12 avril 2019

Jules César, la Fortune et le courage



Jules César est sans doute l’homme le plus extraordinaire qui ait jamais existé. Il a assumé la totalité de l’existence, sans aucune fuite métaphysique, sans aucun relâchement à une époque où les voluptés étaient partout (à comparer avec Marc Antoine). Il a eu littéralement le monde entier contre lui et il a été victorieux jusqu’au bout. Et ce qui est encore plus extraordinaire, c’est que, par l’intermédiaire des écrits qu’il a laissés, La Guerre des Gaules et La Guerre civile, nous pouvons entrer dans le cerveau de cet homme hors du commun et étudier son fonctionnement à l’état brut, sans le filtre d’un témoin ou d’un historien.
Ces textes, je les ai lus et relus. Derrière leur sécheresse apparente, ils recèlent une richesse inépuisable. Ce sont sans doute, parmi les textes non révélés, les écrits les plus précieux qui nous soient parvenus. Il est à peu près impossible à quiconque de nos jours de se hisser à la même fréquence mentale, d’accéder à un tel niveau d’objectivité par rapport aux circonstances. Mais ce que nous pouvons en saisir suffit déjà à changer radicalement notre rapport au monde. Pour la première fois, je vais aujourd’hui révéler deux des enseignements principaux que l’on peut tirer de la Guerre des Gaules et de la Guerre civile.
1. La Fortune. Jules César était un homme d’action. Il était sans cesse confronté aux circonstances. Et la clé de son succès réside dans un rapport très spécial aux circonstances. Il ne les refusait pas, il ne les fuyait pas, mais il ne se laissait pas non plus submerger par elles. Il avait établi, au-dessus des circonstances, une instance suprême : la Fortune. La principale caractéristique de la Fortune, selon Jules César, c’est son instabilité : « La Fortune, qui a tant de pouvoir en toutes choses, et principalement à la guerre, opère souvent en un moment de grandes révolutions.  » (Guerre civile, III, 68). Aucun succès n’est définitif, aucune défaite n’est irrémédiable. Il ne faut pas se laisser griser par une victoire apparente (comme les légions romaines à Gergovie, comme Pompée après Dyrrachium, comme Curion en Afrique), il ne faut pas non plus se laisser décourager par une défaite (le discours de César à ses troupes après Dyrrachium est à cet égard très significatif : « Si tout ne réussissait pas à leur gré, il fallait qu’ils s’appliquassent à seconder la Fortune. (…) Alors le mal tournerait à bien, comme il était arrivé à Gergovie. » (Guerre civile, III, 73). César avait saisi l’essence même de ce monde, qui est l’impermanence. La Fortune gouverne tout, et la Fortune est inconstante. En se confiant, non à ses émotions passagères, mais à la Fortune, César ne pouvait pas être vaincu.
2. Le courage. La Fortune est une instance objective. Mais il existe au cœur de chacun une instance subjective apte à forcer le cours des événements : c’est le courage (virtus). Pour César, le courage est l’instance subjective suprême, supérieure encore à la lucidité. Dans la conduite de la guerre, lorsque le domaine de la lucidité (ce que les Anciens appelaient la « prudence ») cesse de s’appliquer, alors le courage entre en jeu. César loue sans cesse le courage, c’est un des termes qui revient le plus souvent sous sa plume : « L’issue du combat ne dépendait plus que du courage.  » (Guerre des Gaules, III, 14). « On vit alors de quelle ressource peut être le courage.  » (Guerre civile, III, 28). Il consacre toute une page de la Guerre des Gaules à relater les hauts faits de deux centurions, T. Pullo et L. Vorénus, pour illustrer ce que l’émulation peut produire en matière de courage.
