9 juillet 2020

Le Jugement d'une génération



L’épisode récent de l’épidémie de Covid 19 et le confinement qui a suivi ont marqué les esprits. Il s’agit d’une séquence sans précédent, et dont les conséquences vont perdurer pendant des années, voire des décennies. La tentation est grande de rechercher un sens à tout cela, de discerner ce que cela signifie quant à notre société et à sa nature profonde. Cet article propose une clé d’interprétation sociologique et démographique, à partir du destin des baby boomers, majoritaires dans la société durant tout le cours de leur existence. Heureux celui qui sait déchiffrer les signes des temps ! Que celui qui a des oreilles entende.
Le baby boom, on le sait, est cette explosion démographique qui a eu lieu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à partir de 1945. C’est la première fois, dans l’histoire de l’humanité, qu’un tel phénomène s’est produit, à une telle échelle, et sur tous les continents. Ami lecteur, il y a plus d’une chance sur deux pour que tu sois, toi-même, un baby boomer. La thèse développée dans cet article est la suivante : L’histoire du monde depuis 1945 est le récit de la vie des baby boomers. Au-delà des fluctuations épisodiques de l’actualité, l’histoire d’une période donnée – les lecteurs des textes sacrés le savent bien – peut se ramener à un récit global, archétypal, plus ou moins inconscient. Le monde entier, depuis 1945, développe ainsi ce récit sous-jacent de la vie du baby boomer, et les autres générations doivent s’y plier. Examinons ceci de plus près, décennie par décennie :
- Années 60 : C’est la période de la jeunesse, de la musique, des rêveries romantiques. Toute la culture de cette époque, en particulier la culture hippie, le reflète.
- Années 70 : C’est la période difficile de l’entrée dans l’âge adulte. On quitte le domaine du rêve, on rentre dans le réel. Crise économique, films d’horreur, angoisse, libération sexuelle, légalisation de l’avortement, apparition du cinéma porno, etc. Période de transition, de prise de contact avec la matérialité de la vie.
- Années 80-90 : Le baby boomer s’installe dans l’existence, trouve un travail stable, fonde une famille. C’est la décennie Reagan-Thatcher, glorification de l’entreprise, de la Bourse, du dynamisme et de l’optimisme, des films d’action qui montrent des héros virils aux prises avec le monde réel.
- Après 2005 : C’est l’automne doré, la retraite bien méritée, la période des voyages et des restaurants gastronomiques. Déclin du divertissement grand public, la mode est au jardinage, à l’écologie douce, aux émissions de cuisine et de décoration d’intérieur, aux livres de cocooning, de méditation et de développement personnel. Le baby boomer se pose, profite de la vie, est en quête de plaisirs simples, en lien avec la nature, les paysages, etc.
- Mars 2020 : Explosion des masques chirurgicaux dans l’espace public. Les hôpitaux et la médecine arrivent au centre de l’actualité. Ça y est, le baby boomer est rattrapé par des soucis de santé, c’est sérieux cette fois. Et les années qui viennent vont être marquées par des problématiques médicales, l’hygiène et la santé publique vont être au centre de toutes les préoccupations. Une fois de plus, le baby boomer impose son rythme et son agenda à l’humanité entière.
Et maintenant, quelle sera la suite ?
- Années 2025-2050 : La Mort, le quatrième cavalier de l’Apocalypse, va être relâchée sur terre : « Lorsqu'il ouvrit le quatrième sceau, j'entendis le cri du quatrième Vivant : "Viens !" Et voici qu'apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme : la Mort ; et l'Hadès le suivait. Alors, on leur donna pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l'épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre  » (Apocalypse, 6, 7). Pour le moment, le cavalier est encore dans l’étable. Il piaffe. Mais les portes vont bientôt s’ouvrir pour lui. Entre 2025 et 2050, le nombre d’humains qui vont mourir va dépasser tout ce que l’on a vu jusqu’à présent, plus que les guerres mondiales, plus que les pestes du Moyen Âge. Le cavalier verdâtre va moissonner la terre de long en large, des millions de personnes vont mourir chaque mois, pendant des années. Quelle sera l’ambiance, la culture de cette époque ? Si l’on suit le schéma esquissé jusqu’ici, et qui ne semble pas dépourvu de pertinence, il est facile de le prévoir : on reverra fleurir les danses macabres du Moyen Âge, la mort sera au centre de toutes les préoccupations, de toutes les représentations. Époque terrible en vérité !
Et après ? Eh bien un jour, vers 2050, 2060, nul ne peut prévoir exactement quand, ce sera fait. La génération des baby boomers aura passé. Une aube nouvelle se lèvera. Le temps sera venu d’inventer un nouveau récit.
Lecteur, apprends à lire les signes des temps. Que les écailles tombent de tes yeux. Apprends à discerner derrière les remous de l’actualité le dessein mystérieux du Maître des hommes et de l’histoire.
Et toi, baby boomer, que le respect te soit rendu. Beaucoup d’ingrats accusent ta génération, la taxent d’égoïsme, de consumérisme, de superficialité. Tout n’a pas été parfait lors de ton passage sur terre, mais sans toi nous ne serions pas. Nos prières t’accompagneront, et le Vivant saura se montrer juste et charitable envers toi lors du Jugement. Car malgré tous tes défauts et toutes tes limites, tu auras marqué l’Histoire de ton empreinte, et tu mérites à bon droit d’être appelé le père du monde de demain. Y a-t-il un titre plus haut ? Y a-t-il un honneur plus grand ?

