21 mai 2020

Des messages cachés dans la dernière scène d'Eyes Wide Shut ?



Stanley Kubrick est réputé pour le caractère cryptique de ses films. Il aimait jouer avec le spectateur, son cinéma regorge d’« easter eggs », ces détails insignifiants à première vue, mais riches d’un sens caché. À cet égard, la dernière scène d’Eyes Wide Shut – son dernier film – est particulièrement intrigante. Au premier visionnage, rien de particulier, tout cela semble banal, plat, un peu décevant. Et pourtant, à y regarder de plus près, il y a quelque chose qui cloche dans cette scène, comme si, sous la surface, le cinéaste avait voulu communiquer quelque chose de bien plus dérangeant.
Une aura de mystère entoure le dernier film de Stanley Kubrick. Certains y voient une tentative de révélation des turpitudes des élites de l’ère Clinton, Kubrick est mort brusquement quelques semaines avant la sortie du film, celui-ci aurait été remonté, vingt-cinq minutes de la fameuse scène d’orgie auraient été censurées par la Warner, les rumeurs foisonnent autour de cet ultime opus du maître. Les thèmes plus ou moins explicites sont sulfureux : élites décadentes, prostitution, pédophilie, sacrifices humains, etc. La présence au casting de Tom Cruise et Nicole Kidman, adeptes de la scientologie, au moment même où Vivian, la fille de Kubrick, avait coupé les ponts avec sa famille pour rejoindre la secte, ajoute une pièce de plus au puzzle. C’est en ayant tous ces éléments à l’esprit que j’aimerais me livrer à une rapide analyse de la toute dernière scène du film, la scène qui clôt une vie entièrement dévouée au cinéma. Certains éléments de cette analyse ont été brillamment traités par Rob Ager dans sa vidéo The children of Eyes Wide Shut.
A priori donc, tout cela est très banal : après s’être avoués leurs errances nocturnes dans des cercles occultes, Bill et Alice pensent à leur fille Helena et vont faire les achats de Noël dans un mall de Manhattan. Helena gambade au milieu des jouets, Bill et Alice décident de tourner la page sur ce qu’ils viennent de vivre et de repartir ensemble d’un bon pied. Générique de fin sous les notes de la Suite pour orchestre de Chostakovitch. Pourtant, à y regarder de plus près, cette scène est bien plus inquiétante qu’il n’y paraît. La musique de Jingle Bells est comme distordue. Des étoiles à cinq branches partout, dont certaines sont clairement inversées. Il y a quelque chose de louche chez les figurants. Tout d’abord, beaucoup d’adultes, beaucoup d’hommes, bien peu d’enfants dans ce magasin de jouets. De longs manteaux noirs qui rappellent exactement les capes des déguisements de l’orgie. Un vieux monsieur qui passe en tenant une petite fille par la main. Un autre qui manque de heurter Bill, au point que celui-ci est obligé de s’écarter. Une dame bizarre en manteau de fourrure qui s’attarde à l’arrière-plan. Tout cela semble un peu étrange, comme une réminiscence de l’orgie. La couleur rouge des parois, le cercle rouge de luminaires au plafond, les boîtes rouges « Magic circle » que l’on voit dans le même plan, tout cela nous replonge dans l’ambiance de l’orgie, avec son tapis rouge circulaire et ses adeptes masqués.
Helena brandit une poupée Barbie un peu lugubre, avec des ailes de chauve-souris. À droite, on aperçoit une poupée Barbie vêtue d’une longue robe rouge, la jambe dévêtue. Tout cela rejoint le thème de la sexualisation précoce des petites filles, traité par petites touches tout au long du film (Alice coiffe Helena comme une poupée, lui apprend à distinguer les hommes selon leurs revenus, etc.).
Ces éléments semblent bien minces, bien subjectifs. Mais plus la scène avance, plus le message véritable tend à percer la paroi anodine du récit de surface. Jusque-là, les indices étaient équivoques, mais après tout sujets à interprétation. On entre ensuite dans des anomalies bien plus troublantes, parce qu’elles ont forcément été volontaires. La plus dérangeante de toutes est une erreur de continuité, un faux raccord, comme on en trouve souvent dans le cinéma de Kubrick. Bill et Alice s’arrêtent à côté d’un ours en peluche. Il faut savoir que l’ours en peluche est thématiquement relié chez Kubrick au sujet de la pédophilie, notamment dans deux scènes assez traumatisantes de Shining. La prolifération soudaine des ours en peluche dans le magasin renvoie métaphoriquement à la prolifération de la pédophilie dans la société occidentale contemporaine, ou du moins chez certaines de ses élites. De la jambe de l’ours en peluche on voit le petit bras d’une poupée qui dépasse. Plan sur Helena. Puis, retour sur Bill et Alice, et faux raccord flagrant : à présent c’est la poupée entière qui est magiquement apparue entre les jambes de l’ours en peluche. La connotation est évidente, d’autant plus que, comme l’a noté Rob Ager, ce n’est pas la première fois qu’on voit une poupée entre les jambes d’un ours en peluche dans le film : dans une scène précédente, on peut voir une disposition semblable dans la chambre d’Helena, sur une étagère. La croissance brusque de la poupée entre les deux plans l’apparente également de façon assez évidente à un symbole phallique.



