
Je discutais l’autre jour avec un ami protestant.
« As-tu entendu parler de l’histoire de la conversion de Jacques Ellul ? me demanda-t-il. C’est une histoire très étonnante, très étrange, qu’il n’a à ma connaissance jamais évoquée dans ses ouvrages, et que l’on retrouve uniquement dans un livre d’entretiens posthume avec Patrick Chastenet, intitulé À Contre-courant (1994). L’épisode tient en six lignes, c’est Ellul qui raconte : « Je devais avoir dix-sept ans, car c’était après le bac de philo. J’étais tout seul dans la maison, occupé à traduire Faust, quand j’ai senti cette espèce de présence indiscutable, quelque chose d’effarant, de stupéfiant, qui m’a absolument saisi, voilà tout ce que je peux en dire… J’en ai été tellement bouleversé que je suis sorti de la pièce complètement ahuri et que je me suis enfui avec le vélo qui se trouvait dans la cour. J’ai roulé pendant je ne sais combien de dizaines de kilomètres. Après, je me suis dit : "C’était la présence de Dieu." Voilà. » C’est à la suite de cet événement que Jacques Ellul, qui avait été jusqu’alors agnostique comme son père, devient chrétien.
Il m’est bien entendu impossible de me prononcer en quoi que ce soit sur la nature de cet épisode, sur sa réalité profonde. Ce qu’il est très intéressant d’observer en revanche, d’un point de vue purement objectif, c’est que nous sommes ici vraiment à l’opposé des apparitions mariales de type catholique, d’une apparition d’une entité lumineuse, apaisante, anthropomorphique, etc. Au contraire, ce récit se situe dans la plus pure tradition des textes bibliques, dans lesquels la manifestation de Dieu est toujours vécue comme quelque chose d’effrayant, au point que la première parole de l’envoyé de Dieu est très souvent : « N’aie pas peur, sois sans crainte » (c’est par exemple ce que l’ange dit à Marie lors de l’Annonciation). Bibliquement, Dieu est toujours terrible, on ne peut soutenir sa vue sans mourir (Ex 33, 20), et c’est pourquoi il se révèle par sa parole uniquement. Et ce qui est significatif ici, c’est que Jacques Ellul a eu exactement la même réaction que les prophètes bibliques face à une théophanie : il s’est enfui. Que fait Jonas quand Dieu lui demande d’aller convertir Ninive ? Il prend un bateau, il part dans la direction opposée : « Jonas se mit en route pour fuir à Tarsis, loin de Yahvé. Il descendit à Joppé et trouva un vaisseau à destination de Tarsis, il paya son passage et s’embarqua pour se rendre avec eux à Tarsis, loin de Yahvé » (Jon 1, 3). Que fait Moïse quand le buisson ardent lui ordonne de libérer ses frères ? Il se dérobe, il refuse : « Excuse-moi, mon Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d’hier ni d’avant-hier, ni même depuis que tu adresses la parole à ton serviteur, car ma bouche et ma langue sont pesantes » (Ex 4, 10). Le jeune Ellul, à dix-sept ans, face à ce qui lui est arrivé, réagit exactement de la même façon.
La deuxième observation que je ferais, c’est que, comme je te l’ai dit, Jacques Ellul ne s’est jamais servi de cet épisode à des fins apologétiques, il ne l’a jamais évoqué dans son œuvre théologique pourtant abondante. Ceci est remarquable. Sur quoi s’appuie-t-il dans sa démarche théologique ? Sur la Bible, et sur la Bible uniquement. Pour lui, l’événement sur lequel doit s’appuyer le croyant pour nourrir sa foi, c’est l’événement (les événements) consigné dans l’Écriture, uniquement. C’est ce qu’il déclare très clairement à de nombreuses reprises, par exemple dans son Éthique de la sainteté qui est enfin parue l’année dernière : « Nous avons à vivre sur cette expérience première, la présence du Seigneur sur la terre, sur cette terre, une fois. Autrement dit, nous avons à fonder notre attente, notre vigilance, notre veille, sur le passé, sur ce qui a été certain. L’époux est parti mais a dit qu’il reviendrait, ceci est suffisant » (III, 7). Tu remarqueras qu’ici, pas plus qu’ailleurs, Ellul n’évoque l’événement individuel qui est à l’origine de sa foi personnelle. Il se base uniquement sur l’élément objectif, sur l’Écriture.
