10 octobre 2019

Réminiscence



Je suis fatigué quand le soir
Je range mes vêtements dans l’armoire
Après toute une journée de travail
Toute une journée dans la grisaille.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose.

J’ai pas envie de m’lever le matin
De m’lever pour aller au turbin
Et me faire engueuler par je ne sais quelle emmerdeuse
Parce qu’y a plus de papier dans la photocopieuse.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose.

Tous les jours sur la route y a des embouteillages
Ça contribue aussi à renforcer mon surmenage
Le docteur me l’a dit faut qu’je prenne mes cachets
Et que j’me couche plus tôt au lieu de regarder la télé.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose.

Pendant les vacances je reste à la maison
J’suis tout seul j’écoute des chansons
Les autres y partent avec leurs copines
Et moi je pleure en mangeant des sardines.

Mais je sais
Que je suis
Autre chose

Et je sens s’apaiser ma souffrance
Sous le souffle d’une douce réminiscence :

Je suis le Prince noir d’une terre sanglante,
Fils d’Antys, fils d’Omer, fils d’Anaxymaranthe,
Seigneur des Hauts Plateaux et Grand Duc d’Amarud,
Et lorsque sur le dos de ma jument Otrud
Je conduis au combat d’une allure souveraine
Mes trois cents légions vers la nordique plaine
Je sens les vents de l’aube embrasser mes cheveux
Et dans l’éther enfler la jalousie des dieux.

26 septembre 2019

Psaume



Ma vie était vacante et tu l’as rendue pleine ;
Tous m’avaient rejeté et toi tu m’as nourri ;
Mes ennemis riaient et accroissaient ma peine,
Et tu les as fait taire en entendant mon cri.

Yahvé ! je chanterai ta puissance et ta gloire,
Toi qui même aux bergers fais signe d’approcher,
Toi qui promets à Sion descendance et victoire,
O mon unique Dieu, mon roc et mon rocher !

Et lorsqu’il me faudra repartir à la guerre
Pour chasser à jamais de ta fertile terre
Le profil insultant du guerrier philistin,

Je broierai ces impies comme un chien broie ses puces,
Et dresserai pour toi, au soleil du matin,
En pyramides d’or, leurs six mille prépuces.

12 septembre 2019

Antoine de Saint-Exupéry : Terre des hommes



Lu Terre des hommes, de Saint-Exupéry, avec intérêt. On y retrouve ce mélange de lyrisme et de confrontation directe avec la vie qu’il y a aussi chez Malraux et dans toute la littérature de cette époque. Le lyrisme appliqué aux réalités brutales du vingtième siècle : la technique, la guerre, la camaraderie, la mort. Ce n’est pas le genre de littérature que je préfère, mais il faut reconnaître à toute cette génération, Malraux, Hemingway, Montherlant, le mérite d’avoir vécu et écrit au cours d’une des périodes les plus troublées de l’histoire. Aucun n’en est sorti indemne : Hemingway et Montherlant se sont suicidés, Malraux était ravagé de tics nerveux, et Saint-Exupéry s’est abîmé en mer lors d’une sortie aérienne en juillet 1944.
Ce qui me frappe, dans Terre des hommes, c’est l’insistance constante de Saint-Exupéry sur les expériences extrêmes, au contact de la nature, du large, de l’infini. Infini du ciel étoilé, infini du désert, infini des montagnes. Expériences extrêmes de survie dans les conditions les plus hostiles, à la frontière de la mort. Ce que tout cela traduit, en creux, c’est un refus radical du quotidien, un refus de la trivialité et de la mesquinerie de la vie urbaine. Il y a un passage qui illustre parfaitement ceci. Avant son premier vol pour la ligne du courrier Toulouse-Dakar, Saint-Exupéry prend le bus à l’aube avec de modestes fonctionnaires de la ville. Il éprouve le sentiment invincible de ce qui le sépare de ces formes grises, anonymes : « Je surprenais (…) les confidences que l’on échangeait à voix basse. Elles portaient sur les maladies, l’argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s’étaient enfermés. (…) Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t’a fait évader et tu n’en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Tu n’es point l’habitant d’une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit-bourgeois de Toulouse.  » Et tout l’ouvrage est marqué par ce choix originel : plutôt le danger, plutôt la mort qu’une vie médiocre. C’est en sacrifiant sa vie qu’on la justifie.
Ce que l’on devine, chez Saint-Exupéry, c’est un rejet complet de la vie moderne. Les cieux et la mer sont plus accueillants, malgré leurs dangers, que le bitume des villes. Sans doute Saint-Exupéry avait-il prévu et accepté son destin. Dans une lettre à un ami, envoyée juste avant sa disparition, il écrivait : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leurs vertus de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. »