Il y a eu dans la vie de César des moments critiques où l’intelligence n’entrait plus en jeu, où seul le courage pouvait assurer le salut, où il fallait vaincre ou mourir. Lors du siège d’Alésia, les troupes romaines sont prises en étau entre Vercingétorix et les assiégés d’une part, et l’armée de secours venue de toute la Gaule d’autre part. Lorsque l’assaut coordonné est lancé, il faut combattre sur les deux fronts. César encourage ses troupes : « II va lui-même les exhorter à ne pas céder à la fatigue ; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents dépend de ce jour, de cette heure.  » (Guerre des Gaules, VII, 86). Il n’a pas cédé, et la Gaule a été soumise.
Lors de la bataille d’Alexandrie, après avoir été contraint d’incendier sa propre flotte, il est enveloppé par les troupes de Ptolémée sur l’île du Phare. Il ne réfléchit pas : « Il se jette à la mer et se sauve à la nage avec la plus grande difficulté », ses documents à la main (Plutarque, Vie de César, 55).
Mais la bataille la plus dure que dut livrer Jules César, ce fut sa dernière bataille, celle de Munda, en Espagne, contre les fils de Pompée et Labienus, son ancien lieutenant. Ce jour-là, je suis convaincu que la causalité naturelle a été forcée. César aurait dû perdre à Munda, il aurait dû mourir lors de cette bataille. Le choc entre les troupes de César et l’armée pompéienne fut frontal. Les pompéiens, qui n’avaient rien à perdre, luttaient avec l’énergie du désespoir. César, voyant ses troupes reculer, se jette au fort de la mêlée, à la tête de la dixième légion. Il aurait dû céder. Il n’a pas cédé. « Ce ne fut que par des efforts extraordinaires qu’il parvint à repousser les ennemis.  » (Ibid., 61). Finalement, l’aile droite des pompéiens recule. Labienus envoie la cavalerie en renfort, ce qui entraîne un mouvement de panique dans l’infanterie pompéienne. La bataille est terminée, plus de trente mille soldats ennemis sont tués. « En rentrant dans son camp, après la bataille, César dit à ses amis qu’il avait souvent combattu pour la victoire, mais qu’il venait de combattre pour la vie.  » (Ibid., 61). On apporta à César la tête de Labienus, et César, qui avait pleuré à Alexandrie lorsqu’on lui avait amené la tête de Pompée, ne pleura pas cette fois-ci.
La victoire de Munda fut tellement dure qu’elle semble avoir laissé au vainqueur des séquelles irréversibles, comme celle de Rocky contre Ivan Drago. Après Munda, César montre pour la première fois les signes d’un comportement irrationnel. On ne peut s’empêcher de penser qu’il « en a marre ». Il a atteint le but suprême, il a été nommé dictateur à vie par le Sénat, à quoi bon continuer ? Il se laisse couronner par Antoine lors des Lupercales, il mortifie le peuple en restant assis à la tribune sans esquisser un geste pour accueillir les sénateurs venus le saluer, il reste sourd aux rumeurs de complots visant à l’assassiner, pire, il renvoie sa garde personnelle sans raison apparente, prétextant « qu’il aimait mieux succomber une fois aux complots de ses ennemis que de les craindre toujours ». (Suétone, Vie de César, 86).
Le jour des ides de mars, il ne tient compte ni des présages ni des songes de Calpurnia son épouse. Il se rend à la Curie et meurt debout, face à la statue de Pompée.