11 juin 2020

André Gide : La Porte étroite



Lu, pour la troisième fois peut-être, La Porte étroite d'André Gide (1909). Je tourne autour de ce texte, car je n'ai jamais vraiment compris comment il fallait l'aborder. Qu'est-ce que La Porte étroite ? Un récit autobiographique ? L'expression d'un certain ascétisme protestant que Gide lui-même avait cultivé du temps de sa jeunesse ? Ou au contraire une dénonciation des dangers de la ferveur religieuse ? Un peu des trois sans doute. J'ai relu le livre assez rapidement, pour me faire une idée nette. Quelques remarques :
- Le journal d'Alissa, qui clôt l'ouvrage et en constitue le sommet, la raison d'être, m'a semblé par endroit un peu artificiel. Ce que je veux dire, c'est que c'est souvent Gide qui parle, bien plus que son héroïne. La personnalité de Gide était si riche, si complexe, si intéressante, qu'il n'a jamais vraiment pu sortir de lui-même. Cette phrase par exemple : « Si bienheureux qu'il soit, je ne puis souhaiter un état sans progrès », est typiquement gidienne. Jamais une femme, à aucune époque, n'écrirait cela. Elle convient par contre parfaitement à Gide, enfant obtus, mutique et pataud, devenu à force de volonté et d'application l'être le plus délié de son époque, le plus grand connaisseur de la littérature française et européenne de son temps.
- Le drame de l'existence de Gide est entièrement contenu dans cet ouvrage, mais sans qu'il en ait vraiment saisi la raison profonde, bien plus triviale au fond que ce qu'il s'est imaginé. Le narrateur parle de la « dépoétisation » d'Alissa. Il a voué sa vie à une jeune fille pensive et malheureuse, et il se désespère de la voir se fermer, s'épaissir, perdre toute dimension poétique. Et il attribue cela à la ferveur religieuse, à une volonté de s'anéantir, de sacrifier son être pour Dieu. La vérité est malheureusement bien plus triviale. La jeune fille réservée donne l'illusion de la poésie, mais les femmes sont en réalité bien moins poétiques, bien plus terre à terre que les hommes ne se l'imaginent. Et quand l'éclat de la première jeunesse s'évanouit, la vérité apparaît. L'homme ne peut pas vivre sans poésie, sans idéal, et c'est un scandale insupportable pour lui de voir la poésie se retirer du monde. C'est là tout le thème de L'Éducation sentimentale de Flaubert. Gide a bâti son existence sur une illusion, et il a fait peser sur son épouse, qui était une très brave femme, le poids d'une faute dont elle n'était nullement responsable : celle de cesser de correspondre à son idéal. Comment ne pas voir de l'égoïsme dans tout ceci ? Chercher l'idéal dans la créature, ou dans la nature, ou dans le pouvoir, ou dans quoi que ce soit d'extérieur à Dieu, c'est une erreur, une erreur mainte fois condamnée par le rude réalisme biblique.
La Porte étroite n'en reste pas moins un ouvrage unique dans notre littérature, d'une tenue et d'une noblesse toutes jansénistes, un livre à peu près incompréhensible à notre époque, plus exotique que les bas-reliefs de Ninive, plus séparé de nous que les ruines englouties de l'Atlantide.

21 mai 2020

Des messages cachés dans la dernière scène d'Eyes Wide Shut ?



