10 août 2018

Woody Allen : Broadway Danny Rose


Il y a quelques mois, j’ai revu Broadway Danny Rose de Woody Allen. C’est un de ses films les moins connus. Un film de 1984, en noir et blanc, avec Mia Farrow. J’ai passé un moment délicieux. Le plaisir que j’ai ressenti alors, pourtant, m’apparaît comme la quintessence même du mensonge inhérent à l’art cinématographique. Confrontons donc le rêve avec la réalité :
Brice a vu le film en 1984, à sa sortie, alors qu’il avait dix-sept ans. Il en est ressorti dans un état d’euphorie. La vie qui l'attendait lui apparaissait comme une aventure merveilleuse : il aurait de l’esprit, comme Woody Allen dans le film, il serait mêlé à des situations à la fois palpitantes et cocasses, il aurait des conversations drôles et spirituelles avec des impresarios véreux, des artistes excessifs mais attachants, des créatures plantureuses, névrosées et sentimentales. Toutes les aspirations esthétiques et romantiques qui sommeillaient au fond de son être seraient comblées.
Aujourd’hui Brice est célibataire divorcé à Cergy-Pontoise. Il perd ses cheveux. Il fume trop. Les gosses en bas de son immeuble font du bruit tous les soirs jusqu’à minuit. Quand il allume sa télé, il voit Emmanuel Macron et Booba.
Prenons maintenant Woody Allen. Les promesses ont-elles été tenues ? En 1984, Woody Allen était un artiste brillant, au sommet de son art, il tournait des chefs-d’œuvre avec la femme qu’il aimait, il avait Hollywood à ses pieds. Aujourd’hui, sa carrière est derrière lui, c’est un demi-paria à Hollywood, Mia Farrow le tuerait si elle en avait la possibilité, et rien n’a guéri l’angoisse de la mort qui transparaît dans ses films.
Le cinéma réveille nos sentiments les plus profonds, il nous fait miroiter une existence pleine de contrastes et de paroxysmes, il nous remplit d’une émotion d’autant plus forte qu’elle s’appuie sur l’art, c’est-à-dire sur la maîtrise totale de la matière. Mais au bout du compte, il s’agit d’un mensonge, le plus terrible et le plus pernicieux des mensonges, car il affaiblit l’être et le paralyse au lieu de l’affranchir de la tyrannie des sens.
La vérité est pourtant simple. Elle a été exprimée par tous les sages, à toutes les époques, sur tous les continents :

Quand il a pris une retraite solitaire,
Apaisé son esprit, et de la Loi reçu une vision claire,
Le bhikku connaît une joie inaccessible aux hommes. (Dhammapada, 373).

27 juillet 2018

Éloge de Tchouang-tseu



L’œuvre de Tchouang-tseu est une des choses les plus fascinantes qu’il m’ait été donné de connaître. Depuis que je l’ai découverte, je n’ai cessé de la relire, encore et encore. C’est l’auteur le plus éloigné de nous que l’on puisse concevoir : il a vécu en Chine, il y a deux mille trois cents ans, à l’époque d’Alexandre le Grand. Impossible de trouver plus distant de notre monde moderne. Et pourtant, chacun de ses petits récits me parle comme s’il avait été écrit spécialement pour notre société superficielle et agitée.
Je suis tombé l’autre jour sur l’histoire suivante (chapitre 12, « Ciel et terre ») : Tseu-kong se promène dans la campagne et rencontre un jardinier qui irrigue péniblement ses plates-bandes avec une jarre qu’il doit remplir dans un puits. Tseu-kong lui dit alors qu’il existe une machine qui pourrait faire tout ce travail à sa place :
« - Une machine en bois creusé dont l’arrière est lourd et l’avant léger, avec laquelle on lève l’eau comme si on la tirait à la main, aussi vite que le bouillon déborde de la marmite : cette machine s’appelle "Ki-kao". »
Le jardinier se mit en colère, changea de couleur, ricana et dit : « J’ai appris de mon maître ceci : qui se sert de machines use de mécaniques et son esprit se mécanise. Qui a l’esprit mécanisé ne possède plus la paix de l’innocence et perd ainsi la paix de l’âme. Le Tao ne soutient pas celui qui a perdu la paix de l’âme. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les avantages de cette machine, mais j’aurais honte de m’en servir. »
N’est-ce pas là l’histoire de ma vie, de toutes nos vies ?