5 avril 2019

Philippe Delerm et l'esprit français



Lu Et vous avez eu beau temps ? de Philippe Delerm, sans grand plaisir, je dois le reconnaître. C’est bien écrit, parfois un peu alambiqué, ça penche vers la préciosité. Littérature de professeur. Pourtant, on sent de grandes qualités humaines chez Philippe Delerm, une vraie chaleur humaine qui nous rend presque honteux par comparaison : il a une vraie empathie pour les enfants, les vieilles personnes, les relations qui durent, etc. Ce doit être un ami délicieux. Par ailleurs, c’est un fin psychologue, un exégète minutieux de nos petites vilenies quotidiennes, dans la lignée de Proust.
Par cette lecture, je mesure à nouveau à quel point je reste réfractaire à un certain esprit français. Ma mère est étrangère, toutes mes références spirituelles sont étrangères, et je l’ai encore senti en lisant ce livre. Il y a un certain esprit français, une appétence française pour la convivialité, la conversation, la tiédeur des relations humaines, la gouaille, etc., à laquelle je n’ai jamais pu adhérer. La Grande Vadrouille, Bienvenue chez les Ch’tis, etc. J’ai une incontestable raideur biblique, que je retrouve également dans le puritanisme américain, et qui est à l’opposé de cette douceur de vivre française. Delerm, lui, en est un parfait représentant : pantoufles, soirées d’automne, Monopoly, baguettes de pain, promenades sur la côte normande, etc. Le souffle des abîmes ne l’a pas touché, ce n’est pas Shakespeare ou Victor Hugo. Il accepte la réalité, s’y fait sa petite place, avec tact, intelligence et bonhommie, et contemple le passage des ans sans émoi et sans vertige. Ah ! je suis prêt à accepter plus de névrose, si c’est pour contempler de plus vastes cieux !

28 mars 2019

Victor Hugo et la Bible



J’aime beaucoup Victor Hugo. Il est frappant de constater que, tandis que l’étoile de Voltaire a pâli, et que celui-ci, jadis adulé par la frange progressiste des intellectuels, est désormais condamné à la fois par la gauche (qui le voit comme un bourgeois absolutiste) et par la droite (qui ne lui pardonne pas ses sempiternels sarcasmes anti-chrétiens et anti-juifs), Hugo, lui, jouit d’une impunité à peu près absolue, et qu’il est cité à tort et à travers, au service de toutes les causes et de tous les combats. Je ne m’en plaindrai certes pas, mais force est de constater qu’à la relecture certains chefs-d’œuvre de Hugo ont quelque peu vieilli, il ne faut pas se le cacher. Je voudrais examiner ici cinq points, en les passant au critère de l’Écriture, pour voir si Hugo, grand lecteur, compilateur et reformulateur de la Bible, est en accord avec celle-ci ou non. (Toutes les citations sont extraites des Contemplations.)

1. Le lyrisme

Hugo appartient au mouvement romantique. La première chose qui frappe ceux qui découvrent son œuvre, c’est l’ampleur de son style, la débauche de figures variées qui s’y déploient. Inutile de les recenser ici (métaphores, oxymores, parallélismes, etc.), retenons juste la principale : l’amplification, l’énumération. Victor Hugo est énorme. Ce qu’il pourrait dire en cinq lignes, il le dit en trente pages, il développe ses périodes sur des dizaines de vers, non pas de temps en temps, mais tout le temps. C’est sa méthode d’écriture, associée à un emploi fortement imagé du vocabulaire, non seulement en vers, mais aussi en prose. Le but est simple : transcrire l’ampleur de la réalité décrite par le mouvement grandiose et ascendant du verbe.
Qu’en est-il du style de la Bible ? Celui-ci se caractérise par sa brièveté, son laconisme. C’est un style âpre, tendu, réduit à l’essentiel, le style d’un temps où l’action et la parole étaient tout, où personne ne lisait. Des noms propres, des faits, peu de fioritures : « David engendra Salomon, de la femme d’Urie, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa.  » (Matthieu, 1, 6).
Sur ce point, force est de constater que le style de Hugo a vieilli. Plus personne n’écrit comme lui. Tous les écrivains contemporains : Houellebecq, Modiano, Duras, etc., font preuve au contraire d’une grande sobriété de style, peu d’images, une écriture blanche, faite pour coller autant que possible à la réalité.

