11 mai 2018

La morale et l'action


La morale est incompatible avec l’action. C’est là une vérité terrible, insoutenable, et pourtant plus je vieillis plus je m’en convaincs.
On trouve chez Plutarque une anecdote significative, à propos d’Alexandre le Grand : « Il faisait le plus grand cas de l'Iliade, qu'il appelait la meilleure provision pour l'art militaire. Aristote lui donna l'édition de ce poème qu'il avait corrigée et qu'on nommait l'édition de la cassette. Alexandre, au rapport d'Onésicritus, la mettait la nuit sous son chevet avec son épée. » Alexandre dormait avec l’Iliade ; il est impossible de l’imaginer dormir avec les œuvres complètes de Platon. Pour agir, il ne faut pas chercher le Bien en soi, il faut lire des récits de batailles, d’égorgements, de carnages.
Et si l’on se penche un peu sur la question, quel a été le rapport des grands philosophes moralistes à l’action, à la vie active ?
Socrate, mis à part quelques expéditions militaires, n’a jamais quitté les murs d’Athènes.
Platon a mené une vie de professeur. Les trois expéditions qu’il a faites en Sicile pour y établir le gouvernement idéal se sont soldées par trois échecs, dans des circonstances assez humiliantes pour lui.
Plutarque était prêtre d’Apollon à Delphes. Il a mené une vie rangée de père de famille, sédentaire, répétitive, sans faire de vagues.
Examinons à présent la vie des hommes d’action. Nous avons évoqué Alexandre. Qu’en est-il de César ? Qu’en est-il de son rapport à la morale ? Pour ce que nous en savons, il penchait vers l’épicurisme. Nulle part, dans son récit de la Guerre des Gaules, on ne trouve la moindre considération morale. Il ne reconnaît et ne loue que deux vertus : la prudence, le courage.
Ainsi, il faut choisir : une vie morale mais contemplative, ou une vie active mais dégagée de principes moraux. C’est là un choix proprement impossible à première vue. Mais le monde moderne n’a-t-il pas déjà choisi pour nous ?

7 commentaires:

  1. C'est évidemment une fausse antithèse que vous posez là, cher Laconique. Mais pour la révéler comme telle, il faut remarquer que vous utiliser vos concepts de manière critiquable.

    1):Comment définissez-vous la morale ?

    2): Pourquoi réduire l'action à l’activité martiale, comme si philosopher, enseigner, prêcher la vertu, écrire le Gorgias, polir des lentilles et faire tourner la boutique (Spinoza), n'étaient pas aussi des actions ?

    3): Au sein de cette réduction éminemment critiquable, vous réduisez l'activité martiale aux cas lamentables d'un impérialiste et d'un fauteur de guerre civile. Facile alors de faire passer la guerre pour immorale ! Quid de Léonidas ? Quid du général de Gaulle ? Quid des
    Soldats maudits ?

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  2. Hé, ma foi, j’ai pris cher, cher Johnathan Razorback ! En gros j’utilise des exemples lamentables pour démontrer de façon critiquable une antithèse qui est évidemment fausse… Je crois que j’ai été habillé pour l’hiver. Je vais quand même essayer de vous répondre.

    Tout d’abord, cette réflexion sur la morale remonte à loin chez moi, à l’année dernière exactement, lorsque j’ai lu La Subversion du christianisme de Jacques Ellul. C’est un livre qui m’a profondément troublé, qui a remis en cause ce que je considérais comme des évidences. Ellul soutient en particulier la thèse suivante : la Bible n’est pas un livre moral, l’Ancien Testament et plus encore le Nouveau sont des anti-morales. Par ailleurs, je constatais, dans ma vie de tous les jours, que les jugements moraux rendent souvent les choses plus compliquées, limitent la portée d’action au lieu de l’accroître. D’où cette question : la morale et l’action sont-elles compatibles ?

    Pour le reste :

    1 – Par morale, j’entends tout jugement de valeur sur un acte indépendamment de son utilité proche ou lointaine. Pour César ou Alexandre, tuer n’est pas un mal en soi, le jugement varie selon les finalités visées.

    2 – L’homme politique est l’incarnation de l’homme d’action dans la culture classique (cf. la référence à Périclès dans plusieurs dialogues de Platon sur la vertu, dans le Ménon en particulier).

    3 – En jugeant « lamentables » César et Alexandre, vous vous opposez frontalement non seulement au jugement de toute l’Antiquité, mais à celui de toute la culture occidentale, qui a puisé dans ces deux figures des sources inépuisables d’inspiration et d’émulation. Je trouve votre usage des adjectifs parfois un peu péremptoire, si je puis me permettre.

    Enfin 4 – Vous me lisez depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il y a toujours une part d’ironie et d’exagération dans mes textes – sinon ce n’est pas drôle !

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    1. 1): Ce n'est pas un usage très pertinent du terme de morale. Surtout que je ne vois pas ce qui vous permet de suggérer une opposition entre action et morale.

      3): C'est un argument d'autorité (c'est-à-dire un non-argument). Qu'est-ce qu'on s'en fiche de l'opinion de "toute la culture occidentale" ? En quoi cela démontre-t-il que César ou Alexandre n'étaient pas mauvais ?

