8 janvier 2026

Conversation kantienne

Je discutais l’autre jour avec un ami philosophe.
« Pour moi, le plus important dans la vie, lui dis-je, c’est le bonheur. Il faut se sentir bien dans son environnement, c’est le principal. Cela implique d’être avec des gens que l’on apprécie, et de jouir de conditions matérielles suffisantes pour se sentir libre et faire ce que l’on souhaite, des voyages, des moments de détente. Des expériences. C’est vraiment ce que l’on ressent qui compte. C’est en fonction de cela qu’il faut se déterminer. »
Mon ami garda un moment le silence, puis :
« Connais-tu la pensée d’Emmanuel Kant ? me demanda-t-il. Dans sa morale, Kant fait la distinction entre les impératifs « hypothétiques », qui sont dictés par les circonstances, et les impératifs « catégoriques », qui découlent selon lui de la raison pratique pure. Pour lui, tout ce que tu me dis ne relève pas de la morale, c’est-à-dire des lois de l’action, mais des penchants, de la sensibilité pure. « Le principe du bonheur peut sans doute fournir des maximes, mais il ne peut jamais en fournir qui soient telles qu’elles puissent servir de lois à la volonté », écrit-il dans la Critique de la raison pratique. Il ajoute : « Ne travailler qu’à son bonheur, cela ne peut jamais être immédiatement un devoir, et encore moins un principe de tout devoir. » Tu vas sans doute trouver que tout cela est bien austère, mais, à la suite des stoïciens, Kant établit une distinction radicale entre la vertu et les penchants sensibles : « Le bien pratique est distinct de l’agréable, c’est-à-dire de ce qui a de l’influence sur la volonté uniquement au moyen de la sensation en vertu de causes purement subjectives, valables seulement pour la sensibilité de tel ou tel, et non comme un principe de la raison, valable pour tout le monde » (Fondements de la métaphysique des mœurs).
Le point central de la morale kantienne, c’est que l’arbitre ne doit pas être déterminé par les objets sensibles qui se présentent à la volonté (et par conséquent par « ce que l’on ressent », comme tu dis), mais par de purs principes rationnels. C’est là pour lui ce qui différentie une volonté libre d’une volonté serve : « Lorsque la volonté cherche la loi qui doit la déterminer ailleurs que dans l’aptitude de ses maximes à former une législation qui lui soit propre, et qui en même temps soit universelle, lorsque, par conséquent, sortant d’elle-même, elle cherche cette loi dans la nature de quelqu’un de ses objets, il y a toujours hétéronomie. Ce n’est pas alors la volonté qui se donne à elle-même sa loi, mais c’est l’objet qui la lui donne par son rapport avec elle » (Ibid.).
Tu vas sans doute m’objecter qu’il s’agit là d’une position paradoxale, contradictoire, impossible, puisqu’elle implique, de la part du sujet, de ne pas réagir en fonction des circonstances et de son environnement propre. Mais c’est là exactement la position de Kant : « La liberté de l’arbitre est l’indépendance de sa détermination vis-à-vis des impulsions sensibles » (Ibid.). Pour Kant, le sujet moral est ainsi complètement indépendant à l’égard des lois de la nature, il agit en fonction d’un ordre supérieur, d’un ordre intelligible : « Les préceptes de la moralité commandent à chacun, sans prendre en compte ses penchants, simplement parce que et dans la mesure où il est libre et possède une raison pratique » (Ibid.). Et il ne s’agit pas d’ailleurs d’une simple indépendance à l’égard des penchants et de la sensibilité, mais également à l’égard de la loi fondamentale de l’ordre naturel, la loi de la causalité : « Si nul autre principe de détermination ne peut servir de loi à la volonté, que cette forme de loi universelle, il faut concevoir la volonté comme entièrement indépendante de la loi naturelle des phénomènes, c’est-à-dire de la loi de la causalité. Or cette indépendance s’appelle liberté, dans le sens le plus étroit, c’est-à-dire dans le sens transcendantal » (Critique de la raison pratique).
Voilà exactement la position de Kant quant au bonheur et à la morale. »
Mon ami se tut un instant, puis :
« Nous avons vu que pour Kant la morale consiste à faire passer des principes rationnels et purement abstraits avant les motifs sensibles, les circonstances, les émotions. Maintenant, laisse-moi te poser une question : existe-t-il, selon toi, une portion conséquente de l’humanité, disons la moitié, qui soit plus réceptive aux émotions qu’aux principes abstraits, qui réagisse exclusivement par rapport aux circonstances et par rapport à ce qu’elle ressent, faisant fi de l’impassibilité rationnelle kantienne ? Une moitié qui a du mal à s’investir dans des activités purement gratuites ? Une moitié, en un mot, qui juge tout de façon empirique et intéressée, qui compare, qui pèse, et qui se détermine exclusivement en fonction de son intérêt ? »
Un silence terrible s’établit dans la pièce, tandis qu’un frisson désagréable parcourut mon échine.
« Je ne souhaite pas poursuivre cette conversation, lui dis-je. Il faut que je m’en aille à présent ».
Je me levai, je saisis mon manteau et je sortis de la pièce.