2. La nature

Hugo aimait la nature. Celle-ci était pour lui un livre ouvert dans lequel se lisait la parole de Dieu. Cet amour inconditionnel pour la création lui a inspiré d’innombrables vers, d’innombrables poèmes : « Il est sain de toujours feuilleter la nature, / Car c’est la grande lettre et la grande écriture ; / Car la terre, cantique où nous nous abîmons, / A pour versets les bois et pour strophes les monts !  »
Qu’en est-il de la Bible ? Plusieurs auteurs ont montré, notamment Ellul (La Subversion du christianisme) que la Révélation biblique a opéré un mouvement radical de désacralisation de l’univers et de la nature. Les astres qui fascinaient tant Hugo et les peuples primitifs ne sont plus rien pour le peuple de Moïse : « Quand tu lèveras les yeux vers le ciel, quand tu verras le soleil, la lune, les étoiles et toute l’armée des cieux, ne va pas te laisser entraîner à te prosterner devant eux et à les servir.  » (Deutéronome, 4, 19). Les fêtes ne sont plus liées aux périodes de l’année, mais aux événements de l’histoire d’Israël et de la vie du Christ.
Sur ce point, contrairement à ce que la prolifération du message écologique pourrait laisser croire, la mentalité contemporaine a totalement déserté l’idéal romantique, les étoiles sont devenues invisibles, l’homme contemporain attend son salut de la politique (Gilets jaunes), de la rationalité (science, médecine, espace), de l’émotionnel (couple, famille), c’est-à-dire de tous les éléments que l’on trouve dans l’histoire des hommes de la Bible. La nature chère à Hugo ne signifie plus rien pour personne, sinon à titre esthétique ou de divertissement (les vacances). « Car la nature est laide, ennuyeuse et hostile ; / Elle n’a aucun message à transmettre aux humains.  » (Michel Houellebecq, Renaissance).

3. Le génie

Hugo avait l’obsession du génie. Il a écrit tout un ouvrage sur le sujet (William Shakespeare), ainsi qu’un des plus longs poèmes des Contemplations, « Les Mages » : « Oui, grâce aux penseurs, à ces sages, / À ces fous qui disent : Je vois ! / Les ténèbres sont des visages, / Le silence s’emplit de voix !  » Le génie, pour Hugo, est un être distinct de l’humanité commune, un voyant, celui qui saisit la réalité de l’univers et dont la vocation est d’éclairer l’humanité égarée.
Qu’en est-il de la Bible ? Dans la Bible, il n’y a pas de génies. Tous les hommes – sauf un – sont pécheurs. Tous sont vulnérables, faibles, toute grandeur temporelle vient de Dieu, toute lumière spirituelle vient du Saint-Esprit.
Sur ce point, force est de constater que la foi de Hugo dans le génie humain est caduque. Plus personne ne se prend pour un génie, plus personne ne prend quelqu’un d’autre pour un génie. Les grands noms, pour nos contemporains, sont ceux de Steve Jobs, de Bill Gates, de Kylian Mbappé, des techniciens doublés de philanthropes, ou bien des artistes, ou des modèles de dévouement (Mère Teresa, Gandhi). L’homme du commun aspire à être normal, il poste ses photos de voyage à Barcelone sur Facebook, comme tout le monde, il éprouve du bonheur à se reconnaître exactement semblable à son voisin, dans ses désirs, dans ses mœurs.

4. Les humbles et les misérables

Sur ce point, Hugo est resté parfaitement fidèle à la Bible. Pour lui, il y a une véritable grandeur, une pure lumière chez les petits, les opprimés, les oubliés : « L’harmonie éternelle autour du pauvre vibre / Et le berce ; l’esclave, étant une âme, est libre, / Et le mendiant dit : Je suis riche, ayant Dieu. » La formule « Magnitudo parvi », la grandeur de la petitesse, qui donne son titre au plus long poème des Contemplations, pourrait servir de sous-titre à toute son œuvre. Dans la Bible, Dieu abaisse toujours les superbes et les présomptueux, il choisit toujours les faibles : Abraham le vieillard, Moïse à la langue nouée, David le cadet, roux de surcroît, jusqu’à l’enfant de Bethléem dans sa mangeoire.

