ce pontificat hors normes. Pourtant, à y regarder de plus près, ne trouve-t-on pas de nombreux signes, discrets, mais révélateurs, qui témoignent d’une certaine prise de recul par rapport à l’enseignement de ce pape ? La crise actuelle de l’Église catholique n’est-elle pas en partie due à cet oubli ?
Jean-Paul II, on le sait, a beaucoup produit. À la fois grand philosophe et grand mystique, ascète, sportif, miraculé, il a traité de quasiment tous les domaines de la vie religieuse, intellectuelle et sociétale : sur ses quatorze encycliques, trois sont consacrées aux différentes personnes de la Trinité, d’autres sont consacrées à la morale, à la défense de la vie, aux rapports entre foi et raison, au travail dans le monde moderne, à l’action sociale de l’Église, etc. Une pensée extrêmement profonde, documentée, qui puise sa richesse dans la prière et la vie de la foi, et pas seulement dans les livres. Le massif est très imposant. A-t-il été reçu à sa juste mesure ?
Dans sa première encyclique, Deus caritas est (2005), Benoît XVI cite le philosophe Friedrich Nietzsche dès le troisième paragraphe. C’est, à ma connaissance, la première fois que ce penseur est cité dans une encyclique catholique. Jean-Paul II, lui, n’est cité que deux fois dans tout le texte, et pas avant le chapitre 27. Jean-Paul II avait pour sa part rendu hommage à son prédécesseur Jean-Paul Ier dès le second paragraphe de sa première encyclique, Redemptor hominis.
Ceci est-il vraiment si important ? Jean-Paul II n’a-t-il pas été canonisé dès 2014, neuf ans après son décès, ce qui est un délai record ? Là encore, il semble que l’Église ait voulu diminuer la portée de l’hommage, en partageant cet honneur entre deux papes, puisque Jean XXIII, l’initiateur du concile de Vatican II, a été également été canonisé ce jour-là (c’est la fameuse messe des quatre papes). Jean-Paul II n’est pas fêté le jour de sa mort, le 2 avril, mais au cœur de l’automne, le 22 octobre, anniversaire de sa messe d’intronisation - peut-être pour ne pas associer son culte à la célébration de la semaine sainte et du temps pascal. A-t-on voulu éviter que ne se développe un culte de la personnalité, alors que Dieu est le seul à qui l’on doive rendre un culte ?
Tout ceci est symbolique, dira-t-on, l’Église ne pouvait pas faire plus, elle a même dédié une chapelle de la basilique Saint-Pierre à la sépulture du pape. Oui, mais lorsque l’on étudie l’enseignement des papes qui lui ont succédé, y retrouve-t-on la marque de Jean-Paul II ?
Jean-Paul II, on le sait, est le pape qui a fait entrer l’Église dans le troisième millénaire (l’image du pape ouvrant la Porte Sainte est restée dans les mémoires). Dans sa lettre apostolique Novo millennio ineunte (2001), il a tracé un chemin clair pour l’Église du vingt-et-unième siècle : « repartir du Christ », replacer « la contemplation du visage du Christ » au cœur de la vie chrétienne. La prière et la contemplation silencieuse du Saint-Sacrement ont occupé une place très importante dans l’existence du souverain pontife, qui a discerné dans l’Occident moderne une « exigence renouvelée de méditation » (Rosarium Virginis Mariae, 28). Appelant à renouer avec « la grande tradition mystique de l’Église », il a souhaité que les communautés chrétiennes s’engagent dans le nouveau millénaire en devenant « d’authentiques écoles de prière » (Novo millennio ineunte, 33).
Benoît XVI, François ont-ils appelé à suivre ce chemin ? François a consacré une exhortation apostolique à la sainteté : Gaudete et exsultate (2018). Il prône une conception ouverte, active, chaleureuse de la sainteté, contre les tentations d’une Église « auto-référentielle ». Il énonce notamment le postulat suivant : « Il n’est pas sain d’aimer le silence et de fuir la rencontre avec l’autre, de souhaiter le repos et d’éviter l’activité, de chercher la prière et de mépriser le service » (n° 26). Pour être tout à fait juste, François condamne également l’activisme et la frénésie du monde moderne, et appelle à se recentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire Dieu. Mais ce qu’il semble avoir placé au cœur de sa prédication, ce n’est pas la personne du Christ, solitaire et dépouillée, mais la prise de conscience des enjeux planétaires, sous un angle peut-être plus politique que véritablement spirituel.
Ces quelques réflexions ne visent pas à diminuer ou à dénigrer qui que ce soit. Elles aspirent simplement à pointer un certain oubli qui semble s’être installé quant à la mémoire de Jean-Paul II. Jean-Paul II a fait entrer l’Église dans le vingt-et-unième siècle, au prix de beaucoup de souffrances et de sacrifices. Il a tracé un chemin clair pour celle-ci, un chemin exigeant, qui puise aux sources de la Révélation chrétienne, sans négliger aucun des apports des siècles qui ont suivi. L’Église s’est-elle vraiment et résolument engagée sur ce chemin ? L’Église actuelle suit-elle vraiment sa propre voie, à l’encontre des courants du monde, ce monde qui est censé la haïr comme il a haï son fondateur ?