3 commentaires:

  1. Je pense très sincèrement (et bien isolément) que l’œuvre philosophique de Kant est l’une des pires jamais écrites dans l’histoire occidentale. Le criticisme, c’est même pire que le scepticisme, en ce sens que le scepticisme ou le relativisme pur font tout tourner autour d’une subjectivité absolutisée (« ce qui est vrai / bon pour moi ne l’est pas pour autrui, etc. »), sans inventer EN PLUS un sujet transcendantal parfaitement fictif… Hume, voire Nietzsche, malgré toutes leurs erreurs, sont bien plus intéressants et valables que Kant, de ce point de vue.

    Par ailleurs, l’idéalisme de Kant peut sembler plus sobre que l’idéalisme métaphysique d’un Platon ou d’un Descartes, sauf que leurs œuvres à eux sont nettement moins arides, techniques et rébarbatives à lire…

    Je me faisais hier soir la réflexion que les idéalistes modernes sont impardonnables de tout ce qu'ils ont accordés aux sceptiques. Descartes accorde au scepticisme que les sens sont trompeurs ; il se barricade ensuite dans le cogito pour soi-disant sauver la connaissance. Kant accorde à Hume que l'expérience empirique ne permet aucunement de fonder la science ; il se barricade ensuite dans le sujet transcendantal pour situer hors de toute impureté empirique les principes qui rendent soi-disant la science possible…

    Comme le dit bien Ludwig von Mises : « La morale est la partie la plus faible du système de Kant. ». Je ne peux pas en faire la critique exhaustive en une réponse de blog, mais je peux déjà indiquer quelques points.

    1) : D’abord la morale présuppose qu’on se fasse une idée à peu près exacte de la nature humaine (et de la nature de l’univers en général). C’est très mal parti avec le spiritualisme kantien, un spiritualisme un peu larvé (quelqu’un a parlé d’une philosophie du « comme si »). On ne peut pas savoir que Dieu existe, mais on va faire « comme si » pour ne pas désespérer d’une réconciliation finale de la vie morale avec le bonheur. Kant, contrairement à Descartes, ne soutient pas que l’homme a une âme immatérielle et immortelle, mais le sujet transcendantal donne un peu l’impression que c’est « comme si » il y avait en nous quelque chose de surnaturel, puisque ledit sujet transcendantal est supposé ne pas être dans l’espace et le temps (puisqu’il est ce qui légifère sur les données sensibles pour les situer dans l’espace et le temps…)… Des principes existants hors de l’espace et du temps, cela ne rappelle-t-il pas le platonisme ? …

    Vous noterez aussi que le passage que vous citez sur la causalité ne PROUVE PAS que la volonté humaine est libre. C’est même un grossier sophisme de passer de l’affirmation que la volonté ne peut pas recevoir un principe empirique pour se déterminer à l’affirmation qu’elle DOIT SE GOUVERNER d’ELLE-même, et que PUISQU’ELLE le DOIT, elle le PEUT (??!).

    C’est comme si on disait : « un parent doit nourrir son enfant. Puisqu’il le doit (pour que la vie morale soit possible), ALORS il le peut. » (!!).

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  2. 2) : Parlons maintenant du fondement de la morale, de la méta-éthique. Parce qu’avant de dire qu’il faut faire X ou Y, il faut justifier rationnellement de POURQUOI nous aurions une obligation quelconque. Est-ce que Kant répond à cette exigence philosophique fondamentale ? Pas du tout.

    Kant ne répond pas à l’exigence de fondation de la moralité ; il détruit même par avance ce fondement en dissociant la moralité de l’intérêt personnel. Kant dit quelque part « que penserions-nous d’un homme qui demanderait pourquoi être moral ? » (sous-entendu : un tel homme serait une crapule). Et pourtant cette question préalable est parfaitement légitime. On la voit poser dans La République de Platon aussi bien que chez Ayn Rand 2500 plus tard.

