- Ce qu'il y a de fort dans les premiers livres de Houellebecq, c'est sa critique de la liberté. Quand on ouvre le moindre traité politique de l'âge classique, de Machiavel à Tocqueville en passant par Rousseau et Kant, on ne trouve à chaque page que ce mot de liberté. Les peuples, asservis toutes parts, aspiraient alors sincèrement à la liberté, et en faisaient un idéal. On voit que dès les années qui suivent la Révolution le mot tend à disparaître (le trouve-t-on chez Baudelaire ? chez Marx ?). Et à notre époque où tout le monde est libre, ce qu'il y avait derrière ce mot – et que Houellebecq a fort bien mis en évidence – apparaît en pleine lumière : la convoitise, la concurrence des égoïsmes, le vide, le non-sens, et finalement le délire. Et les gens n'ont plus qu'un seul désir : échapper à leur liberté, à tout prix (dans le couple, dans l'engagement politique, etc.). C'est donc un énorme pan de la pensée politique occidentale qui est en train de devenir, peu à peu et sans que personne ne s'en émeuve, dépassé et insignifiant.
- Qu'est-ce que la foi ? C'est obéir à une parole extérieure à l'expérience pour régler tout son rapport à l'expérience. Et c'est précisément ce que personne ne fait – et les croyants pas plus que les autres. L'expérience reste pour tous le critère unique de la détermination du comportement et des choix.
- Renversement significatif : Kant, dans la Critique de la raison pure, soutenait que l'empirisme resterait cantonné chez les intellectuels, mais que le peuple serait toujours dogmatique, avec la croyance en Dieu, à l'âme, etc. Or c'est précisément le contraire qui s'est produit : l'empirisme a tout recouvert, à la fois dans les discours et dans la vision du monde.
- Nous avons généralement une conception sentimentale ou mystique du christianisme. Nous en faisons le réceptacle de vagues aspirations, d’idéaux, etc. Pour le sens commun, tout cela relève avant tout d'une sorte d'imaginaire individuel, privé. Mais il ne faut jamais oublier que le christianisme est issu du judaïsme, et qu'à ce titre il est à la fois un culte et une loi. Mais c'est un culte intérieur, et une loi exercée sous le régime de l'Esprit, et non sous celui de la lettre.
- Qu'est-ce que le christianisme ? En toute rigueur, c'est une nouvelle naissance. Le chrétien est un être nouveau, « créé par la parole » (cf. 1 P 1, 23). Toute continuité avec le monde ancien, avec les anciens liens et les anciens attachements, est anti-chrétienne, si scandaleux que cela nous paraisse (« Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu », etc.).
- Ellul écrit quelque part (je paraphrase) : « La conversion au christianisme ne résout pas tous les problèmes, au contraire elle en rajoute. » Et tel est bien le cas. À partir du moment où l'on est chrétien, il devient impossible de s'insérer parfaitement dans la mécanique du monde, de s'intégrer parfaitement dans quelque groupe que ce soit. Entre soi et les autres il y a toujours l'ombre du Christ qui s'interpose.