15 octobre 2020

Fiodor Dostoïevski : L'Idiot



Lu L'Idiot de Dostoïevski, sans grand plaisir, je dois le reconnaître. La première partie est encore intéressante, mais tout le reste m'a semblé atrocement long et ennuyeux. Je n'ai simplement pas compris l'intérêt de ce roman. Je n'ai pu me raccrocher à rien. Je crois comprendre que le prince Mychkine, l'Idiot, est une sorte de représentation du Christ, mais ce n'est jamais vraiment explicité ni approfondi dans l'ouvrage. Sa seule tirade personnelle est une tirade contre l'Église catholique. A part ça, rien. Tout cela m'a paru un pur tissu d'incohérences et de bavardages. La structure du roman est un mystère pour moi : on nous présente Nastasia Philippovna et Rogojine comme les personnages principaux, et on ne les voit presque pas, un peu au début, puis à la toute fin. Tout le cœur du roman est monopolisé par des personnages secondaires : Lébédev, Hippolyte, etc. Je n'ai jamais vu ça. Et la psychologie des personnages correspondait peut-être à quelque chose de réel à l'époque, mais elle absolument fantaisiste, incompréhensible, ridicule de nos jours. Nastasia et Aglaé, qui sont présentées comme des jeunes filles avenantes, très jolies, tombent toutes deux amoureuses du prince pour sa grandeur d'âme, sa « noblesse de cœur », et veulent l'une et l'autre l'épouser, se le disputent, etc. Et encore, ce n'est jamais vraiment explicité, tout fonctionne par allusions, sous-entendus. Non, vraiment, je n'ai rien compris à ce roman, je suis trop latin, trop romain, trop classique pour cette psychologie russe. J'espère ne plus souffrir autant pour mes prochaines lectures.

24 septembre 2020

Comment devient-on un auteur biblique ?