Stanley Kubrick est réputé pour le caractère cryptique de ses films. Il aimait jouer avec le spectateur, son cinéma regorge d’« easter eggs », ces détails insignifiants à première vue, mais riches d’un sens caché. À cet égard, la dernière scène d’Eyes Wide Shut – son dernier film – est particulièrement intrigante. Au premier visionnage, rien de particulier, tout cela semble banal, plat, un peu décevant. Et pourtant, à y regarder de plus près, il y a quelque chose qui cloche dans cette scène, comme si, sous la surface, le cinéaste avait voulu communiquer quelque chose de bien plus dérangeant.
Une aura de mystère entoure le dernier film de Stanley Kubrick. Certains y voient une tentative de révélation des turpitudes des élites de l’ère Clinton, Kubrick est mort brusquement quelques semaines avant la sortie du film, celui-ci aurait été remonté, vingt-cinq minutes de la fameuse scène d’orgie auraient été censurées par la Warner, les rumeurs foisonnent autour de cet ultime opus du maître. Les thèmes plus ou moins explicites sont sulfureux : élites décadentes, prostitution, pédophilie, sacrifices humains, etc. La présence au casting de Tom Cruise et Nicole Kidman, adeptes de la scientologie, au moment même où Vivian, la fille de Kubrick, avait coupé les ponts avec sa famille pour rejoindre la secte, ajoute une pièce de plus au puzzle. C’est en ayant tous ces éléments à l’esprit que j’aimerais me livrer à une rapide analyse de la toute dernière scène du film, la scène qui clôt une vie entièrement dévouée au cinéma. Certains éléments de cette analyse ont été brillamment traités par Rob Ager dans sa vidéo The children of Eyes Wide Shut.
A priori donc, tout cela est très banal : après s’être avoués leurs errances nocturnes dans des cercles occultes, Bill et Alice pensent à leur fille Helena et vont faire les achats de Noël dans un mall de Manhattan. Helena gambade au milieu des jouets, Bill et Alice décident de tourner la page sur ce qu’ils viennent de vivre et de repartir ensemble d’un bon pied. Générique de fin sous les notes de la Suite pour orchestre de Chostakovitch. Pourtant, à y regarder de plus près, cette scène est bien plus inquiétante qu’il n’y paraît. La musique de Jingle Bells est comme distordue. Des étoiles à cinq branches partout, dont certaines sont clairement inversées. Il y a quelque chose de louche chez les figurants. Tout d’abord, beaucoup d’adultes, beaucoup d’hommes, bien peu d’enfants dans ce magasin de jouets. De longs manteaux noirs qui rappellent exactement les capes des déguisements de l’orgie. Un vieux monsieur qui passe en tenant une petite fille par la main. Un autre qui manque de heurter Bill, au point que celui-ci est obligé de s’écarter. Une dame bizarre en manteau de fourrure qui s’attarde à l’arrière-plan. Tout cela semble un peu étrange, comme une réminiscence de l’orgie. La couleur rouge des parois, le cercle rouge de luminaires au plafond, les boîtes rouges « Magic circle » que l’on voit dans le même plan, tout cela nous replonge dans l’ambiance de l’orgie, avec son tapis rouge circulaire et ses adeptes masqués.
Helena brandit une poupée Barbie un peu lugubre, avec des ailes de chauve-souris. À droite, on aperçoit une poupée Barbie vêtue d’une longue robe rouge, la jambe dévêtue. Tout cela rejoint le thème de la sexualisation précoce des petites filles, traité par petites touches tout au long du film (Alice coiffe Helena comme une poupée, lui apprend à distinguer les hommes selon leurs revenus, etc.).
Ces éléments semblent bien minces, bien subjectifs. Mais plus la scène avance, plus le message véritable tend à percer la paroi anodine du récit de surface. Jusque-là, les indices étaient équivoques, mais après tout sujets à interprétation. On entre ensuite dans des anomalies bien plus troublantes, parce qu’elles ont forcément été volontaires. La plus dérangeante de toutes est une erreur de continuité, un faux raccord, comme on en trouve souvent dans le cinéma de Kubrick. Bill et Alice s’arrêtent à côté d’un ours en peluche. Il faut savoir que l’ours en peluche est thématiquement relié chez Kubrick au sujet de la pédophilie, notamment dans deux scènes assez traumatisantes de Shining. La prolifération soudaine des ours en peluche dans le magasin renvoie métaphoriquement à la prolifération de la pédophilie dans la société occidentale contemporaine, ou du moins chez certaines de ses élites. De la jambe de l’ours en peluche on voit le petit bras d’une poupée qui dépasse. Plan sur Helena. Puis, retour sur Bill et Alice, et faux raccord flagrant : à présent c’est la poupée entière qui est magiquement apparue entre les jambes de l’ours en peluche. La connotation est évidente, d’autant plus que, comme l’a noté Rob Ager, ce n’est pas la première fois qu’on voit une poupée entre les jambes d’un ours en peluche dans le film : dans une scène précédente, on peut voir une disposition semblable dans la chambre d’Helena, sur une étagère. La croissance brusque de la poupée entre les deux plans l’apparente également de façon assez évidente à un symbole phallique.