L’horreur continue. Bill et Alice tournent à gauche et se retrouvent dans une allée étroite, flanqués d’ours et de tigres en peluche. Le tigre est le symbole du danger chez Kubrick, et renvoie à la première séquence de 2001, l’Odyssée de l’espace, dans laquelle les hominidés étaient dévorés par des espèces de jaguars aux yeux luisants. Helena se tient un instant entre ses parents, puis rejoint le fond du magasin, comme poussée par eux. Or, que voit-on au fond du magasin ? Deux vieux messieurs bizarres, chauves, qui tripotent un ours en peluche, l’œil égrillard (l’homme qui a failli percuter Bill au début de la scène était chauve, tout comme celui qui l'a suivi dans les rues de Greenwich Village). Ces deux hommes – et cela a été remarqué par plusieurs internautes – sont déjà apparus auparavant dans le film. On les voit distinctement assis ensemble à une table, lors de la réception de Ziegler, au début du film. Le même Ziegler qui trempe dans des affaires louches de prostitution et qui, de son propre aveu, était présent à l’orgie du château, dans la campagne de l’État de New York. Il est impossible que la présence des deux mêmes figurants, à deux moments différents du film, ait été fortuite. Kubrick l’a voulu ainsi. Il y a même un troisième participant de la réception de Ziegler qui surgit à la droite de l’écran : un jeune homme aux cheveux longs, que l’on a vu faire le serveur au moment de la rencontre entre Alice et le playboy hongrois, chez Ziegler. Les trois hommes entourent Helena et semblent l’entraîner, on ne sait où. La petite fille disparaît, et on ne la revoit plus.



Tous ces éléments sont factuels, et ont été relevés par Rob Ager et de nombreux exégètes de l’œuvre de Kubrick. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Kubrick a-t-il voulu dire quelque chose dans son dernier film, dans sa dernière scène ?
Ce qui est certain, c’est que, du point de vue purement esthétique, cette scène est un miracle de densité, de fluidité, de polysémie. Apparemment rien ne se passe, et pourtant sur le plan symbolique et inconscient la scène est saturée d’indices convergeant vers un thème unique, un thème pour le moins dérangeant, trop dérangeant peut-être pour être dévoilé explicitement sur grand écran.
Il faut se rendre à l’évidence : Kubrick était bel et bien un génie, chaque scène de chacun de ses films est pourvue d’une richesse inouïe, raison pour laquelle il employait tant de temps et tant de prises pour les tourner, jusqu’à rendre fous ses acteurs et ses équipes techniques. Donner plusieurs dimensions à ce qui est plat par nature, plusieurs sens à un récit unique, ouvrir le champ à une infinité d’interprétations, non pas gratuites, mais très rigoureusement motivées, c’est vraiment là la marque du génie de ce cinéaste hors pair.

14 mai 2020

Knut Hamsun : Mystères



Lu Mystères de Knut Hamsun (1892), sans grand plaisir, je dois le reconnaître. C’est le premier roman de cet auteur qui m’a ennuyé. On retrouve toutes les qualités de La Faim et de Pan, un personnage anticonformiste qui dynamite une société bourgeoise, de l’humour, une satire des duplicités féminines et des lâchetés masculines, un style net et impeccable, brillant, très intelligent, très drôle. Mais La Faim et Pan étaient relativement concis, tandis que Mystères m’a paru interminable, surtout les dialogues. Que de dialogues… Hamsun rejoint ici Dostoïevski dans ce qu’il a de plus plombant, les tirades sur des pages entières de personnages qui divaguent, prétendent étaler leur sagesse et ne font que montrer leurs névroses. Et tout cela paraît bien plus forcé que chez Dostoïevski, le héros fait le clown pour scandaliser le bourgeois, c’est divertissant au début mais c’est très vite lassant. Si le roman avait été deux fois plus court ça aurait été un vrai plaisir de lecture, les rapports hommes-femmes sont très bien vus comme toujours chez Hamsun, sans lourdeur, avec beaucoup de lucidité, mais que tout cela est long !