      D'autant que c'est faux. Grâce aux dieux, il y a eu des Modernes pour dénoncer l'impérialisme antique (et il y a aussi des Grecs hostiles à Alexandre, ses biographes ne se limitent pas à Plutarque):

      « Les Spartiates n’ont été que des moines armés par un fanatisme politique.
      Admirerons-nous à plus juste titre les vertus des Romains ? Hélas ! Chez eux le nom de vertu se donnait par excellence à la valeur guerrière, qui trop souvent est totalement incompatible avec l’équité, la raison et l’humanité. L’amour de la patrie, qui faisait le caractère du citoyen de Rome, n’était-il pas une haine jurée contre toutes les autres nations et ne consistait-il pas à tout sacrifier à une idole injuste et déraisonnable ? » (Paul-Henri Thiry d’Holbach, Système social ou Principes naturels de la Morale & de la Politique avec un Examen de l’Influence du Gouvernement sur les Mœurs, 1773 in Œuvres philosophiques 1773-1790, Éditions coda, 2004, 842 pages, pp.5-314, p.29)

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    2. Ma foi, merci pour vos appréciations, cher professeur. Vous n'oublierez pas de me donner mon bulletin, que je le fasse signer par mes parents.

      Sinon, vous avez tort de prendre ces petits textes trop au sérieux. Vouloir démontrer quelque chose sur un blog me semble bien vain, surtout en matière de philosophie. Ce sont des notations subjectives sur la vie, ça ne prétends pas à plus. Et si vous êtes insensible (manifestement) à la dimension littéraire et ludique, c'est de ma faute, je ne suis pas assez doué, mais je ne sais pas s'il est encore temps de m'améliorer sur ce point. Enfin, je trouve que pour le coup vous employez beaucoup de termes a connotation morale. "Bon", "mauvais", ce sont des termes qui surprennent sous la plume d'un lecteur de Nietzsche et Spinoza. Le réel n'est-il pas la norme de toute la vérité, indépendamment des jugements moraux que l'on porte sur lui ? Et qu'est-ce qui vous donne la légitimité de juger un destin en une phrase, dans un commentaire au détour d'un blog, avec une nonchalance et une suffisance bien caractéristiques, hélas, de notre époque ?

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    3. On peut apprécier certains aspects d'une philosophie sans partager toutes ses positions. Je ne crois pas avoir écrit quoi que ce soit qui affirme la vérité d'aucune partie de ces doctrines, sauf sur le point précis de la critique du libre-arbitre.

      Ensuite il se trouve que je connais bien Alexandre III de Macédoine (moins César, je l'admets, mais j'ai tendance à me fier à Cicéron en la matière). J'ai lu les romans de Valerio Manfredi (dont j'ai cité un extrait dans un billet sur les empires), lu le Darius dans l'ombre d'Alexandre de Pierre Briant (Fayard, 2003, 666 pages), lu Pierre Carlier (Le IVe siècle grec, jusqu'à la mort d'Alexandre, 353 pages), etc.. Et j'ai suivi des cours dessus à l'Université. J'ai donc des faits assez précis en tête pour qualifier Alexandre. Moralement parlant, c'est un destructeur de la pire espèce, comme le genre humain peut se féliciter d'en avoir rarement vu. Après, s'il n'y a que la gloire terrestre que vous intéresse, je veux bien convenir qu'il était bon stratège, suffisamment hellénisé pour avoir un goût artistique assez sûr, etc. Mais c'est tellement dérisoire.

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  3. Hum, vous n'arrêtez pas, cher Laconique ! Vos innombrables lecteurs n'ont plus qu'à se régaler de vos publications prolifiques !

    C'est un sujet compliqué que vous abordez-là... Il faudrait dire aussi, très concrètement, que celui qui agit doit forcément faire des concessions avec la morale sous peine d'être paralysé dans ses choix : même en ne voulant pas faire le mal, il peut y être amené.

    Le contemplatif, en ne faisant rien, est quelque part moins embarrassée de la morale, il a le beau rôle, ne risque jamais de se fourvoyer en exactions.

    Je vous livre vite fait une petite réflexion superficielle, je suis dans l'incapacité de me masturber davantage le cerveau sur le net en ce moment. De toute façon, même si on l'avait plus vu depuis un moment, ce queutard, on peut apparemment faire confiance à ce putain de féroce sanglier philosophe pour vous bousculer !

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  4. Vous avez tout compris, cher Marginal, ça me rassure sur mes capacités d’expression. Tout acte (hors ceux du sacrifice précise la Bhagavad-Gita) est entaché d’impureté, c’est aussi simple que ça. D’où l’attrait pour la retraite contemplative qui hante l’occident depuis des millénaires. C’est pourtant simple… On voit que vous ne vous contentez pas de créer, mais que vous avez aussi mis les mains dans le cambouis du monde.

    Hé oui cher Marginal, je suis un peu plus actif ces derniers temps. A vrai dire, mon rythme risque de s’accélérer un peu dans les prochaines semaines. J’ai dû me limiter cet hiver pour accomplir une tâche ingrate, et j’ai l’impression d’avoir des choses à rattraper. Et puis je suis vieux maintenant, je n’ai pas envie de me contraindre. Si j’ai envie de poster à foison, pourquoi me priver ? Mais bon, il n’y a aucune obligation de commentaire, je n’ai pas besoin de vous le dire. Il n’est pas encore né, celui qui pourrait entraver la liberté du Marginal, je suppose.

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