L’horreur continue. Bill et Alice tournent à gauche et se retrouvent dans une allée étroite, flanqués d’ours et de tigres en peluche. Le tigre est le symbole du danger chez Kubrick, et renvoie à la première séquence de 2001, l’Odyssée de l’espace, dans laquelle les hominidés étaient dévorés par des espèces de jaguars aux yeux luisants. Helena se tient un instant entre ses parents, puis rejoint le fond du magasin, comme poussée par eux. Or, que voit-on au fond du magasin ? Deux vieux messieurs bizarres, chauves, qui tripotent un ours en peluche, l’œil égrillard (l’homme qui a failli percuter Bill au début de la scène était chauve, tout comme celui qui l'a suivi dans les rues de Greenwich Village). Ces deux hommes – et cela a été remarqué par plusieurs internautes – sont déjà apparus auparavant dans le film. On les voit distinctement assis ensemble à une table, lors de la réception de Ziegler, au début du film. Le même Ziegler qui trempe dans des affaires louches de prostitution et qui, de son propre aveu, était présent à l’orgie du château, dans la campagne de l’État de New York. Il est impossible que la présence des deux mêmes figurants, à deux moments différents du film, ait été fortuite. Kubrick l’a voulu ainsi. Il y a même un troisième participant de la réception de Ziegler qui surgit à la droite de l’écran : un jeune homme aux cheveux longs, que l’on a vu faire le serveur au moment de la rencontre entre Alice et le playboy hongrois, chez Ziegler. Les trois hommes entourent Helena et semblent l’entraîner, on ne sait où. La petite fille disparaît, et on ne la revoit plus.



Tous ces éléments sont factuels, et ont été relevés par Rob Ager et de nombreux exégètes de l’œuvre de Kubrick. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Kubrick a-t-il voulu dire quelque chose dans son dernier film, dans sa dernière scène ?
Ce qui est certain, c’est que, du point de vue purement esthétique, cette scène est un miracle de densité, de fluidité, de polysémie. Apparemment rien ne se passe, et pourtant sur le plan symbolique et inconscient la scène est saturée d’indices convergeant vers un thème unique, un thème pour le moins dérangeant, trop dérangeant peut-être pour être dévoilé explicitement sur grand écran.
Il faut se rendre à l’évidence : Kubrick était bel et bien un génie, chaque scène de chacun de ses films est pourvue d’une richesse inouïe, raison pour laquelle il employait tant de temps et tant de prises pour les tourner, jusqu’à rendre fous ses acteurs et ses équipes techniques. Donner plusieurs dimensions à ce qui est plat par nature, plusieurs sens à un récit unique, ouvrir le champ à une infinité d’interprétations, non pas gratuites, mais très rigoureusement motivées, c’est vraiment là la marque du génie de ce cinéaste hors pair.

14 mai 2020

Knut Hamsun : Mystères



Lu Mystères de Knut Hamsun (1892), sans grand plaisir, je dois le reconnaître. C’est le premier roman de cet auteur qui m’a ennuyé. On retrouve toutes les qualités de La Faim et de Pan, un personnage anticonformiste qui dynamite une société bourgeoise, de l’humour, une satire des duplicités féminines et des lâchetés masculines, un style net et impeccable, brillant, très intelligent, très drôle. Mais La Faim et Pan étaient relativement concis, tandis que Mystères m’a paru interminable, surtout les dialogues. Que de dialogues… Hamsun rejoint ici Dostoïevski dans ce qu’il a de plus plombant, les tirades sur des pages entières de personnages qui divaguent, prétendent étaler leur sagesse et ne font que montrer leurs névroses. Et tout cela paraît bien plus forcé que chez Dostoïevski, le héros fait le clown pour scandaliser le bourgeois, c’est divertissant au début mais c’est très vite lassant. Si le roman avait été deux fois plus court ça aurait été un vrai plaisir de lecture, les rapports hommes-femmes sont très bien vus comme toujours chez Hamsun, sans lourdeur, avec beaucoup de lucidité, mais que tout cela est long !

