22 avril 2026

Journal de lecture, avril 2026

« Son existence s'était passée là-haut, isolée du monde ; pendant plus de trente ans, il s'était privé de toute joie pour attendre l'ennemi et, maintenant que celui-ci arrivait enfin, maintenant, on le chassait. »

- Lu Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, avec intérêt. La situation à laquelle le roman se réfère a bien existé : ceux qui ont eu l'occasion de se promener dans l'arrière-pays niçois n'ont pas manqué de tomber sur des casernes abandonnées, vestiges de la fameuse (et inutile) ligne Maginot. On se représente alors très bien cette vie d'attente et d'ennui, de vide et de non-sens, la même exactement qui est décrite dans le roman. Texte d'une belle tenue, une certaine noblesse désabusée, sans affectation. Le sujet est celui de la vie gâchée, qui s'écoule entre les doigts : un beau jour on se retourne sur son existence, et l'on s'aperçoit qu'elle est derrière soi, et que l'on n'en a rien tiré. Thème récurrent, au vingtième siècle, des « promesses de l'aube », que l'on retrouve aussi chez Sartre et Beauvoir par exemple. Et comment en serait-il autrement, dans une perspective athée ? La marche du temps qui transforme l'avenir en passé entraîne forcément des amertumes de ce genre, la vie vécue n'est jamais au niveau de la vie rêvée et dont on pensait qu'elle nous était due. L'humanisme athée, en centrant tout sur le sujet individuel, sur la « vie vécue », ne peut pas aboutir à autre chose, et Sartre en est la meilleure illustration. Tout est différent dans la perspective classique, non-autocentrée, chrétienne, magnifiquement résumée par Jean-Paul II en une seule phrase : « La vie atteint son centre, son sens et sa plénitude quand elle est donnée » (L'Évangile de la vie, 51). C'est un renversement complet de la perspective. Mais voilà, le christianisme est disqualifié car réactionnaire, irrationnel, le monde moderne a préféré la lucidité désabusée de vieillards agnostiques : Duras, Beauvoir, etc. (avec l'alcool qui n'est jamais très loin d'ailleurs). Beau roman quoi qu'il en soit, très représentatif de la mentalité de toute une époque.

- Lu Magellan, de Stefan Zweig, avec plaisir et intérêt. L'intérêt passionné que l'auteur prend à son sujet suffirait à lui seul à rendre la lecture captivante. Cet enthousiasme est bien compréhensible : y a-t-il histoire vécue plus extraordinaire que celle de Magellan ? Quel autre être humain, dans l'histoire de l'humanité, pourrait se targuer d'avoir expérimenté ce qu'il a expérimenté, d'avoir accompli ce qu'il a accompli ? Perspective vertigineuse, qui nous entraîne bien loin de la morosité quotidienne. Idéologie post-nietzschéenne du « héros », très fréquente à cette époque (on la retrouve aussi chez Malraux, Saint-Exupéry, Hemingway, Montherlant, etc.), critiquée par Ellul dans sa somme qui vient de paraître, L'Éthique de la sainteté.

- Lu avec intérêt l'Initiation à saint Thomas d'Aquin, du dominicain Jean-Pierre Torrell, disparu récemment (en août dernier). Ce qui est émouvant (et assez enviable), dans cette vie de Thomas d'Aquin, c'est son absolue linéarité. Le dessein qu'il s'était fixé dans sa jeunesse, il l'a suivi jusqu'au bout, sans le moindre scrupule, le moindre détour, le moindre obstacle. Une adhésion si absolue à la révélation chrétienne d'une part, à la philosophie aristotélicienne de l'autre, et une si parfaite synthèse entre les deux, cela a de quoi laisser rêveur à notre époque de scepticisme généralisé. Que reste-t-il de cet univers des Universités médiévales, de la chrétienté, de cette émulation universelle à atteindre l'absolu ? Pour instructif qu'il soit, l'ouvrage est néanmoins un peu sec, un peu technique, et c'est sans doute la raison pour laquelle l'auteur a publié par ailleurs un Saint Thomas d'Aquin, maître spirituel, qui se concentre exclusivement sur la doctrine mystique du docteur angélique.