Le fait de donner son nom à un livre de la Bible, et d'être ainsi reconnu comme un interprète authentique de la Parole de Dieu, n'a été donné qu'à un très petit nombre d'hommes. Il y en a eu quelques dizaines durant l'Antiquité, dont plusieurs auteurs anonymes de psaumes, qui ont intégré le Canon et dont les chants dureront ainsi autant que l'espèce humaine. Au commencement de notre ère, le nombre des auteurs inspirés est encore plus faible. Si l'on devait les compter, on pourrait dire qu'il y a cinq grands auteurs du Nouveau Testament : Matthieu, Marc, Luc, Jean et Paul (je laisse de côté Jacques, Jude, Pierre, etc.). D'innombrables textes ont été produits, peu ont été élus. Pourquoi ces auteurs et non tels autres ? Comment devient-on un auteur biblique ? Avant de dégager des critères généraux, passons en revue ces cinq auteurs, cinq hommes comme vous et moi, dont l'existence ne peut être remise en cause puisque nous possédons leurs écrits et que nous pouvons y reconnaître des traits caractéristiques et personnels.
Matthieu : Matthieu est le grand classique du Nouveau Testament. L'évangile selon saint Matthieu est sans doute l'ouvrage le plus important de toute la culture occidentale, l'expression la plus pure et la plus canonique du message du Christ. Matthieu est pénétré de culture hébraïque, les réminiscences de l'Ancien Testament sont tellement mêlées à son texte qu'elles en deviennent indiscernables. Son Christ est vraiment le fils de David, le Messie tant attendu. Matthieu devait être un scribe de très haute tenue, qui a été saisi par un message nouveau et qui l'a transcrit en conservant toute la richesse spirituelle de sa culture d'origine.
Marc : L'évangile de Marc est sombre. On se croirait chez Dostoïevski. Pas de lumière, des foules de possédés, d'infirmes, de lépreux. Des démons partout, une humanité en proie au mal et à la souffrance. Et au milieu de tout ceci, un Christ sec, laconique, uniquement tendu vers sa mission. Un évangile sans poésie, sans fioritures, d'une sombre beauté à la Rembrandt. Le plus ancien et le plus bref des évangiles. Qui était Marc ? On devine un esprit réaliste, d'une grande probité intellectuelle, obsédé par le mal et la souffrance humaine, tendu vers la vérité nue.
Luc : Le plus hellénique des auteurs bibliques. Son évangile nous parle, avec ses scènes familières, issues du quotidien, ses dialogues ironiques, ses femmes, ses vieillards, ses enfants. Luc était médecin, il connaissait bien la nature humaine, les sourires, les rires, le simple bonheur de travailler, d'être vivant. Il est grec en cela, et on devine un homme très ouvert aux influences étrangères, à l'humanisme hellénistique. Un voyageur, un homme liant, bon, dévoué, sans doute le plus proche de notre mentalité contemporaine.
Jean : Le disciple que Jésus aimait. Un esprit totalement habité par le message divin, un cœur transparent, qui ne fait plus qu'un avec celui du Seigneur. Qui était Jean ? Son évangile est le plus circonstancié sur le plan historique, avec des détails que seul un témoin direct pouvait retranscrire, et pourtant ce n'est pas cela que l'on retient de lui, mais bien l'extraordinaire souffle prophétique de son texte, qui fait de lui un nouvel Ezéchiel, un nouvel Isaïe. Il est l'auteur biblique le plus cité et le plus pastiché par Victor Hugo. Comment un tel homme a-t-il pu exister ?
Paul : L'auteur le plus incompris, le plus ignoré, le plus oublié du Nouveau Testament. Des fulgurances à chaque ligne. Une densité de pensée presque insoutenable. Énormément de choses ont été écrites sur Paul. C'était avant tout un homme voué à l'action, à la prédication, aux voyages apostoliques. Tout entier sous la conduite de l'Esprit. Tout sauf un écrivain. Il dictait ses épîtres après des journées harassantes, dans un style obscur, haletant, complètement ébloui par l'évidence de la vérité qui le possédait. Et avec cela, une rigueur parfaite, une connaissance sans faille des fondamentaux du judaïsme, une compréhension unique de l'articulation entre l'Ancienne et la Nouvelle Alliance. Des mots jetés le soir au coin du feu, et dans lesquels tout le mystère du dessein de Dieu est renfermé.
Tels sont donc les cinq grands auteurs du Nouveau Testament. Si différents. Si incompatibles à première vue. Et pourtant certaines caractéristiques communes ont fait d'eux des auteurs bibliques :
- Le respect de la vérité historique : Nos cinq auteurs ont su éviter les deux impasses opposées dans lesquelles sont tombés les auteurs apocryphes : le merveilleux d'une part, l'intellectualisme désincarné des gnostiques de l'autre. Ils sont toujours revenus aux faits historiques, les dates, les lieux, les magistrats en fonction à l'époque, les logia authentiques et incontestables du Christ.
- Le style biblique : Dans la Bible, dans les psaumes, chez les prophètes, chaque verset est un absolu. On ne trouve pas la démarche démonstrative, progressive, linéaire des philosophes. Chaque verset se suffit à lui-même et contient la totalité du Mystère. Et pourtant les versets se suivent, s'enchaînent, et forment un ensemble supérieur, signifiant lui aussi, à la manière des figures fractales des mathématiciens qui délivrent un sens unique quelle que soit l'échelle à laquelle on les considère. C'est un style très difficile à imiter, et qui distingue radicalement les textes canoniques des textes apocryphes. Nos cinq auteurs possèdent ce style.
Le corpus du Nouveau Testament constitue donc un phénomène sans équivalent. En quelques années, en une génération, cinq auteurs très différents, parfaitement distinguables et reconnaissables, ont traduit un message unique, et produit chacun une œuvre absolument fondamentale dans la culture occidentale. Une telle concentration de génies n'avait plus été observée en Israël depuis des siècles, et ne sera plus jamais observée par la suite. Que s'est-il donc passé en Judée, en Galilée, quelques années plus tôt, qui puisse expliquer un tel phénomène ?

