19 mars 2020

Trois souvenirs de ma vie urbaine

1. Il y a quelques années, je vivais à V... Un matin de janvier, sur le trottoir du trajet que j'empruntais tous les jours, je vis un pigeon mort. J'avais vécu à la campagne jusqu'alors, et quand il y avait une bestiole morte sur le chemin, crapaud ou autre, elle disparaissait au bout de quelques jours : les fourmis grouillaient autour et ne laissaient plus rien. Tous les matins, je passais à côté du pigeon, pensant que quelqu'un finirait par l'enlever. Mais personne ne l'enlevait, et il n'y avait pas de fourmis, pas la moindre. Chaque jour, le pigeon s'applatissait sur le trottoir, et il devenait de moins en moins perceptible. À la fin, il avait complètement disparu : il avait été mangé par le bitume.
2. Dans mon immeuble, à V..., il y avait une boîte aux lettres, avec écrit dessus : "Matthieu et Joéline". Le point du i de "Joéline" était un petit cercle. Un jour, je m'aperçus que l'étiquette avait été retournée : on voyait encore "Matthieu et Joéline" par transparence, de l'autre côté, avec le petit cercle. Mais sur la face exposée, maintenant, il y avait une autre inscription, il y avait juste écrit : "Matthieu". Joéline avait disparu.
3. Quelque temps après mon installation à C..., je m'étais acheté une pizza chez Pizza Hut. Au moment de la manger, je sentis un goût bizarre dans ma bouche, comme du papier brûlé. Je recrachai le morceau de pizza : je vis une petite tache noire, avec deux ou trois fils noirs qui se dressaient. C'était une mouche morte qui avait cuit en même temps que la pizza.

27 février 2020

Isaac Asimov : Les Robots



Lu Les Robots d’Isaac Asimov (1950), sans grand plaisir, je dois le reconnaître. Les nouvelles du recueil sont assez répétitives : un robot est confronté à un dilemme, une injonction contradictoire par rapport aux trois lois de la robotique, et la crise se dénoue une fois que la contradiction est mise à jour. C’est très ingénieux, mais ce sont fondamentalement des histoires à chute, donc toute la lecture est tendue vers le dénouement, et sans grand intérêt en soi (style neutre, pas de bifurcation, pas de twist). C’était la méthode d’Asimov, de son propre aveu : il savait d’où il partait et où il devait aboutir, et le travail d’écriture consistait à relier les deux points. C’est aussi ce qui m’ennuie souvent chez Lovecraft ; au contraire, chez Dick, chez Bukowski, les twists sont permanents, ce qui rend la lecture très divertissante.
Sur le fond, c’est bien entendu un livre brillant, un classique : toute notre réalité est déjà là, très précisément dépeinte quant à son essence : l’irruption de la technique transforme les humains eux-mêmes en robots, ramène le monde à la seule dimension de la fonctionnalité et de l’effectivité, les seuls événements sont dorénavant les dysfonctionnements qui enrayent la machine. Je ne connais pas assez l’œuvre d’Asimov pour me prononcer de manière certaine, mais tout cela a l’air de lui convenir assez bien. Comme Lovecraft, comme Kant, Asimov semblait être un homme essentiellement rationnel : pas d’histoire d’amour dans son livre (sinon une petite facétie humoristique), un style plat, neutre, une vision parfaitement objective de la réalité – Asimov était aussi et surtout, rappelons-le, un grand scientifique. Ces hommes-là sont sans doute les plus heureux, et leurs ouvrages vieillissent remarquablement bien. Mais enfin on peut trouver ça ennuyeux. Sans doute devrai-je lire d’autres ouvrages de lui pour me faire une opinion plus juste et plus précise. Mais ce type de science-fiction old school (également illustré par Clifford Simak qui a directement influencé Asimov) n’est vraiment pas le genre de fiction que je préfère.