23 avril 2020

Homère : L'Iliade, l'Odyssée



Fini l’Iliade d’Homère, ainsi que l’Odyssée, les deux célèbres épopées dont j’avais entamé la lecture parallèle il y a longtemps déjà (dans les traductions respectives de Robert Flacelière, Paul Mazon et Philippe Jaccottet). Lecture extrêmement intéressante. On sent le souffle de l’œuvre primordiale, destinée à traverser les siècles. Très grand plaisir de lecture, malgré des « tunnels » (surtout dans l’Iliade). Quelques observations :
- On connaît la formule de Victor Hugo : « Le monde naît, Homère chante.  » Il est tentant de considérer Homère comme un écrivain « originel », qui invente la poésie et le mythe à partir d’une page blanche. Ce qui m’a frappé au contraire, dans ces deux épopées, c’est le côté savant, la superposition visible des mythes et des légendes. Très fréquemment, dans l’Iliade comme dans l’Odyssée, le récit est interrompu par des parenthèses, des rappels d’épisodes passés, sans rapport direct avec la narration. On sent que les aèdes qui ont créé ces poèmes ont voulu en faire des sortes de « mémoriaux », qu’ils ont voulu greffer sur un tronc stable toutes sortes de récits, de généalogies, dont ils ne voulaient pas que la mémoire se perdît. Ces poèmes sont donc nés dans une société à la culture riche, complexe, ancienne, dans un monde vieillissant plutôt que dans un monde qui venait d’éclore comme la fameuse « aurore aux doigts de rose ».
- L’Odyssée est bien plus accessible que l’Iliade. Il y a entre les deux un peu le même rapport qu’entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans le texte le plus ancien ce sont surtout des enjeux collectifs qui sont traités, avec une grande attention aux rites, aux sacrifices, etc. Et dans le texte récent, l’individualité personnelle émerge, avec des préoccupations individuelles : la famille, l’histoire personnelle, etc. C’est pourquoi l’Odyssée est bien plus proche de nous, étonnamment proche même : on retrouve les thèmes du couple, de la séparation, de la fidélité, etc. L’Odyssée est optimiste, l’histoire se finit bien, tandis que l’Iliade est incroyablement pessimiste, un noir destin plane sur les personnages, sur Hector, sur Achille. Mais quelle grandeur dans ce texte ! Il y a là toute la douleur de la condition humaine, son côté absurde, l’horreur de la guerre, l’horreur de la mort, inévitable, brutale et irrémédiable. Et la douleur des survivants. Tout est déjà dit, il n’y a rien à ajouter, et aucun espoir consolateur, seulement le destin, inexorable pour chacun. Toute une civilisation pouvait naître à partir de ce seul texte, et c’est bien ce qui s’est produit.
- Je ne peux pas m’empêcher de comparer Homère et Euripide. Euripide est comme nous, il est moral, politique, il cherche à tirer un enseignement de chaque épisode, il généralise à outrance, il est rationnel et analytique. Rien de tel chez Homère, et c’est ce qui fait sa grandeur. On sent qu’il appartenait à une société moins sophistiquée, moins hypocrite, les rapports entre les hommes reposaient plus sur des valeurs que sur des lois et des règlements. Il est réaliste, il ne se réfugie pas dans la morale, il y a la situation et la manière dont on essaie de se débrouiller avec elle, et pas de monde abstrait des « Idées » qui recouvrirait le monde sensible. Et je trouve Homère plus agréable à lire. Euripide est prisonnier de son intrigue, tendu vers le dénouement, chaque réplique s’efface pour donner naissance à la suivante. Homère, lui, a les deux pieds dans le présent. Il prend son temps. Chaque épisode est vécu pour lui-même, se suffit à lui-même. Tous les possibles semblent rester ouverts, malgré le destin, malgré les annonces prémonitoires. C’est un autre rapport au temps. Le récit semble en train de s’écrire, on prend le temps des banquets, des sacrifices, du sommeil, des danses, de l’amour charnel, de toutes ces choses qui font le quotidien. C’est la substance même de la vie, et rien n’est plus vertigineux que de mesurer ce qui a changé, et ce qui demeure.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur Homère. Le texte a survécu, il a fondé une civilisation, la plus brillante civilisation de l’histoire humaine peut-être, et pourtant c’est un texte mort, qui ne régente plus la vie de personne, contrairement à la Bible. Que lui a-t-il manqué, pour que nous soyons « homériques », au lieu d’être chrétiens, juifs ou musulmans ? Platon se posait déjà la question à la fin de La République. Sans doute Homère était-il trop sauvage, et tout le monde ne peut pas être Alexandre le Grand – lequel, aux dires de Plutarque, dormait avec l’Iliade sous son oreiller.