23 juillet 2020

Jeu d'échecs : 1.e4 est-il un bon coup ?



Je voudrais soulever dans cet article un problème de fond, rarement traité dans la presse échiquéenne et qui concerne les ouvertures. En un mot, je soutiens qu’au jeu d’échecs 1.e4 est une faute théorique (et donc pratique) pour les Blancs. C’était l’opinion du grand maître Ernst Grünfeld, qui commençait systématiquement ses parties par 1.d4, et qui déclarait, à propos de 1.e4 : « Je n’aime pas faire une erreur dès le premier coup. » Au contraire, Bobby Fischer a notoirement joué 1.e4 durant toute sa carrière (à l’exception notable de la sixième partie du championnat du monde de 1972 contre Spassky, un gambit dame refusé variante Tartakover, qui est réputée pour être une des plus belles parties de l’histoire des échecs). Aujourd’hui, au haut niveau, 1.e4 continue d’être joué très régulièrement – huit parties sur douze lors du championnat du monde de 2018 entre Carlsen et Caruana, toutes nulles.
Le problème de fond avec 1.e4, c’est que le pion Roi n’est pas soutenu, qu’il est en l’air, susceptible de devenir rapidement une cible pour les Noirs. Ce n’est pas le cas avec 1.d4, qui offre une structure beaucoup plus stable. La question ultime serait donc de savoir si, avec un jeu parfait des deux côtés, 1.e4 est gagnant, nul, ou perdant pour les Blancs. Le jeu d’échecs, on le sait, n’a pas été résolu, et avec une estimation de 10 puissance 120 parties possibles (ayant un sens échiquéen), il y a peu de chances qu’il le soit un jour. À ce jour, les ordinateurs ont seulement permis de résoudre, en 2007, le jeu de dames anglaises (la partie est nulle avec un jeu parfait des deux côtés). Néanmoins, afin d’avoir des statistiques un peu fiables, on peut se reporter au corpus de parties jouées sur un site en ligne, ce qui offre l’avantage de fournir un très grand nombre de parties, un nombre suffisant pour rendre les variations non-significatives négligeables. Examinons donc ceci, sur un des sites les plus fréquentés par la communauté échiquéenne, lichess.org.
On remarque tout d’abord que 1.e4 est très majoritaire chez les joueurs, avec 96 447 471 parties, contre seulement 51 888 454 parties pour 1.d4. Les chiffres indiquent que la probabilité de gain pour les Blancs est significativement supérieure si l’on joue 1.d4 : après ce coup, les résultats ont été, pour les Blancs, 50 % de gains, 5 % de nulles, 45 % de défaites (soit 5 % de différence pour le ratio victoires-défaites) ; après 1.e4, on a 49 % de gains, 5 % de nulles, 46 % de défaites (seulement 3 % de différence entre les gains et les défaites, et à la fois moins de victoires et plus de défaites). Après 1.Cf3, l’écart est encore plus grand, puisqu’il y a 10 % de chances de gain en plus pour les Blancs : 52 % de gains, 6 % de nulles, 42 % de défaites. Si l’on creuse un peu ces stats et que l’on examine ouverture par ouverture, les résultats sont encore plus parlants. On a donc, après 1.e4 :
- 1. … c5 (défense Sicilienne) : 47 % - 47 %, soit autant de chances pour les Blancs que pour les Noirs.
- 1. …e5 : 51 % - 45 %, avec un écart significatif en faveur des Blancs, certes, mais c’est justement le coup qui crée pour les Noirs la même faiblesse structurelle que pour les Blancs.
- 1. …e6 (défense Française) : 48 % - 47 %
- 1 …c6 (défense Caro-Kann) : 47 % - 47 %
On le voit, après 1.e4, les chances sont à peu près égales.
Examinons à présent les données après 1.d4 :
- 1. …Cf6 (défenses Indiennes) : 48 % - 46 %
- 1. …d5 (gambit Dame) : 51 % - 43 %, soit 8 % de chances en plus pour les Blancs.
- 1. … e6 (gambit Dame ou Nimzo-indienne) : 51 % - 44 %, soit 7 % de chances en plus pour les Blancs.
- 1. …c5 : 47 % - 48 %. C’est le seul coup qui semble d’emblée égaliser à peu près pour les Noirs.
Et la plupart des autres coups après 1.d4 donnent un avantage d’au moins 3 % pour les Blancs, parfois bien plus.
Les chiffres bruts ont donc parlé, il est statistiquement bien plus avantageux de jouer 1.d4 que de jouer 1.e4.
Pour finir cette réflexion, j’aimerais m’appuyer sur mon expérience personnelle. Avec les Noirs, j’éprouve bien souvent des difficultés contre 1.d4. Il faut souvent batailler ne serait-ce que pour égaliser. Contre 1.e4 en revanche, il m’est arrivé très souvent de prendre l’avantage d’emblée (je joue presque toujours la Sicilienne). Il y a même des séquences de gain que j’ai rencontrées des dizaines de fois, ce qui ne m’arrive jamais contre 1.d4. La séquence suivante par exemple, qui profite justement de la faiblesse du pion e4 :
1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6.Fe2 e6 7.Fg5 Fe7 8.0‑0