20 février 2020

Fiodor Dostoïevski : Crime et Châtiment



Relu Crime et Châtiment, de Dostoïevski, que j’avais lu vers l’âge de seize ans. Pas mal de longueurs, surtout dans les scènes d’interrogatoire avec Porphyre, mais c’est le style de Dostoïevski : c’est par l’abondance de propos en apparence insignifiants qu’il atteint cette fameuse profondeur psychologique pour laquelle il est si réputé. L’esthétique classique lui est étrangère, c’est pourquoi j’ai souvent du mal avec lui, mais c’est aussi pourquoi il est si révolutionnaire.
La partie la plus frappante du roman reste pour moi, non pas le crime de Raskolnikov, ses causes et ses conséquences, mais bien le personnage de Svidrigaïlov. Le récit de sa dernière nuit, dans ce bouge misérable et mal famé, et de son suicide, m'avait pas mal perturbé à l’époque, et cela reste pour moi le passage le plus effrayant du roman. Dostoïevski a sondé des abîmes de noirceur avec une acuité vraiment troublante, des personnages de véritables damnés, sans aucun espoir, qui plongent au fond du gouffre en pleine conscience. Et sa grande force est de ne jamais souligner cela par des effets grandiloquents, mais de toujours représenter ces êtres comme des personnages mesurés, polis, calmes, et dont la noirceur absolue n’apparaît que lors de brefs éclats extrêmement dérangeants. Il va au fond de son sujet, aborde des sujets comme la pédophilie, l’assassinat d’enfants, qui sont sans doute ce que l’on peut imaginer de pire sur cette terre, et il le fait de façon à la fois très explicite et très succincte, ce qui rend la chose d’autant plus frappante. Il y a je ne sais quel noir secret dans cette récurrence du thème de la pédophilie chez Dostoïevski, et j’avais abordé ce sujet dans un article précédent.
Dostoïevski reste pour moi le premier romancier de l’ère moderne, et il n’est pas étonnant que le thème de la perte de la dignité de l’homme soit si présent chez lui. Il a parfaitement représenté le statut de l’homme dans un monde post-naturel et urbain : des êtres anonymes, écrasés par des forces primaires comme l’argent, les pulsions, les névroses, des êtres dont les aspirations ne trouvent aucune voie pour s’exprimer dignement, qui vivent et meurent sans que personne ne fasse attention à eux. Chez Dostoïevski, l’individu est souvent un déclassé : un ancien noble, un ancien bourgeois, qui a reçu une éducation conforme aux anciennes normes sociales et morales, et qui se retrouve plongé dans la lie de la Grande Ville. En cela, son diagnostic reste plus que jamais actuel.

11 février 2020

Réponse à Pacôme Thiellement

Cher Pacôme Thiellement, je me permets de vous répondre brièvement, puisque vous avez eu l’amabilité de rebondir sur mon dernier billet sur les réseaux sociaux. Rassurez-vous, je ne vais pas vous saouler ni me mettre en avant. Mais vous avez été franc, fair-play, et je ne veux pas laisser cela sans réponse.
Sur le christianisme, l’islam, je n’ai rien à reprocher à votre réponse. Ce sont des sujets sensibles que je n’aborde d’habitude jamais sous un angle polémique. Des choses m’ont agacé dans votre livre, vous m’avez répondu, restons-en là. Vous avez été clair, et je ne doute pas que vous ayez été sincère.
Vous savez, moi aussi ma mère est étrangère. Elle est polonaise. Jean-Paul II était un pape tout récent lorsque je suis né. Pour vous ce nom n’évoque sans doute rien, mais à l’époque, vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il représentait pour un peuple plongé dans le malheur, le vrai malheur, avec les files d’attente et les tickets de rationnement à la porte des épiceries, avec les opposants politiques en prison. C’était autre chose que les revendications des Gilets Jaunes, croyez-moi. Passons. Il a changé le monde, il a survécu à tout, alors je suis un peu touchy lorsqu’on représente les chrétiens comme des barbares et des assassins. Mais il y avait malentendu, ok, ok.