29 août 2019

Quentin Tarantino : Once upon a time in Hollywood



Vu Once upon a time in Hollywood, le dernier film de Quentin Tarantino. Le film a réalisé un très bon démarrage lors de sa première semaine d’exploitation en France, le meilleur à ce jour pour un Tarantino, après avoir très bien marché également aux États-Unis. Les critiques sont généralement bonnes, voire très bonnes, même si certains ont trouvé le film ennuyeux (2 h 40 tout de même). Autant le dire tout de suite, c’est mon cas. Avant de tenter d’expliquer la chose, un simple constat subjectif : je me suis ennuyé, je n’ai pas pris de plaisir, et l’on peut avancer tous les arguments que l’on voudra (splendeur de la reconstitution, jeu des acteurs, etc.), on peut dire ce qu’on veut, au cinéma c’est le plaisir qui compte et qui tranche la question.
Once upon a time in Hollywood se déroule en 1969, et l’on pourrait le qualifier de film « meta- », c’est-à-dire un film qui ne se suffit pas par lui-même, qui nécessite de connaître le contexte pour comprendre et apprécier. Par exemple, [spoiler] Charles Manson n’apparaît que dans une seule scène dans le film, il frappe à la porte de la maison de Sharon Tate, s’entretient brièvement avec Jay Sebring et s’en va, mais si on ne sait pas qui est Charles Manson on ne voit pas ce que vient faire là ce type bizarre qu’on ne reverra plus par la suite. [/spoiler] Et il y a plein de choses dans ce genre. C’est donc davantage l’évocation de l’ambiance d’une époque qu’un récit structuré et satisfaisant en lui-même. Raison pour laquelle les quinquagénaires et sexagénaires semblent davantage apprécier le film que les millennials.
Le vrai sujet du film, c’est 1969, époque fascinante, il est vrai, à tous égards. C’est le moment ou toute la charge de lyrisme et de beauté contenue dans la jeunesse des années 60 bascule dans le noir, dans le sérieux. Assassinat de Sharon Tate. Sortie d’Easy Rider. Publication de la Bible satanique d’Anton LaVey. Sortie, quelques mois plus tard, de Gorge profonde, de Massacre à la tronçonneuse. On ne rigole plus. Les baby boomers adolescents aimaient la romance. Ils arrivent à l’âge où ils veulent que toutes ces aspirations se concrétisent enfin. Ils veulent de la chair, du sang. Août 1969 est le moment du basculement, lorsque toute la poésie flower power, à son paroxysme, enclenche son mouvement vers les ténèbres. C’est très émouvant, c’est sublime, et la musique de cette époque a merveilleusement capté tout cela, avec la naïveté juvénile de Simon and Garfunkel ou des Mamas and the Papas. C’est cela que Tarantino a voulu retranscrire, et à certains égards il y parvient. La qualité de la reconstitution est étourdissante. Il y a tout : les voitures, les vêtements, les marques de magasin, les restaurants, les émissions de télé, les stations de radio, tout. Tout pour saisir le moment le plus triste de l’histoire du vingtième siècle, lorsque l’innocente hippie californienne avec sa fleur dans sa chevelure blonde et tout l’avenir devant elle décide d’envoyer balader ses parents et sa morale de WASP et de frayer avec le bad boy du coin. Au revoir Johnson, au revoir De Gaulle. Bonjour Nixon, bonjour Giscard. Le rêve de jeunesse est brisé. La vraie vie commence.