20 juillet 2018

Confessions d'un baby boomer

J’ai beaucoup baisé dans ma vie, me dit-il. Je suis né en 1946, la même année que Sylvester Stallone et Ted Bundy. C’est une génération de baby boomers qui a grandi avec le mot d’ordre : « Jouissez sans entraves ». Nous étions bercés par la musique de Johnny Hallyday, des Rolling Stones (« Sympathy for the Devil »), etc. Je crois qu’il est impossible pour des gens qui n’ont pas connu cette époque de se représenter la liberté sexuelle qui existait alors. C’est quelque chose qui n’avait jamais existé avant et qui n’est jamais revenu. J’avais aussi lu Fucking in the night, l’encyclique sataniste qui a paru en 1969. Certains prétendent qu’elle a été écrite par Anton LaVey, mais personne n’en sait rien au juste. En tout cas le texte existe, même si certains en doutent, je l’ai eu entre les mains, je l’ai lu, je peux en témoigner. C’est un texte extraordinaire, qui a produit un effet puissant sur moi. Il faut dire que cette année 1969 a été une année noire, une année vraiment satanique. C’est cette année-là que Sharon Tate a été assassinée par la bande de Charles Manson, qu’Anton LaVey a publié sa Bible Satanique. J’avais vingt-deux ans alors, et j’ai plongé de tout mon être dans cette spirale que toute la culture occidentale offrait à sa jeunesse.
Il m’a fallu dix ans pour en sortir. En 1979, j’ai lu la première encyclique d’un pape polonais nouvellement élu. Sais-tu que plus de dix ans se sont écoulés entre la dernière encyclique de Paul VI, Humanæ vitæ, et la première encyclique de Jean-Paul II, Redemptor Hominis ? Rien entre 1968 et 1979, et ce n’est pas un hasard. J’ai vécu ce moment comme une véritable libération, une libération à l’égard de tous mes démons. C’est dans Redemptor Hominis que j’ai lu le passage suivant : « Aujourd’hui encore, après deux mille ans, le Christ apparaît comme celui qui apporte à l’homme la liberté fondée sur la vérité, comme Celui qui libère l’homme de ce qui limite, diminue et pour ainsi dire détruit cette liberté jusqu’aux racines mêmes, dans l’esprit de l’homme, dans son cœur, dans sa conscience. » Et depuis, je ne me suis plus jamais écarté de ce chemin.

13 juillet 2018

Mon plus beau jour

« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Si je devais décrire le jour le plus heureux de ma vie, d’un point de vue social, je dirais ceci : C’est en 1993 ou 1994. J’ai 12-13 ans. C’est un samedi. Je me lève tard. À midi, on va manger en famille au McDonald’s de Carrefour, à Monaco. Ensuite, je traîne tout seul au rayon librairie. J’achète un roman de Stephen King, Bazaar par exemple. J’achète aussi un jeu Game Boy, Choplifter II. Ensuite on rentre, j’écoute un peu de musique, je profite de mes achats, en sachant que je pourrai encore me plonger dedans tranquillement le lendemain. Le soir, je regarde un film à la télé, Ghost disons. Et je me couche, avec le sentiment que tous mes désirs fondamentaux ont été satisfaits.
Voilà la journée la plus heureuse de ma vie. C’est une somme de satisfactions sensorielles et esthétiques, purement individuelles. Je suis un vieil homme maintenant, et voilà ce que la société de mon époque a eu de mieux à m’offrir. Ce n’est pas sur le forum, au milieu de mes concitoyens, ou dans un stade à Olympie, ou sur le parvis du Temple de Jérusalem, au milieu des lévites, dans l’odeur de l’encens et de la chair brûlée des holocaustes, que j’ai trouvé un sens à ma vie. Ce que la société a mis à la disposition d’un homme de mon âge pour s’épanouir et se réaliser, c’est la consommation, rien de plus.
Quel sera le jugement des siècles futurs sur une société et une époque qui proposent un tel horizon à leurs enfants ?

29 juin 2018

Journal du 28 juin 2018


Quitté l’E… et V… En dix-huit mois, je ne m’y suis jamais senti chez moi.
Lu Nuit, de Bernard Minier, qui m’a été offert par ma mère à Noël, sans grand plaisir ni intérêt. Quelques passages bien tournés, un style très propre, et un fond d’humanisme anti-technologique qui affleure par endroits. Mais tout est mis au service de l’intrigue, les rouages s’enchaînent et s’activent sans que l’on s’intéresse vraiment aux personnages. Impression d’urgence, de fébrilité, sans ces respirations qui rendent les romans de King si agréables.
Lu Revival, de King, avec énormément de plaisir et d’intérêt. Grand roman, un tout petit peu lent seulement par endroits.
Vu Ça, l’adaptation récente d’Andrés Muschietti. Quelque chose passe, qui m’a touché, dans l’ambiance, les rapports entre les personnages. Je viens de là, ce sont mes racines les plus profondes, originelles. Mais impossible bien sûr en deux heures de rendre toute la richesse du roman. Agacé par le traitement du personnage de Bev. Mise en avant et fascination pour la jeune fille bien caractéristique de notre époque. Pas grand-chose à voir avec la fille menue, un peu abîmée et peu sûre d’elle du roman.