8. …Cxe4 9.Fxe7 Cxc3 10.Fxd8 Cxd1 11.Tfxd1 Rxd8
Et les Noirs se retrouvent avec un pion net de plus.
Il y a même une séquence de la Sicilienne fermée, que je rencontre régulièrement, et qui gagne carrément une pièce mineure. Là encore, la faiblesse du pion e4 nécessite de jouer d3, et après Fe3?, on a la case d4 libre pour une fourchette de pion :
1.e4 c5 2.Fc4 d6 3.Cf3 Cf6 4.d3 e6 5.Cc3 a6 6.0‑0 Fe7 7.Fe3?


7. …d5! 8.exd5 exd5 9.Fb3


9. …d4
Et les Noirs gagnent une pièce.
Alors, que faut-il faire ? Faut-il changer les règles et interdire aux Blancs de jouer 1.d4, au nom de l’équité ? Faut-il au contraire interdire 1.e4, au nom de la correction et de la pureté du jeu ? Je n’irai pas jusque-là. À mon avis le jeu doit rester libre, et les Blancs doivent pouvoir jouer le coup qu’ils souhaitent. Néanmoins, les puristes, ceux qui recherchent le meilleur coup aux échecs, et les pragmatiques, ceux qui recherchent les plus grandes chances de gain avec les Blancs, doivent bien comprendre que 1.e4 est objectivement un coup inférieur. C’est ce que j’espère avoir montré avec cet article.