Il y a une scène qui symbolise ce soin névrotique, obsessionnel, apporté à la reconstitution. Au début du film, au cours du générique, un plan travelling monte un escalier et filme Sharon Tate qui se déhanche dans une salle avec d’autres personnes. Le plan est superbe, les coiffures, l’éclairage, les vêtements, tout. Il dure une seconde, il a à peine le temps de s’imprimer sur la rétine. On imagine aisément la quantité de travail, de recherches nécessaire pour offrir ce plan d’une seconde. Et tout le film est comme cela, chaque plan regorge de détails qui ne sont jamais soulignés, qui sont là, simplement. Les rues en particulier, les lampadaires, les fissures sur le macadam, les affiches publicitaires. C’est vraiment le film d’un monomaniaque de la sous-culture américaine, de ce que l’on appelle l’americana.
Rien que pour cela, Once upon a time in Hollywood mérite un respect immense et restera dans l’histoire, en ce qu’il aura contribué à définir l’imagerie d’une époque.
Hélas, hélas, il y avait tout pour faire un grand film, et c’est en définitive un échec, un échec total. Le problème, c’est le sujet du film, de l’histoire. C’est un film clos sur un sujet insipide, insignifiant, alors qu’il y avait tant à dire. Ce sujet, c’est la star de cinéma. [Spoiler] Si le fait de voir Leonardo DiCaprio, acteur sur le déclin dans le film, parler avec une petite fille actrice à propos du métier de comédien, de le voir ensuite jouer une longue scène de western au cours de laquelle il oublie son texte, puis une autre où, au contraire, il improvise à merveille, si c’est cela que vous aimez voir au cinéma, alors le film vous plaira. Mises bout à bout, ces trois scènes doivent durer plus d’une demi-heure. [/Spoiler] Et elles symbolisent parfaitement le postulat sous-jacent du film : quoi qu’une star fasse, quoi qu’elle dise, c’est toujours plus intéressant que ce que vous, vous pouvez faire. Voir une star en train de donner à manger à son chien, en train de faire les courses, en train de regarder la télé, c’est plus intéressant que de voir n’importe qui d’autre faire quoi que ce soit d’autre. Il y a une réplique dans le film qui exprime cela. Cliff Booth (Brad Pitt), la doublure, appelle Rick Dalton (DiCaprio) par la fenêtre de la voiture et lui dit, pour lui remonter le moral : « You’re Rick fucking Dalton. » Ce sont les mots que répètera DiCaprio après sa grande scène d’acting : « Rick fucking Dalton ». Mais ce qu’il faut entendre, ce que cela signifie, c’est : « Leonardo Di fucking Caprio ». « Je suis Leonardo DiCaprio, et donc le seul fait de me voir sur un grand écran constitue en soi une expérience cinématographique joussive.  » Et, de fait, les acteurs mangent complètement les personnages, on ne voit jamais Rick Dalton et Cliff Booth, mais bien toujours Brad Pitt et Leonardo DiCaprio, le film est vendu comme cela, c’est son postulat esthétique fondamental. En cela, Once upon a time in Hollywood est l’exact contraire de Pulp Fiction. Dans Pulp Fiction, Tarantino avait pris un acteur has been à l’époque, John Travolta, et lui avait fait jouer le rôle d’un malfrat pataud, gauche, très maladroit. C’était