23 avril 2020

Homère : L'Iliade, l'Odyssée



Fini l’Iliade d’Homère, ainsi que l’Odyssée, les deux célèbres épopées dont j’avais entamé la lecture parallèle il y a longtemps déjà (dans les traductions respectives de Robert Flacelière, Paul Mazon et Philippe Jaccottet). Lecture extrêmement intéressante. On sent le souffle de l’œuvre primordiale, destinée à traverser les siècles. Très grand plaisir de lecture, malgré des « tunnels » (surtout dans l’Iliade). Quelques observations :
- On connaît la formule de Victor Hugo : « Le monde naît, Homère chante.  » Il est tentant de considérer Homère comme un écrivain « originel », qui invente la poésie et le mythe à partir d’une page blanche. Ce qui m’a frappé au contraire, dans ces deux épopées, c’est le côté savant, la superposition visible des mythes et des légendes. Très fréquemment, dans l’Iliade comme dans l’Odyssée, le récit est interrompu par des parenthèses, des rappels d’épisodes passés, sans rapport direct avec la narration. On sent que les aèdes qui ont créé ces poèmes ont voulu en faire des sortes de « mémoriaux », qu’ils ont voulu greffer sur un tronc stable toutes sortes de récits, de généalogies, dont ils ne voulaient pas que la mémoire se perdît. Ces poèmes sont donc nés dans une société à la culture riche, complexe, ancienne, dans un monde vieillissant plutôt que dans un monde qui venait d’éclore comme la fameuse « aurore aux doigts de rose ».
- L’Odyssée est bien plus accessible que l’Iliade. Il y a entre les deux un peu le même rapport qu’entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans le texte le plus ancien ce sont surtout des enjeux collectifs qui sont traités, avec une grande attention aux rites, aux sacrifices, etc. Et dans le texte récent, l’individualité personnelle émerge, avec des préoccupations individuelles : la famille, l’histoire personnelle, etc. C’est pourquoi l’Odyssée est bien plus proche de nous, étonnamment proche même : on retrouve les thèmes du couple, de la séparation, de la fidélité, etc. L’Odyssée est optimiste, l’histoire se finit bien, tandis que l’Iliade est incroyablement pessimiste, un noir destin plane sur les personnages, sur Hector, sur Achille. Mais quelle grandeur dans ce texte ! Il y a là toute la douleur de la condition humaine, son côté absurde, l’horreur de la guerre, l’horreur de la mort, inévitable, brutale et irrémédiable. Et la douleur des survivants. Tout est déjà dit, il n’y a rien à ajouter, et aucun espoir consolateur, seulement le destin, inexorable pour chacun. Toute une civilisation pouvait naître à partir de ce seul texte, et c’est bien ce qui s’est produit.
- Je ne peux pas m’empêcher de comparer Homère et Euripide. Euripide est comme nous, il est moral, politique, il cherche à tirer un enseignement de chaque épisode, il généralise à outrance, il est rationnel et analytique. Rien de tel chez Homère, et c’est ce qui fait sa grandeur. On sent qu’il appartenait à une société moins sophistiquée, moins hypocrite, les rapports entre les hommes reposaient plus sur des valeurs que sur des lois et des règlements. Il est réaliste, il ne se réfugie pas dans la morale, il y a la situation et la manière dont on essaie de se débrouiller avec elle, et pas de monde abstrait des « Idées » qui recouvrirait le monde sensible. Et je trouve Homère plus agréable à lire. Euripide est prisonnier de son intrigue, tendu vers le dénouement, chaque réplique s’efface pour donner naissance à la suivante. Homère, lui, a les deux pieds dans le présent. Il prend son temps. Chaque épisode est vécu pour lui-même, se suffit à lui-même. Tous les possibles semblent rester ouverts, malgré le destin, malgré les annonces prémonitoires. C’est un autre rapport au temps. Le récit semble en train de s’écrire, on prend le temps des banquets, des sacrifices, du sommeil, des danses, de l’amour charnel, de toutes ces choses qui font le quotidien. C’est la substance même de la vie, et rien n’est plus vertigineux que de mesurer ce qui a changé, et ce qui demeure.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur Homère. Le texte a survécu, il a fondé une civilisation, la plus brillante civilisation de l’histoire humaine peut-être, et pourtant c’est un texte mort, qui ne régente plus la vie de personne, contrairement à la Bible. Que lui a-t-il manqué, pour que nous soyons « homériques », au lieu d’être chrétiens, juifs ou musulmans ? Platon se posait déjà la question à la fin de La République. Sans doute Homère était-il trop sauvage, et tout le monde ne peut pas être Alexandre le Grand – lequel, aux dires de Plutarque, dormait avec l’Iliade sous son oreiller.