5. L’Histoire

Autre point sur lequel Hugo est resté fidèle au message biblique : le sens de l’Histoire. Hugo était obsédé par l’Histoire : le Moyen-Âge, la Révolution, les deux Napoléons, le grand et le petit, la Commune, le progrès, la marche de l’humanité vers son destin. La Bible a quant à elle opéré une rupture révolutionnaire par rapport au temps cyclique des peuples primitifs et a engagé l’humanité dans l’aventure inédite de l’Histoire linéaire, orientée eschatologiquement (Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour). Cet aspect de l’œuvre de Hugo continue à parler à nos contemporains, pour qui l’engagement demeure une valeur éminemment positive, ce qui sous-tend la même espérance foncière quant au sens de l’Histoire.

On observe donc que sur tous les points où Hugo a suivi l’imagerie romantique (lyrisme, nature, ego), son œuvre n’a plus qu’un intérêt purement littéraire, sans incidence aucune dans la vie du lecteur. Ce qui nous parle encore, c’est la posture globale de Hugo face à l’existence : respect du mystère, considération pour les humbles, foi inaltérable en Dieu et en l’avenir, foi en la puissance du verbe capable de changer le monde, tous points directement issus de la Bible. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » (Marc, 13, 31).

21 mars 2019

Nicolas R...

Il s’appelait Nicolas. Nicolas R… Nous avions douze ans et nous étions en sixième. Il y avait cinq classes de sixième, classées par niveau : les A1, A2, A3, B1, B2. J’étais en sixième A1. Nicolas était en sixième B1, puis en cinquième B2. Les A1 ne fréquentaient que les A1 et les A2. J’étais le seul de ma classe à fréquenter un B2, et j’étais toujours avec lui.
C’était en 1993. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il avait les cheveux gras, il portait des jeans troués à l’époque où ce n’était pas à la mode, il écoutait du hard rock. Avec lui je me sentais bien, merveilleusement libre, à ma place. Pendant deux années nous avons été inséparables, et la vie a eu une saveur qu’elle n’avait jamais eue auparavant.
C’est en 1993 que j’ai découvert le hard rock, Iron Maiden, AC/DC, Metallica, Nirvana.
C’est en 1993 que j’ai découvert Stephen King, et j’ai lu tous ses romans en deux ans.
C’est en 1993 que j’ai fumé ma première cigarette, au banquet de profession de foi de Nicolas.
C’est en 1993 que j’ai embrassé une fille pour la première fois.
C’est en 1993 que Nicolas m’a fait voir Braindead, sur la télé de son salon.
Nicolas n’était pas un garçon que l’on pourrait qualifier de cool, de populaire, il ne plaisait pas spécialement aux filles. Il se foutait de la popularité, tout le monde se foutait de la popularité dans les années 90. Le terme approprié pour définir son rapport au monde, ce serait white trash. Nicolas était white trash, au sens le plus pur du terme. Pendant deux années j’ai vécu dans son sillage, et ce furent les années les plus pleines et peut-être les plus heureuses de ma vie.
En quatrième, Nicolas est parti dans un collège privé de Monaco, et j’ai perdu sa trace. De toute façon cela n’aurait plus été la même chose. On n’a qu’une seule fois treize ans dans une vie. Mais je pense à lui parfois, et je mesure à quel point nous étions faits pour être amis. Depuis, j’ai toujours eu du mal à m’intégrer dans un groupe, à accepter le conformisme, je me suis toujours lié avec des solitaires, des gens un peu différents. Et sous la surface policée que la vie m’a fait revêtir, je reste profondément white trash. Je n’ai jamais fait de sport de ma vie, je ne me suis jamais préoccupé de mon apparence, je me fous complètement de mes fringues, mes plats préférés sont les pizzas et le McDo, mon film préféré est Massacre à la tronçonneuse, le rock est la seule musique que je respecte. Le white trash constitue la moelle de mes os, l’essence de ma personnalité. Je suis white trash et je mourrai white trash, et cela je le dois à ces moments à jamais évanouis du début des années 90, lorsque j’étais assis sur l’arbre noueux qui jouxtait la cinquième B2, au fond de la cour de récré, avec Nicolas R…