2 avril 2020

Nietzsche ou Léon XIII ?



Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.
« Je suis fasciné par la Belle Époque, me dit-il. La période qui s’étend de 1870 à 1914 est selon moi l’apogée de la civilisation occidentale. Les hystéries napoléoniennes sont enfin terminées, et l’Europe jouit de plus de quatre décennies de paix. Un raffinement inégalé se déploie dans tous les domaines : littérature, musique, peinture. S’il y a une époque où l’humanité était vraiment habitée par une quête esthétique et intellectuelle, c’est bien celle-là. C’est aussi une époque tragique, il faut le reconnaître. Cette aspiration de toutes les fibres de l’être vers un idéal inaccessible a brulé bien des cervelles, et il y a eu bien des martyrs du Beau : Van Gogh, Maupassant, Nietzsche, Louis II de Bavière, Baudelaire quelques années avant. Tous sont morts fous, ou suicidés. Tous avaient dédié leur vie à leur art, à leur idéal. S’il y a une époque où le diable a dansé sur terre, c’est bien celle-là. L’athéisme a été poussé à ses degrés ultimes, jusqu’au satanisme, à l’occultisme, à la nostalgie des vieilles légendes germaniques. Ces hommes avaient toute leur liberté, tout leur temps, tout leur loisir pour rechercher l’absolu, et ils le recherchaient partout sauf en Dieu.
Ah ! comme je comprends cette époque ! Comme je comprends Nietzsche en particulier ! On ne peut pas comprendre Nietzsche si l’on n’a pas visité ses lieux d’errance et de méditation. J’ai longtemps vécu dans le sud, j’ai vu la baie des Anges à Nice, j’ai refait l’ascension jusqu’au petit village d’Èze, promenade qui porte aujourd’hui son nom, et dont il parle dans Ecce homo. C’est là qu’il a vécu durant les années les plus douloureuses et les plus productives de sa vie. C’est là que les pages les plus brûlantes de Zarathoustra sont nées : « L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la première fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le troisième Zarathoustra — et j’avais ainsi terminé. Beaucoup de coins cachés et de hauteurs silencieuses dans le paysage de Nice ont été sanctifiés pour moi par des moments inoubliables. Cette partie décisive, qui porte le titre : Des vieilles et des nouvelles Tables, fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure d’Èze, bâti au milieu des rochers. »


Ah ! il faut avoir vécu cela… Il faut avoir médité des heures entières, complètement seul, sous un soleil écrasant, aveuglé par le bleu de la mer et par l’infini du ciel. Il faut avoir pesé toute l’histoire universelle, Rome et la Grèce, Parménide et Platon, dans un tel paysage, pour vraiment comprendre ce qu’a vécu Nietzsche. Là, l’absence de Dieu devient vertigineuse. Tous les désirs du cœur se fondent en une seule force invincible, nourrie par la splendeur de la nature, l’insoutenable pureté des paysages. La lumière et le temps se mélangent, la tristesse et la joie se haussent à des sommets à peine supportables, se confondent, au point que l’on ne sait plus si l’on est comblé ou désespéré. Oui, il faut avoir vécu cela…
Comme je comprends Nietzsche ! Comme je comprends cette quête éperdue d’un monde sans Dieu, sans morale, où l’idéal serait vécu dans l’instant, enfin possédé, enfin réalisé. C’est cette lumière qui les a rendus fous, ils ont tous vécu sur la Côte d’Azur, en Provence, tous les peintres, tous les écrivains. Aveuglés et brûlés par un amour sans objet. Oui, la vraie civilisation occidentale est méditerranéenne, depuis Homère jusqu’à Nietzsche. Tous les autres, les Parisiens, les Anglais, les Allemands, n’ont rien apporté, n’ont rien compris.