- Lu le Projet de Constitution pour la Corse, de Jean-Jacques Rousseau, avec plaisir et intérêt. Idéal d'autonomie, d'autosuffisance, typiquement platonicien, et exprimé, comme toujours chez Rousseau, dans une langue superbe. Il est intéressant de noter que le platonisme de Rousseau est purement politique, pas du tout métaphysique (il partageait la philosophie sensualiste de toute son époque). Cela s'explique sans doute par le fait que l'influence platonicienne semble surtout s'être diffusée chez lui par l'entremise de Plutarque et de ses Hommes illustres, c'est-à-dire le versant moral du platonisme. Il y a toujours de la rhétorique chez Rousseau, et c'est ce qui le disqualifie à nos yeux, mais c'est sans doute un peu injuste.

1 avril 2026

Fragments, avril 2026



- Lionel Jospin : d'un strict point de vue politique, sans doute le plus grand homme politique que j'ai connu de mon vivant. Mais aucune ouverture sur la spiritualité, sur la transcendance, sur l'art, sur la littérature. C'est peut-être par opposition à cela que je me suis jeté à corps perdu dans la lecture. (Pour moi tout s'est joué dans ces années-là, 1997-2002.) Et, par réaction face à cette intégrité efficace et sans failles, mais également sans frisson : l'hyper-affectivité malhonnête et ruineuse de Sarkozy. Sarkozy est en tout l'inverse de Jospin, il est la réaction à la probité étouffante et ennuyeuse de Jospin.

- Ce qui n'est jamais dit sur Trump : Trump n'est pas fou, il obéit simplement à la logique du paradigme émotionnel actuel. Il est significatif de constater que Trump agit en tout comme il est prescrit sur les sites de séduction : valorisation de l'apparence, de l'argent, du bling-bling, anti-intellectualisme, limitation exclusive à la sphère concrète, caractère imprévisible, un peu inquiétant. Qu'y a-t-il de pire avec une femme ? Être constant, prévisible, et surtout être gouverné par des principes abstraits, intangibles. En un mot être droit, comme l'était Biden. Le repoussoir absolu, dans le paradigme de la séduction, c'est le « nice guy ». À notre époque, le rapport à la femme tient à la fois du cirque et du dressage, et Trump a intériorisé cela au plus profond de lui-même dans son rapport aux médias. Entre être inconséquent et être ennuyeux, il a vite choisi. Ce à quoi nous assistons en ce moment (et ce n'est pas fini) n'est donc, dans son essence profonde, pas autre chose que ceci : la transposition sur le plan géopolitique du chaos émotionnel exigé par les femmes dans les relations sentimentales.

- Saint Thomas d'Aquin représente la plénitude de la vision béatifique, Kant représente la clôture de la raison enfermée sur elle-même. Pourtant Kant a engendré une multitude de penseurs originaux, tandis que Thomas d'Aquin n'a finalement engendré que des épigones. Mais quand on y réfléchit ce n'est pas si surprenant : c'est lorsque l'on ressent un vide intérieur que l'on est amené à agir, à penser, à sortir de soi-même, tandis que dans un état de plénitude que faire sinon contempler encore et encore la source de cette béatitude ?

- Ce ne sont pas les écrivains qui sont réactionnaires, c'est le langage qui se révolte spontanément contre le monde moderne. Chez tous les auteurs modernes, on constate une haine de la société moderne : chez Baudelaire, Dostoïevski, Nietzsche, Kafka, Lovecraft, Evola, Beckett, Cioran, etc. La liste est littéralement infinie. Mais les écrivains ne sont que les interprètes d'une puissance qui les dépasse : le Langage, la Parole. Et leur haine à l'égard du monde moderne n'est que le reflet inversé de la haine et du mépris que le monde moderne éprouve à l'égard du langage. À travers eux, c'est le langage qui parle, et leurs écrits ne font qu'exprimer ce qu'est le monde moderne pour le langage (et pour ceux qui s'y vouent)  : un désert, un enfer.