16 juillet 2020

Jacques Ellul : Mort et espérance de la résurrection



Lu Mort et espérance de la résurrection, de Jacques Ellul (éditions Olivétan). Il ne s’agit pas d’un ouvrage d’Ellul à proprement parler, mais d’un recueil d’articles et d’interventions rassemblés par les ayants droit d’Ellul, et qui traitent du sujet délicat de ce qui se passe au moment de la mort et après, dans une perspective chrétienne, rigoureusement étayée par les textes bibliques. Ouvrage d’une densité remarquable, et qui mérite vraiment d’être étudié, tant il prend à rebours tous nos clichés modernes sur la mort, toutes nos représentations traditionnelles, issues à la fois de la pensée grecque et du paradigme mécaniste de notre société. Plutôt que de me livrer à une longue et fastidieuse paraphrase, je préfère transcrire directement les extraits marquants. Je propose tout de même auparavant un bref résumé, pour bien situer la pensée d’Ellul.
Ellul se situe résolument dans le cadre de la pensée biblique, et d’elle seule. Il rejette en particulier toutes les conceptions idéalistes issues du platonisme et de la pensée grecque. Pour la Bible, Ancien et Nouveau Testament, il n’y a pas d’âme distincte du corps. Il y a le tout de l’homme, et ce tout disparaît complètement au moment de la mort. Il faut donc se garder de toute représentation idéaliste et consolante : la mort est une chose terrible, elle est le « roi des épouvantements » (Job 18, 14). Elle n’est pas seulement la cessation des fonctions vitales, c’est une force invasive, une force qui s’oppose à la création divine. Il n’y a pas donc pas transmigration des âmes ; il y a résurrection, re-création par Dieu de l’être disparu, résurrection de la chair. Mais avant la résurrection, la mort ôte tout au vivant, à commencer par sa prétention à l’autonomie. Le mort est dépendant par excellence, il dépend entièrement de la grâce de Dieu.
Qu’en est-il du Jugement ? Ellul croit au salut universel. Il n’y a pas de lieu où l’amour de Dieu soit absent, il n’y a pas d’enfer. Mais il y a bien un Jugement. Tous sont sauvés d’office, gratuitement, mais les œuvres, elles, et ce que nous aurons fait au cours de notre vie, sera jugé, « à travers le feu ». Dieu conservera certaines de nos œuvres, celles où nous aurons fait fructifier sa Parole. Le reste sera brûlé, à commencer par toutes nos prétentions orgueilleuses, ainsi que tout ce qui porte la marque du péché. Vivre une vie d’homme est donc une haute responsabilité : il n’y a qu’une vie, et c’est seulement au cours de cette vie que nous pouvons user de notre liberté. Après il sera trop tard : « Tu sais bien que ce ne sont pas les morts qui peuvent te louer » (Psaume 115).
Puissent les passages retranscrits ci-dessous nourrir la réflexion des lecteurs, chrétiens et non chrétiens. Puissent-ils contribuer à replacer au centre de leurs préoccupations un sujet trop souvent refoulé par notre société, et qui est pourtant le seul sujet véritablement important pour nous autres hommes.


Citations

La mort biblique, une mort totale

« L’âme, au sens habituel où nous l’entendons dans la chrétienté, depuis des siècles, depuis le Moyen Âge au moins, l’âme qui a un caractère d’immortalité, c’est une notion qui n’est absolument pas biblique. » (p. 25)

« La pensée juive ne connaît absolument pas une idée de l’immortalité de l’âme. Quand l’homme meurt, eh bien il meurt tout entier. Et de même, dans le Nouveau Testament, il n’est jamais question d’une immortalité de l’âme. Ce qui fait que, et là c’est décisif, l’avenir devant nous ce n’est en rien une vie de l’âme dans le ciel, l’avenir, c’est la résurrection. Autrement dit, tout l’homme meurt, et tout l’homme ressuscite, corps et âme. Il ne faut pas oublier l’importance de la résurrection des corps. Et la Bible attache plus d’importance à la résurrection des corps qu’à la résurrection de l’âme. (…) Paul insiste précisément beaucoup là-dessus : le corps est semé corruptible, il ressuscitera incorruptible, le corps est semé mortel, il ressuscitera immortel. » (p. 27)

« La contradiction centrale, c’est donc, en réalité, que d’un côté, Dieu, le Vivant, le Créateur, n’a rien à faire avec la mort. Celle-ci reste vue, (et alors ça, c’est une vérité qui est constante dans tout le cours de la Bible), comme une puissance agressive. Ce n’est pas simplement la fin d’un organisme, c’est une puissance agressive, c’est une force anticréation. C’est une menace de retour à ce que l’on appelle le chaos, à ce que je préfère appeler le Tohu-vavohu, comme le dit la Genèse, le désordre total d’avant la création. Donc la mort c’est vraiment une puissance d’anticréation, c’est la remontée du Néant qui l’emporte sur l’Être. Et cela ne change pas dans les évangiles : Jésus, par exemple, pleure devant la mort de Lazare ; Jésus, à Gethsémani, recule devant sa mort et souhaite de pouvoir y échapper. Si la mort était devenue quelque chose de facile, de consolant, et qui permet de rejoindre Dieu, Jésus n'aurait pas eu cette réaction. Jésus constate que sa mort est, en définitive, l'échec de sa vie et de sa prédication, et le cri final qu'il pousse, qui n'est plus qu'un cri dans l'évangile de Marc, n'est pas du tout un cri de victoire ou de délivrance : c'est le moment où, nous dit-on, le voile du Temple se déchire en deux. C'est donc effectivement la puissance de la mort, qui, à ce moment-là, agit d'une façon terrible. » (p. 37-38)