14 mars 2019

Guillaume Musso : La Jeune Fille et la Nuit



Lu le dernier roman de Guillaume Musso, La Jeune Fille et la Nuit (2018). Sans doute son meilleur roman jusqu’à présent. Plus dense, moins frénétique, plus personnel, et bien écrit de surcroît. Les défauts habituels de Musso (multiplication des péripéties, invraisemblance, confusion) ne réapparaissent que dans le dernier tiers de l’ouvrage. Mais il se dégage de ce livre quelque chose de spécial, d’authentique, le souvenir d’une époque disparue (le début des années 90), de multiples notations sur des lieux d’Antibes, de la Côte d’Azur et des environs. Musso est né à Antibes, il est revenu dans ce roman sur les lieux de son enfance, et c’est pourquoi ce livre a eu une résonnance toute particulière pour moi. Nous avons grandi lui et moi à peu près au même endroit, durant les mêmes années. Nous avons été lui et moi foudroyés de la même manière par la lecture de Stephen King, au même moment, au début de l’adolescence, ce qui a marqué profondément nos vies. Et malgré tous les reproches que l’on peut faire à Musso, on ne peut pas lui enlever cela : c’est un vrai écrivain, il a la passion de la littérature, de la lecture, cela se sent. Ce n’est pas un Parisien, un fêtard, c’était un garçon un peu solitaire de la Côte d’Azur qui lisait Stephen King dans son coin et qui rêvait de devenir écrivain dans les années 90, et c’est pourquoi j’ai parfois senti une proximité troublante entre lui et moi à la lecture de ce livre. J’espère qu’il poursuivra dans cette voie, en creusant dans sa vie et dans son expérience plutôt que de s’égarer dans des manèges pseudo-hollywoodiens complètement artificiels.
Le vrai défaut de Musso, c’est les personnages. Ils n’ont aucune épaisseur, ils ne sont que des rouages de l’intrigue. C’est là au contraire toute la force de Stephen King, qui donne vie à des personnages inoubliables, que l’on a l’impression de connaître, de côtoyer, que l’on a du mal à quitter, qui font partie de notre vie au même titre que des êtres de chair et de sang. Chez King, l’intrigue se développe d’elle-même, à partir des personnages, au fil de l’écriture. Il empoigne la vie et nous engage véritablement dans l’histoire. Chez Musso, au contraire, il y a un canevas tracé d’avance qui se déroule mécaniquement. Les personnages sont juste les pièces d’un puzzle, du coup on finit par s’en foutre un peu. S’il arrive à corriger ce point, il pourra faire des romans dont on se souvient longtemps après les avoir lus, qui nous collent en quelque sorte à la peau, ce qui est le propre des livres de Stephen King.
Il y aurait par ailleurs toute une étude à mener sur le rôle du cliché dans la littérature populaire. La Jeune Fille et la Nuit est remplie de clichés : il y a le mâle buriné au cœur tendre, la bibliothécaire tatillonne et pète-sec, la geek sexy et tatouée, etc. Mais force est de reconnaître que le cliché est parfois aussi une source de plaisir pour le lecteur : c’est un confort et un repos de l’intelligence, une connivence s’établit à peu de frais avec l’auteur, on est en terrain familier, on peut avancer sans se poser de questions. On sait que ce n’est pas la réalité, mais une image « fictionnalisée » de la réalité, où la fiction s’assume par un certain grossissement du trait, ce qui autorise la détente et la suspension de l’esprit critique. On est heureux de voir le monde un peu déformé, débarrassé de tout son fatras fonctionnel, ramené aux seuls éléments saillants et émotionnels. C’est une régression, certes, mais une régression joyeuse.
Je continuerai à lire des romans de Guillaume Musso. Il est beaucoup moins bête que certains ne le pensent, et il s’améliore en vieillissant.