drôle, touchant. Ici, c’est le contraire : on prend des stars au sommet et on les sublime, on montre les abdominaux de Brad Pitt, la palette d’acteur de DiCaprio qui passe par tous les états, la démarche de Margot Robbie, et c’est cela qui constitue la matière même du plaisir cinématographique que l’on est censé prendre. Du coup, on n’entre jamais dans le film. On reste purement extérieur, spectateur, pauvre plouc de province qui va admirer trois idoles avant de repartir dans son existence insignifiante. Le film est une expérience idolâtrique, alors qu’on attend d’un film qu’il nous intègre dans son imaginaire à travers des émotions et des souffrances partagées (catharsis).
Il est d’ailleurs significatif de noter [spoiler] qu’il n’y a quasiment pas d’interaction entre les trois personnages principaux du film, ce qui, à ma connaissance, est sans précédent. De tout le film, Margot Robbie n’adresse pas une seule fois la parole à Brad Pitt ou Leonardo DiCaprio. Ces deux derniers parlent à peine ensemble, chacun est enfermé dans sa ligne : DiCaprio dans son autisme d’acteur (dans la dernière scène de carnage il a des écouteurs sur les oreilles et il flotte sur une bouée au milieu de sa piscine)  ; Brad Pitt est un peu plus vivant (ce n’est pas une star dans le film), il a plus d’interactions, notamment avec des hippies de la bande de Manson, et c’est la raison pour laquelle ses scènes sont les meilleures, et généralement les plus appréciées du public. Mais à aucun moment les trois personnages ne se rencontrent vraiment, et c’est pourquoi il y a si peu de tension narrative. [/spoiler] La conséquence de tout cela, c’est l’ennui, un ennui persistant qui fait qu’à presque chaque séance plusieurs personnes quittent la salle.
Once upon a time in Hollywood marque ainsi une évolution inquiétante dans la filmographie de Quentin Tarantino. C’est le moment où le cinéma cesse d’être magique par lui-même, par son scénario, sa mise en scène, ses scénographies, et où le fait de voir pendant des dizaines de minutes Leonardo DiCaprio en gros plan est supposé constituer en soi une source de plaisir infinie. C’est le moment où la star prend le pas sur l’imaginaire, où le cinéma n’est plus un moyen d’évasion mais au contraire d’enfermement dans les diktats de l’époque : la notoriété comme valeur ultime de notre temps. Le délire cinéphilique de Tarantino se clôt sur une prison dorée et scintillante, une coquille vide, une somme de solitudes étanches entre elles.
Il paraît que Tarantino a prévu de faire dix films dans sa carrière. Once upon a time in Hollywood est le neuvième. L’avenir dira ce que l’enfant terrible d’Hollywood nous réserve. Pour certains d’entre nous, cela fait plus de deux décennies que nous le suivons. Et les plus anciens, les plus fervents ont, de film en film, le sentiment douloureux que c’est bien fini, qu’il ne remontera plus la pente, que le meilleur est passé, derrière nous.
Paradoxalement, Once upon a time in Hollywood répond bien à son sujet : c’est le film des espérances déçues, le bonheur a été entrevu au terme d’un travelling, l’espace d’un instant, puis la réalité s’est refermée sur le déjà-vu, sur le trivial, sur l’ennui.