« Jésus demande que cette coupe soit écartée, donc sa volonté est indépendante de celle du Père. La mort est, à ce moment-là, un dépouillement total de l'être, et c'est pourquoi la mort est terrible : elle est terrible, dans la mesure où nous cessons d'être maître de nous-même, nous cessons de pouvoir. Ce n'est pas le néant qui est terrible, mais c'est le renoncement à être un sujet. » (p. 42)

« La Résurrection est la défaite de la mort, et non pas celle-ci un heureux prélude à la Résurrection. La mort est l'épreuve épouvantable par laquelle il faut passer, mais en dépit de la mort, malgré elle, et dans un sens au-delà d'elle, a lieu la résurrection. (...) Il faut donc impitoyablement dénoncer les erreurs idéalistes et spiritualistes au sujet de la mort. On voit très bien comment elles ont pu naître à partir d'une interprétation sentimentale, consolante et idéaliste des affirmations de Paul et de Jean. Mais elles n'en restent pas moins des erreurs. La mort n'est pas une "joyeuse entrée au port" comme nous le fait chanter un cantique. Elle ne nous rapproche pas de Dieu. Dieu est tout entier déjà présent ici et maintenant. Ce n'est pas le corps qui nous empêche de voir Dieu – c'est le mal – et il n'y a aucune raison de croire que nous serions délivrés du mal parce que nous serions débarrassés du corps. » (p. 64)

« La mort ne donne par elle-même aucune supériorité, il n'y a pas une connaissance "naturelle" du mystère divin qui serait aveuglée par le fait que nous sommes dans la matière, englués dans le corps, avec ses incapacités et ses passions. Il n'y a pas en nous un œil supérieur momentanément voilé. Et que la mort dévoilerait. La mort est vraiment disparition de toutes nos capacités et la connaissance entière de la révélation de Dieu, c'est la connaissance dans la résurrection. Résurrection qui ne se situe pas, comme nous l'envisageons trop aisément, après la mort (au sens où nous l'entendons couramment). La résurrection a déjà commencé ici et maintenant. Déjà dans notre vie actuelle, déjà dans notre corps ; dans une certaine mesure nous participons dans cette chair et ce monde au mouvement de la résurrection qui est ici et maintenant, le "en dépit de", des forces de mort qui sont en nous. Promesse, mais comme toute promesse de Dieu déjà effective, porteuse d'effets véritables. Et le mouvement de la résurrection en nous et sur nous se poursuit au travers de la mort. » (p. 92)

Mort et sens de la vie

« Mourir dans le Seigneur, ce n’est pas disparaître dans un grand Tout, ce n’est pas viser un non-soi : on reste soi-même, oui, mais on n’est plus préoccupé de soi. Et c’est tout à fait fondamental de savoir qu’il ne nous est en rien demandé, au fond, de vivre d’une vie ascétique. » (p. 44)