Pour le reste, oui, j’aime vos idées, j’aime votre personne, j’aime votre liberté et votre culture, mais je ne suis pas totalement conquis par votre style. À mon avis c’est la chose qui vous manque pour devenir un vrai grand écrivain (ce que vous ne souhaitez peut-être nullement devenir). Le vrai style français est très précis, très rigoureux, il dérive du latin, et le génie français a toujours soumis la passion à l’ordre et à l’harmonie. Concision. Clarté. Détachement. Musicalité. De grandes passions vous animent, mais la phrase doit rester brève, souveraine. Peut-être est-ce votre côté Sans-Roi… Un mot sur Nicolas Rey. Vous le comparez à Beigbeder. C’est l’impression qu’il donne vu de l’extérieur. J’ai lu quelques livres de Beigbeder. Je les ai détestés. J’ai lu tous les derniers livres de Nicolas Rey. Tous m’ont touché, rendu heureux. Oui, Nicolas Rey est un fêtard, un mondain. Il ne s’est pas économisé. Il a bu à toutes les coupes jusqu’à la lie. Maintenant son corps est brisé, c’est une épave. Mais il n’a pas triché. Comme Musset, comme Pierre Louÿs, il a voué sa vie au plaisir, et lui a tout sacrifié. Lisez ses derniers romans, vous les aimerez. Par certains côtés il vous ressemble, il est doux, maladroit, humble. Il a des côtés insupportables, mais il a été touché par la grâce. Et il écrit merveilleusement. Pour moi c’est lui le numéro un, même si c’est dans un genre mineur.
Une dernière chose : ne vous laissez pas bouffer par les réseaux sociaux. Moi je suis gentil, mais il y a des méchants aussi, des fourbes, des gens en manque d’attention ou de reconnaissance. Éteignez l’ordinateur. La vie est courte. Lisez des livres, regardez des films, écoutez de la musique, voyagez, aimez des femmes. Soyez heureux. Et ne gardez pas votre bonheur pour vous, mais rendez-le aux autres, dans vos livres, rendez-le à ceux qui sont moins favorisés par le sort. Mais ne répondez pas à tout le monde sur les réseaux.
Je me souviens de la fois où je vous ai vu pour la première fois. Ça devait être vers 2006-2007 dans l’émission de Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais. Je vous ai tout de suite remarqué. Vous avez raison, les premières années de ce siècle ont été atroces en France. Et vous avez été une bouffée d’air. Enfin de la liberté, de la profondeur, une superbe indifférence pour la politique et l’actualité glauque. Vous n’êtes pas totalement français, moi non plus, peut-être est-ce pour cela que nous ressentons certaines choses de la même façon. Restez tel que vous étiez alors, un esthète, un fan. Ne vous laissez pas rattraper par le sérieux. Et ne prenez pas la grosse tête. Il y a suffisamment de gens sérieux dans ce pays.
Pour ma part, je chroniquerai vos prochains livres ici, et je dirai franchement ce que j’en pense. Vous savez, vous n’êtes pas obligé d’utiliser les réseaux si vous voulez avoir l’amabilité de me répondre. Vous pouvez laisser un petit commentaire sous l’article, pas besoin d’être inscrit à quoi que ce soit. C’est un blog confidentiel et nul ne vous embêtera.
Vous rendez certaines personnes un peu moins malheureuses, même si vous n’êtes pas complètement dans la vérité. Vous avez compris que Dieu aime les faibles et les petits. Rares sont ceux qui comprennent cela de nos jours. Restez faible. Restez petit.