22 août 2019

Christianisme, le grand secret



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Ce que j’ai à te dire concerne les origines du christianisme. Je ne sais pas par où commencer. J’ai beaucoup travaillé sur la question, depuis des années, depuis 2004, et je vais tout te révéler aujourd’hui. Je te demande de ne pas m’interrompre, même si ce que je te dis te choque. Laisse-moi faire ma démonstration jusqu’au bout, et ensuite tu pourras me répondre.
Imagine un enfant qui naît, vers la fin de la République romaine, juste avant l’Empire. Ses initiales sont J.C. Il s’agit de Jules César. Son père naturel meurt rapidement, c’est un enfant sans père. Sa mère, Aurelia, est une femme d’une vertu distinguée, admirée par tous, et en particulier par l’enfant qui se tournera toute sa vie vers elle comme vers un modèle de pietas romaine. L’enfant grandit. Il se croît doté d’un destin exceptionnel. Il invoque sans cesse une puissance au-dessus de lui, la Fortune, qui lui vient en aide aux moments critiques. Il se dit descendant de la divinité, en l’occurrence de Vénus (« Vénus Victrix » était le cri de guerre des césariens à la bataille de Munda). César embrasse une carrière politique, il part mener des campagnes au cours desquelles, contre toute attente, il remporte des succès miraculeux. Par ailleurs, la clémence est un élément central de sa politique. Contrairement à ses adversaires et à ses prédécesseurs, il pardonne à ses ennemis, il leur octroie même des bienfaits, il nomme par exemple Brutus gouverneur de la Gaule cisalpine et préteur après la défaite des pompéiens à Pharsale. C’est la fameuse « clémence de César ». J.C. triomphe de toutes les forces terrestres. Sentant son heure venue, il rentre dans la ville sainte, Rome, et il offre librement sa vie pour ses semblables. Le sacrifice a lieu au début du printemps, au cœur du pouvoir politique, à la Curie. En mourant, J.C. pardonne à ses meurtriers. Et de fait on découvrira dans son testament qu’il lègue à la population de Rome une partie de sa fortune et de ses terres.
Immédiatement, un culte s’installe. Tu sais que le territoire de la ville de Rome était sacré, et que l’on n’avait le droit d’enterrer personne à l’intérieur du pomerium, l’enceinte sacrée. Eh bien pour J.C. on fait une exception. On dresse un bûcher en plein forum, puis l’on élève un temple à cet endroit, le long de la Voie sacrée, juste à côté de la Regia. Les ruines de ce petit temple existent encore, si tu vas à Rome tu peux les voir sur le Forum, et il paraît que les fascistes italiens viennent y déposer une gerbe de fleurs tous les 15 mars.
Après la mort de J.C., des phénomènes étranges se produisent. Ceux qui invoquent son Esprit sont invincibles. Le jeune Octave, frêle, craintif et maladif, prend son nom, et il vient à bout du terrible Marc Antoine, combattant-né et adulé des troupes. Une période inédite de paix commence, sous les auspices de César. Le culte impérial est instauré, et il gagne toute la terre, en moins d’une génération.
Ce que l’on n’avait jamais cru possible, après des siècles de luttes entre cités, puis de guerres civiles, est arrivé : la paix, l’opulence, la liberté de commerce et de circulation.
Pourquoi n’en est-on pas resté là ? me demanderas-tu. Eh bien, il y avait deux problèmes. Un problème moral tout d’abord. Jules César était un homme de guerre, il avait été directement responsable de la mort de millions d’individus, et puis il n’était pas irréprochable sur le plan des mœurs, il aimait le luxe, il avait eu une infinité de maîtresses et d’amants. Ensuite, le culte de César était avant tout un culte politique (tu sais qu’on tuait les martyrs chrétiens uniquement parce qu’ils refusaient de sacrifier à César, ils faisaient preuve en cela de sécession par rapport au corps social). Or, assez rapidement, cette articulation entre le culte et le pouvoir s’est avérée problématique, le pouvoir se salit toujours les mains, et l’on n’a pas forcément envie de confier ses aspirations spirituelles à une réalité bassement concrète.