« La perspective de la mort redevient positive lorsque nous la comprenons comme ce qui, finalement, détruit en nous ce qui nous aliène, précisément ce qui nous retient dans un esclavage, et par exemple dans l'esclavage de nous-même. Sur terre, nous ne serons jamais tout à fait libérés de toutes ces aliénations, il faut que la mort ait lieu avec ce cortège tragique. Elle est toujours le roi des épouvantements pour nous, parce que c’est épouvantable de cesser d’être soi, tout simplement. Mais il faut que cette mort ait lieu puisqu’elle nous détruit en nous arrachant à ce que, en réalité, nous préférons à la vie, en nous arrachant à nos aliénations. Alors, l’œuvre de la mort se retourne contre elle-même, et elle tue ce qui nous tue. C’est le sens de l’exclamation de Paul quand il dit : "Ô mort, où est ta victoire ?" Car les puissances qui aliènent l’homme sont justement celles qui ont conduit à la crucifixion du Juste, de Jésus-Christ, et Paul nous dit quel est le retournement qui s’est effectué à ce moment-là : en clouant Christ sur la croix, ce sont ces puissances elles-mêmes qui se sont détruites. De la même façon, la mort anéantit les puissances qui, en nous, nous rendaient autonomes de Dieu. La mort restitue à Dieu l'Esprit que Dieu nous avait donné. C'est pourquoi elle est le dernier ennemi vaincu, toujours un ennemi, mais elle est le dernier ennemi vaincu et sera engloutie dans la vie. » (p. 45)

« Dieu nous aime avec nos œuvres, et lorsque nous ressusciterons, nous ressusciterons avec nos œuvres, et cela pourra être joyeux ou pas, parce que comme le dit Qohelet, mais aussi comme le dit Paul : "tout ce qui est caché apparaîtra à la lumière." Et c'est cela le jugement : tout ce qui a été caché dans notre vie apparaîtra à la lumière. Il n'y a pas autre chose. » (p. 48)

« Si nous acceptons de mourir à nous-mêmes, si nous avons compris que la Parole de Dieu a pénétré en nous et porte ma vie avec Dieu et en Dieu, cela veut dire que la mort, qui est renoncement à ma puissance, cesse d'être redoutable : elle n'est terrible que dans la mesure où le vivant veut encore rester au centre du monde. Quand nous avons renoncé à cela, c'est ce que Jésus nous dit constamment, alors effectivement la mort n'est plus "le roi des épouvantements", la mort a été vaincue, et ceci déjà dans le cours de ma vie, ce qui est le commencement de la résurrection. » (p. 185)

Le salut universel

Textes cités par Ellul et qui annoncent un salut universel :

« Quand j'aurai été élevé, j'attirerai tous les hommes à moi. » (Jean 12, 32)

« Tous meurent en Adam et tous revivent en Christ. » (1 Corinthiens 15, 22)

« La condamnation a atteint tous les hommes, de même par un seul acte de justice, la justification qui donne la vie s'étend à tous les hommes. » (Romains 5, 18)

« Je crois effectivement en lisant la Bible que, de façon indiscutable, tous les hommes seront ressuscités. Je crois – et je vais même plus loin encore – je crois en réalité que tous les hommes seront sauvés. Il n'y a pas, bibliquement, une séparation entre des gens damnés et des gens sauvés. (...) Et je rappellerai une phrase de Karl Barth que j'aime beaucoup (...) : "enseigner le salut universel, intellectuellement, dogmatiquement, c'est une folie, mais ne pas le croire, c'est une impiété." » (p. 51)

« Autrement dit, je ne pense pas que le jugement dont il est question bibliquement sépare des gens sauvés et des gens damnés. Je crois que le jugement, comme le dit l'épître aux Hébreux, est une épée aiguë qui est capable de séparer l'os et la moelle, et qui traverse l'homme. C'est-à-dire que le jugement passe au milieu de nous, et divise en nous ce que Dieu conserve et ce que Dieu rejette. (...) Et il y a le texte de Paul que j'aime beaucoup, qui dit clairement cela quand il dit dans la première épître aux Corinthiens : chacun construit son édifice avec ce qu'il veut, avec la pierre, avec du foin, avec de la paille, avec du bois, avec de l'or, etc., on verra bien ce qui subsistera de ce qui a été construit. Quant à lui, quant à sa personne en quelque sorte, dit Paul, il sera sauvé de toute façon, mais comme au travers du feu. Il ne subsistera peut-être rien de tout ce qui a été fait, de toutes ses œuvres, mais quant à lui, il va quand même être sauvé comme au travers du feu. Par conséquent, c'est vrai, je crois, pour tous, et le salut est promis à tous les hommes. » (p. 52)