    Pourquoi être moral ? Pourquoi avoir des principes, des valeurs, suivre des règles d'action générales quelconques ? Et comment pourrions-nous justifier auprès de quelqu’un qu’il faut être moral plutôt qu’immoral, si la moralité n’a AUCUN RAPPORT avec nos désirs, notre intérêt, notre quête du bonheur, etc. ?

    Il y a une morale kantienne, comme il y a une morale du café du commerce, mais il n’y a pas de PHILOSOPHIE morale kantienne. La morale kantienne est ARBITRAIRE, parce qu’elle n’a pas de fondements. Elle ne commence pas par une justification de la légitimité de l’obligation morale. Elle commence par tenir pour évident (!) qu’il faut être moral. Elle commence par un TU DOIS. C’est arbitraire.

    Il est donc particulièrement comique d’associer Kant aux Lumières, les Lumières et la philosophie étant une exigence de raison opposé à l’arbitraire… C’est révélateur sur la faiblesse historique des Lumières dans les pays germaniques…

    3) : Une fois qu’on s’est débarrassée de l’empiricité, du désir, de la nature au fond, non seulement on ne peut pas justifier l’obligation morale, mais on ne risque pas non plus de lui trouver un contenu concret, déduit du genre d’être qu’est l’humain. C’est pourquoi la moralité devient chez Kant un formalisme abstrait extrêmement baroque.

    Un bon exemple de ce formalisme abstrait est l’idée qu’il faut agir en suivant purement des principes rationnels plutôt que des déterminations sensibles.

    Ce qui suppose déjà qu’il existe des vérités a priori (ce qui n’est pas évident, mais je ne vais pas faire ici la critique de la Critique de la raison pure). Admettons que les mathématiques soient vraiment a priori, et que les vérités morales soient un genre d’évidence a priori aussi. Admettons encore qu’on puisse les connaître. Comment Kant justifie-t-il sa croyance que la connaissance d’une vérité morale suffit à nous MOTIVER à agir ? C’est un peu comme si l’on disait qu’on pouvait être motivé à une action juste en sachant que 2 + 2 = 4…

    Il n’y a aucune raison de penser qu’un humain agisse en l’absence de passions, de désirs, de motifs empiriques. Et comme on ne peut jamais savoir si un acte concret est pur ou non de motifs empiriques, on ne peut jamais savoir, chez Kant, si quelqu’un agit moralement… Ce qui revient en fait à supprimer la connaissance morale : nous ne pouvons plus discerner les bons des méchants, puisque le méchant pourrait toujours dire qu’il a agit en suivant les maximes formelles kantiennes. Les conséquences ne permettent pas de dire qu’il a mal agit, et on ne peut pas non plus connaître son intériorité pour juger de son raisonnement moral… Donc, avec cette doctrine, on ne peut pas discerner en pratique les bons des méchants. Brillant !

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  3. 4) : Il faut aussi remarquer que non content de ne pas répondre à des exigences basiques en philosophie morale et d’inventer des entités fabuleuses, Kant se contredit.

    Vous savez par exemple que Kant rejette de façon absolu l’emploi du mensonge. Mais comment le justifie-t-il ? Hé bien, il nous dit que nous ne pouvons pas vouloir un monde où le mensonge serait généralisé (les maximes morales doivent être universalisables). Mais attendez : ne disait-il pas que la moralité est indépendante de nos désirs Et des conséquences ? En quoi le fait que le mensonge généralisé aurait des CONSEQUENCES INDESIRABLES prouve-t-il que le mensonge est mauvais ? C’est CONTRADICTOIRE avec les prémisses de sa doctrine. Si nos intérêts et les conséquences n’ont pas d’importance morale, pourquoi un monde ruiné par le mensonge devrait-il nous importer ? …

    Je pourrais continuer comme ça encore un moment. Le kantisme c’est nul, cher Laconique. Il y a plein d’autres philosophes plus sages et plus dignes d’intérêt. Les bonnes bases de la philosophie morale sont dans l’eudémonisme téléologique mis en évidence par Aristote, par les épicuriens, et les héritiers respectifs. Il faut accepter que l’humain soit un être naturel, incarné, désirant, et réfléchir à ce qu’est son bien à partir de là. Et non pas se barricader dans un sujet transcendantal fictif et déconnecté du monde. L’université française a érigé Kant en modèle à partir de la troisième république, pour des raisons historiques. Plus vite nous en serons débarrassés, mieux ça vaudra !

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