12 septembre 2019

Antoine de Saint-Exupéry : Terre des hommes



Lu Terre des hommes, de Saint-Exupéry, avec intérêt. On y retrouve ce mélange de lyrisme et de confrontation directe avec la vie qu’il y a aussi chez Malraux et dans toute la littérature de cette époque. Le lyrisme appliqué aux réalités brutales du vingtième siècle : la technique, la guerre, la camaraderie, la mort. Ce n’est pas le genre de littérature que je préfère, mais il faut reconnaître à toute cette génération, Malraux, Hemingway, Montherlant, le mérite d’avoir vécu et écrit au cours d’une des périodes les plus troublées de l’histoire. Aucun n’en est sorti indemne : Hemingway et Montherlant se sont suicidés, Malraux était ravagé de tics nerveux, et Saint-Exupéry s’est abîmé en mer lors d’une sortie aérienne en juillet 1944.
Ce qui me frappe, dans Terre des hommes, c’est l’insistance constante de Saint-Exupéry sur les expériences extrêmes, au contact de la nature, du large, de l’infini. Infini du ciel étoilé, infini du désert, infini des montagnes. Expériences extrêmes de survie dans les conditions les plus hostiles, à la frontière de la mort. Ce que tout cela traduit, en creux, c’est un refus radical du quotidien, un refus de la trivialité et de la mesquinerie de la vie urbaine. Il y a un passage qui illustre parfaitement ceci. Avant son premier vol pour la ligne du courrier Toulouse-Dakar, Saint-Exupéry prend le bus à l’aube avec de modestes fonctionnaires de la ville. Il éprouve le sentiment invincible de ce qui le sépare de ces formes grises, anonymes : « Je surprenais (…) les confidences que l’on échangeait à voix basse. Elles portaient sur les maladies, l’argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s’étaient enfermés. (…) Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t’a fait évader et tu n’en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Tu n’es point l’habitant d’une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit-bourgeois de Toulouse.  » Et tout l’ouvrage est marqué par ce choix originel : plutôt le danger, plutôt la mort qu’une vie médiocre. C’est en sacrifiant sa vie qu’on la justifie.
Ce que l’on devine, chez Saint-Exupéry, c’est un rejet complet de la vie moderne. Les cieux et la mer sont plus accueillants, malgré leurs dangers, que le bitume des villes. Sans doute Saint-Exupéry avait-il prévu et accepté son destin. Dans une lettre à un ami, envoyée juste avant sa disparition, il écrivait : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leurs vertus de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. »

2 commentaires:

  1. J'ai bien aimé ce livre.

    Et je pense que vous avez tout à fait raison sur Saint-Exupéry, il n'était absolument pas satisfait du monde moderne et cherchait une aventure pour s'en libérer. Mais le même désir "romantique" a poussé de nombreux hommes de cette époque vers le fascisme et le communisme. Illustrations les plus nobles dans deux tendances, le même romantisme a conduit un Ernst Jünger au nationalisme anti-parlementaire, un Guy Debord à l'anarcho-communisme insurrectionnel.

    Pourquoi Saint-Exupéry a-t-il ignoré l'attrait de la violence révolutionnaire, pourquoi a-t-il choisi (comme Péguy et Bernanos, autres représentants de ce romantisme qui voit dans la modernité la domination de l'Argent) la France et la Résistance ? Faut-il voir dans son humanisme (au contenu demeuré incertain, je trouve) une conséquence de son christianisme (voyez son livre Citadelle) ? Mais ne trouve-t-on pas une sensibilité très proche chez Camus, qui n'était pas croyant ?

    Et pourquoi tant d'hommes respectables sont-ils si malheureux (car il faut bien qu'ils le soient, pour être aussi portés aux extrêmes) et si accusateurs de la modernité, qui me semble pourtant meilleure que tout ce qui la précède ? Aurait-il quelque chose de juste et de raisonnable qui puisse les réconcilier avec elle ? Voilà la question qui me fait faire les cent pas la nuit.

    RépondreSupprimer
  2. Merci pour ce commentaire, cher Johnathan Razorback. Je vois que vous connaissez bien tout ce mouvement intellectuel du début du XXe siècle, bien mieux que moi. Moi il n’y a guère que Gide que j’apprécie vraiment à cette époque, Gide qui avait déjà trente ans en 1900 et qui n’est pas de la même génération. Je dirais que toute cette époque fonctionnait encore avec les outils intellectuels du XIXe siècle : les théories, les nations, etc. Le nazisme est un sursaut désespéré du romantisme agonisant : l’esthétisme et l’intellectualisme contre le vide issu du monde de la technique. C’est vraiment une période de transition, avant le triomphe du pragmatisme protestant en 1945. Saint-Exupéry je connais mal, je ne m’aventurerai pas à formuler une hypothèse sur les causes de son engagement. Je dirais juste qu’il me semble que l’entreprise d’édifier un humanisme athée me semble très difficile (constat formulé paraît-il par Sartre juste avant sa mort). Concrètement, on bascule soit dans l’idéologie (Aragon, Althusser), soit, dans l’immense majorité des cas, dans un désabusement morne (voir les vieux profs d’université de gauche).

    En tout cas, ce que je peux vous dire, c’est que j’ai fréquenté quelques hommes dans ma vie, et que je n’en ai connu aucun qui était satisfait du monde moderne. Certains rêvaient d’un passé idéalisé, d’autres d’un retour à une vie simple et pastorale, d’autres sont partis à l’étranger. Et sur les forums, des récriminations continuelles à l’égard de la modernité. Et plus les gens sont cultivés, plus ils ont du mal avec cette vie. Cela vient sans doute d’un manque de comparaison avec des époques différentes… Mais c’est un problème si important, si central, qu’il faut sans doute toute une vie pour le traiter : d’où vient cette inadéquation fondamentale exprimée par tous ? J’ai un peu traité ce sujet sur ce site, ici et . Il me semble que la grande erreur est de rechercher des boucs émissaires politiques, alors que ce n’est plus là que ça se joue (cf. L’Illusion politique de Jacques Ellul). L’essence de notre société est technique. Les rapports humains, les rapports entre hommes et femmes, toutes les communications du quotidien sont calquées sur la technique et obéissent à des mécanismes d’ordre technique. N’importe quel dragueur vous le confirmera. Or nos aspirations profondes répugnent à la technique, il nous faut quelque chose de plus, de plus calme, de plus linéaire, avec davantage de sens. Mais tout ceci nous entraînerait trop loin…

    RépondreSupprimer