Je pensais à tout cela, l’autre jour, en me promenant dans le petit village de R… Je m’arrêtai devant une chapelle dédiée à la Vierge, surmontée de l’inscription : « O tu che di qui passi il capo inchina / Alla madre di dio del ciel regina. » Et c’est alors que je pensai à Léon XIII. Il a été pape de 1878 à 1903, c’est-à-dire pendant toute la période de productivité de Nietzsche. C’était un pape intellectuel, féru de lettres latines, qui a promulgué l’encyclique Æterni Patris, contre les déviations modernes et pour relancer l’étude de saint Thomas d’Aquin. Qui a été le plus heureux, le plus proche de la vérité, Nietzsche ou Léon XIII ? Nietzsche a vécu quelques années d’errance, dans une solitude totale, avec le sentiment d’être complètement incompris, au milieu de souffrances physiques et morales – c’est lui qui le dit – à peine soutenables. Il est devenu fou à quarante-cinq ans, et il est mort une dizaine d’années plus tard. Léon XIII, né en 1810, avait déjà trente-quatre ans à la naissance de Nietzsche. Il a passé sa vie dans la dévotion à la Vierge Marie (il a notamment encouragé la récitation du rosaire dans sa lettre apostolique Supremi Apostolatus Officio), et dans l’annonce de la Parole de Dieu. Il est mort à Rome, à quatre-vingt-treize ans, en 1903, près de quinze ans après l’effondrement de Nietzsche. Saint Pie X lui a succédé. Il est né en 1835, soit neuf ans avant Nietzsche. Il est mort en 1914, vingt-cinq ans après l’effondrement de Nietzsche, quinze ans après sa mort. Pendant que Nietzsche rêvait de détruire le christianisme, ces deux hommes ont traversé la même époque, dans la prière, dans le silence, dans la crainte de Dieu et l’amour de leur prochain (« Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on les aide encore à disparaître ! » écrivait Nietzsche dans son Antéchrist.) Ils n’ont pas vécu seuls, ils ont vécu au milieu d’une multitude de frères. Ils n’ont pas connu le désespoir, mais la dilection du cœur. Ils sont morts paisiblement, en pleine possession de leurs moyens, rassasiés de travaux et de jours, éperdus de gratitude et d’amour pour Dieu. Lequel de ces destins te semble préférable ?
Mon ami, que ces hommes n’aient pas vécu et ne soient pas morts en vain. L’humanité recherche sa propre puissance, sa propre glorification, et elle n’aboutit qu’au malheur et au désespoir. La voie juste, la voie droite et sainte a déjà été frayée par d’autres avant nous. Il n’y a qu’une seule issue au sein des ténèbres où nous nous agitons. L’humanité ne sera pas heureuse et apaisée, elle ne sera pas guérie de ses maux, tant qu’elle n’aura pas retrouvé sa vraie vocation, tant qu’elle ne se réconciliera pas avec Dieu, tant qu’elle ne s’humiliera pas dans l’adoration de la bienheureuse Vierge Marie et dans l’humble service de son glorieux Fils, Notre Seigneur, Jésus Christ. »

19 mars 2020

Trois souvenirs de ma vie urbaine

1. Il y a quelques années, je vivais à V... Un matin de janvier, sur le trottoir du trajet que j'empruntais tous les jours, je vis un pigeon mort. J'avais vécu à la campagne jusqu'alors, et quand il y avait une bestiole morte sur le chemin, crapaud ou autre, elle disparaissait au bout de quelques jours : les fourmis grouillaient autour et ne laissaient plus rien. Tous les matins, je passais à côté du pigeon, pensant que quelqu'un finirait par l'enlever. Mais personne ne l'enlevait, et il n'y avait pas de fourmis, pas la moindre. Chaque jour, le pigeon s'applatissait sur le trottoir, et il devenait de moins en moins perceptible. À la fin, il avait complètement disparu : il avait été mangé par le bitume.
2. Dans mon immeuble, à V..., il y avait une boîte aux lettres, avec écrit dessus : "Matthieu et Joéline". Le point du i de "Joéline" était un petit cercle. Un jour, je m'aperçus que l'étiquette avait été retournée : on voyait encore "Matthieu et Joéline" par transparence, de l'autre côté, avec le petit cercle. Mais sur la face exposée, maintenant, il y avait une autre inscription, il y avait juste écrit : "Matthieu". Joéline avait disparu.
3. Quelque temps après mon installation à C..., je m'étais acheté une pizza chez Pizza Hut. Au moment de la manger, je sentis un goût bizarre dans ma bouche, comme du papier brûlé. Je recrachai le morceau de pizza : je vis une petite tache noire, avec deux ou trois fils noirs qui se dressaient. C'était une mouche morte qui avait cuit en même temps que la pizza.