Il fallait donc transférer toute la substance du culte de J.C. sur un tronc qui fût à la fois moral et apolitique. Ce n’était pas facile. Tous les peuples, des Égyptiens aux Perses en passant par les Grecs, avaient toujours confondu pouvoir sacerdotal et pouvoir politique. Le culte était partout le culte du souverain. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous ces peuples se sont finalement fondus sans trop de problème au sein de l’Empire. À la vérité, il n’y avait qu’un seul peuple qui refusait cette soumission du spirituel au pouvoir temporel, qui critiquait ses rois dans ses textes sacrés, qui remplissait la charge de son culte à l’écart, qui ne voulait pas se mélanger ni céder aux injonctions du temps. C’était un petit peuple oriental, qui avait fait preuve d’une grande résilience par le passé, qui avait survécu aux Babyloniens et aux Perses, et qui s’enorgueillissait d’une mystérieuse promesse et d’un mystérieux héritage : c’était le peuple juif.
Dès lors, la marche à suivre était toute trouvée : il fallait greffer le culte de J.C., la paix et la puissance qui l’accompagnaient, la solution qu’il avait apportée à l’antique désordre et à l’antique souffrance humaine, il fallait greffer ce culte sur le tronc de l’arbre juif, seul exempt de compromission avec les puissances terrestres. Pour ce faire, il fallait trouver un homme de génie. Il fallait qu’il connût parfaitement les Écritures juives, qu’il fût un authentique docteur de la Loi. Mais il fallait aussi qu’il fût membre du corps social, qu’il fût citoyen romain. Ainsi la jonction pourrait s’opérer. Or il y avait à Jérusalem un nommé Saul, originaire de Tarse. Saul étudiait la Loi depuis son plus jeune âge. Ce Saul était citoyen romain, il n’hésitait pas à s’en targuer, comme il le fera plus tard en exigeant d’être jugé selon la justice impériale devant le procurateur de Judée Antonius Felix. Et Saul avait pu constater les indéniables bienfaits de l’empire romain : exerçant le métier de fabriquant de tentes, il pouvait circuler et commercer en toute sécurité avec le monde entier. Alors, un événement mystérieux se produit. Saul prend conscience de sa vocation. Il constate les impasses du pharisaïsme, d’un peuple juif replié sur lui-même alors que le monde est entré dans une ère nouvelle. Il décide de débarrasser le culte impérial de son impureté temporelle, et d’apporter à tous à la fois la paix de J.C. et la pureté de la Loi mosaïque. Il va bâtir une grande tente, l’Église, que chaque homme aura vocation à intégrer. Le christianisme est né. »
Il se tut un instant, et reprit d’une voix grave. :
« Tu penses peut-être qu’en disant cela je discrédite le christianisme. Mais c’est tout le contraire. Le christianisme est la vérité, la seule vérité, la seule voie vers le salut et la paix, et l’histoire que je viens de te raconter le prouve. Un seul homme a sacrifié le repos de sa vie pour le bien de tous, il a vécu dans les tribulations, il a fait des miracles, et après sa mort il a laissé sa paix à ses disciples. Mais cet homme, c’est Jules César. Sans César, pas de christianisme. C’est lui et lui seul qui a changé la face du monde. Le reste est une épuration nécessaire, voilà tout. »
Après une pause, il reprit fébrilement :
« Depuis que j’ai fait cette découverte, je ne dors plus. J’ai écrit au nonce apostolique, j’attends sa réponse. Il y a là cinq enveloppes, dans lesquelles j’ai déposé cinq dossiers qui recoupent et appuient toutes les assertions que je viens de faire devant toi. Si je décide d’envoyer ces dossiers aux cinq plus grands quotidiens français, en une génération c’en est fait du christianisme. Il suffit que quelques philologues, exégètes, spécialistes des processus cognitifs humains se penchent sérieusement dessus pour entériner définitivement la vérité de ce que je viens de te dire. Tout cela est entre mes mains, et ne dépend que de moi.
Je ne suis pas un athée. Je ne suis pas un agnostique. Je suis un catholique romain. C’est pourquoi j’ai pu voir si clair dans ce problème. Et je ne compte pas renoncer à ma foi, je ne compte pas rompre après tant d’autres l’Alliance avec le Dieu des douze tribus.
Je ne sais pas quoi faire. Tu peux me donner ton opinion. Je t’écoute. Mais je te demande solennellement, je te supplie de garder un silence éternel sur tout cela, et de ne jamais le révéler à qui que ce soit. »