6 février 2020

Pacôme Thiellement : Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or



Lu Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or, de Pacôme Thiellement, avec plaisir et intérêt. Il s’agit d’un récit autobiographique, de confessions à la saint Augustin, mêlées de considérations plus vastes sur le sens de la vie et la marche du monde.
J’éprouve une véritable sympathie pour Pacôme Thiellement. Il est brillant, très cultivé, et surtout c’est un innocent, un enfant, complètement détaché de l’esprit de sérieux, de la politique, des responsabilités, etc. Il vit dans le monde de l’art, de la spiritualité, des cinéastes et des poètes, des mystiques et des saints. C’est la raison pour laquelle je le suis avec intérêt et bienveillance. Pourtant, certaines choses m’ont déplu dans son dernier ouvrage, et je ne dois pas les passer sous silence. Ceci n’enlève rien à l’estime réelle que j’éprouve à la fois pour l’auteur et pour son œuvre.
Tout d’abord, Pacôme Thiellement se dit gnostique, et il s’en prend, à plusieurs reprises, à ceux qu’il appelle les « chrétiens » (sans faire de distinction entre catholiques, protestants, orthodoxes, etc., ce qui dénote déjà un point de vue superficiel sur la question). Il évoque notamment les « crimes des chrétiens », l’ « insanité chrétienne », etc. Je suis désolé, mais c’est un peu facile. Pacôme Thiellement injurie les chrétiens parce qu’il sait qu’il ne risque rien en faisant cela. Mais il se garde bien de prononcer le mot « islam » ou le mot « musulman » dans son ouvrage, alors que les mêmes reproches qu’il adresse aux « chrétiens » pourraient s’appliquer, de la même façon, aux musulmans. Il reproche aux « chrétiens », par exemple, de manger de la viande. Il évoque l’agonie atroce des porcs sacrifiés dans les élevages, et il accuse : « Un chrétien mange de la viande. Mieux : il doit manger de la viande. (…) Ce n’est pas une question de goût ; ça n’a jamais été une question de goût. C’est une question de pouvoir.  » Mais la grande hypocrisie là-dedans, c’est qu’il limite ses accusations aux chrétiens, sans jamais évoquer l’islam (et à mon avis le choix du porc pour servir son argumentation n’est pas anodin). Come on, Pacôme, et les moutons qu’on égorge pour l’Aïd el-Kebir, et l’égorgement halal, sans étourdissement préalable, ça ne vous choque pas ? Mais ça, on préfère ne pas le dire… On préfère s’en prendre aux « chrétiens ». Lol, si vous me permettez. Un peu de cohérence dans l’argumentation, d’objectivité, tout simplement, aurait significativement accru la crédibilité de votre « combat ».
Il y a une autre chose qui m’a un peu déplu dans cet ouvrage, c’est l’abondance des préconisations générales et vagues, du genre : « nous devons avoir une pensée vaste, qui embrasse tout », « nous devons accepter nos limites, et les connaître comme telles », « nous devons aimer ce que nous aimons davantage que nous aimons ne pas aimer ce que nous n’aimons pas », « nous devons vouloir ce que nous voulons davantage que nous voulons ne pas vouloir ce que nous ne voulons pas », « nous ne devons pas nous plaindre ; nous devons nous améliorer », « nous ne devons rien lâcher », « nous devons faire notre vie à notre image », « nous devons boycotter impérativement tout ce qui nuit à la planète comme à notre moral », etc., etc. En tout, cette locution revient une quarantaine de fois dans l’ouvrage. Or ce n’est pas comme cela que ça marche. Quand on multiple les injonctions jussives de cette manière, ce que cela révèle, c’est bien l’inaccomplissement, la projection vers un avenir rêvé, l’impuissance à réaliser la chose hic et nunc, le vœu pieux. Le Bouddha a dit : « On doit se mettre soi-même sur la bonne voie avant d’instruire les autres. Le sage qui prêche d’exemple est à l’abri des fautes » (Dhammapada, 158). Cher Pacôme, c’est sur vous-même que vous devez travailler. Soyez un exemple vivant de ce que vous prêchez, et alors vous n’aurez pas besoin de prêcher (car c’est ce que vous faites, et je ne vous le reproche pas).
Au fond, je suis très différent de Pacôme Thiellement. Nous avons puisé à des sources différentes. Pacôme Thiellement est nourri de bande-dessinée, de l’esprit Hara-Kiri, du cinéma de Lynch, des spiritualités orientales et soufies, mais on sent que la véritable culture occidentale, dans son expression la plus pure et la plus authentique, et qui dérive des trois sources canoniques : la source biblique, la source grecque et la source romaine, on sent que cette culture classique lui est fondamentalement étrangère. Cela se voit à la scansion des phrases, à la rigueur de la syntaxe. Il suffit de comparer avec le style de Voltaire, de Baudelaire, de Gide, pour saisir ce dont je parle. Le titre même est significatif. La formule originale de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » est un alexandrin, et elle ne peut se lire qu’en respectant la scansion propre à l’alexandrin. La modification opérée par Pacôme Thiellement ruine toute la musicalité de la formule. On sent que le rythme sacré de l’alexandrin n’est pas prioritaire pour lui, qu’il a passé plus de temps à lire les gnostiques, les orientaux et Shakespeare que Racine et Victor Hugo. C’est la raison pour laquelle, sur le plan du style, je préfère un auteur comme Nicolas Rey, qui a un vrai sens de la musicalité de la phrase, une élégance innée dans ce domaine.
Tout ceci peut donner l’impression que je n’ai pas apprécié l’ouvrage. Mais la vérité est que je l’ai lu d’une traite, ou presque. Pacôme Thiellement se confie avec une rare franchise sur certains éléments douloureux de sa vie. C’est ce que j’apprécie tant chez lui : il ne triche pas, il est incapable de tricher, il est d’un seul bloc, tout entier dans sa quête de beauté et de bonheur. Il est esclave de ses émotions, mais comme tellement de ses contemporains, comme presque tout le monde à vrai dire, et chez lui cela vient directement de ses accointances gnostiques, il n’a pas accédé à l’incroyable liberté que permet l’objectivité biblique. Mais sa voix est unique, si douce, si sincère, si profondément empreinte de l’idéal grandiose qui l’habite. C’est un poète, un vrai poète. Certains auteurs peuvent écrire des milliers de lignes sans susciter un sentiment authentique chez leurs lecteurs. D’autres sont simplement ce qu’ils sont, et la magie émane de leurs textes, de leurs propos, d’une façon innée. C’est injuste, mais c’est comme ça. Et quand on tombe sur un de ces messagers des mondes inconnus, on ne peut qu’être entraîné, et on leur pardonne tout.