On peut se demander pour quelles raisons Jacques Ellul s’est montré tellement circonspect sur les circonstances de sa conversion. Il répugnait certainement à évoquer un événement éminemment personnel. Mais c’est surtout, je crois, parce qu’il avait bien compris que dans un univers relativiste et subjectiviste comme le nôtre, s’appuyer sur une expérience personnelle revenait à rejoindre le grand courant des innombrables anecdotes individuelles, que ce n’était pas rendre service à la foi, et que le seul fondement sûr et communicable de la foi reste la Parole de Dieu telle qu’elle est consignée dans la Bible. On peut dire que ç’a été là, de sa part, l’expression d’une très grande rigueur scripturaire, typiquement protestante d'ailleurs. Mais cet épisode reste intrigant malgré tout, surtout chez une personnalité foncièrement anti-mystique comme celle d’Ellul, et c’est pourquoi je voulais t’en faire part. »
Quelques remarques sur le manque de rationalité de la croyance religieuse :
RépondreSupprimer1): Il faut s'entendre sur ce qu'on veut dire par "croire sur le fondement de la Bible". La majorité des croyants, d'après ce qu'ils en disent, ne croient pas, en effet, en raison d'une révélation personnelle, d'une expérience mystique. Pour ne pas tomber dans l'arbitraire d'un pur conformisme social ("je crois comme mes ancêtres, comme les gens de mon milieu social"), etc. reste donc la possibilité de croire sur la base de témoignages. Mais pour qu'un témoignage soit une bonne raison de croire à un fait rapporté, il faut le soumettre à un examen critique, ce qui, dans le cas de la Bible, exige une démarche de critique historique des sources. Comme c'est une activité scientifique spécialisée, il faut donc conclure que le croyant raisonnable ne croit pas à tel fait parce que la Bible le dit, mais parce que la science historique considère le fait en question comme exact ou au moins probable. Le texte religieux est une source ; le fondement cognitif raisonnable de la croyance, c'est la raison (scientifique).
Bien entendu, il n'y a pas beaucoup de croyants raisonnables au sens que je viens de décrire, parce que la plupart des religions s'appuient sur des récits qui ne sont pas corroborés par la recherche historique. C'est moins vrai du christianisme, en revanche je riais quelque peu l'autre soir d'un musulman qui parlait des "preuves historiques" de sa révélation...
Imaginons maintenant que la science ait établi que les événements surnaturels aient eu lieu au milieu de faits "normaux" bien établis, que le récit soit rapportée par un témoin fiable (idéalement, quelqu'un de présent au moment du fait rapporté), etc. Hé bien, il restera très difficile d'admettre le fait surnaturel, non seulement pour un esprit non-religieux, mais même pour un esprit qui n'arrive pas à donner sens à l'événement depuis le cadre de sa propre religion. Par exemple, comme il n'y a plus guère de païens, personne ne croit plus, semble-t-il, qu'un esclave public se soit embrassé peu avant la mort de Jules César (ce dont témoigne plusieurs historiens antiques raisonnablement proches de la période en question, etc.). Les croyants d'une religion n'auront pas envie d'admettre la réalité d'un événement surnaturel relatif à une religion concurrente, quelque soit la quantité et la qualité des témoignages qui l'attestent. Et quant aux incroyants, il restera toujours possible de naturaliser l'événement rapporté, en suggérant qu'il y a eu hallucination collective (ça arrive), une rumeur infondée (la plupart des Anglais de septembre 1914 croyaient à tort que des troupes russes circulaient en Angleterre, alors pourquoi des générations bien plus anciennes n'auraient pas pu croire des inepties encore plus incroyables ? Le Moyen-âge est rempli de récits fabuleux, etc.).
En somme, même un témoignage historiquement vérifié et de bonne foi d'un événement surnaturel n'est pas une raison décisive d'admettre un tel fait, si l'on n'est pas déjà un esprit religieux, et même d'une religion plus ou moins similaire ou apte à intégrer le fait en question. Il y a des tas de témoignages africains sur les possessions par les esprits, et pourtant ça n'emporte pas la conviction au-delà des limites de la tribu...
2): Si on laisse de côté les témoignages, la seule autre raison valable de croire au surnaturel, c'est évidemment l'expérience personnelle. C'est même beaucoup plus raisonnable. "Dieu m'a parlé directement" est une expérience directe et indubitable, c'est certainement un degré de preuve supérieur même à nos meilleures connaissances historiques (je serais là-dessus plutôt cartésien qu'ellulien...).
SupprimerL'expérience mystique a une force: elle est irréfutable. Si Dieu m'avait parlé personnellement, j'aurais certainement une raison inébranlable de changer d'avis sur son existence. Mais elle a aussi une faiblesse: elle est invérifiable par autrui. On ne peut pas prouver qu'une telle chose a eu lieu, puisque c'est une expérience mentale, en première personne.
Il existe toutefois une raison générique de mettre en doute la rationalité de la croyance religieuse fondée sur l'expérience personnelle. Il y a toutes sortes de gens, dans toutes sortes de cultures, qui rapportent des expériences surnaturelles personnelles, fondées sur une "présence" ineffable quelconque. Mais ce qui est hautement suspect, si on veut bien y réfléchir, c'est qu'aucun mystique n'a jamais interprété le dieu qui s'est adressé à lui dans des termes étrangers à sa propre culture.
C'est-à-dire que les individus qui ont été socialisés dans une société où le christianisme était une ressource culturelle disponible vont vous dire qu'ils ont perçu un ange, ou Jésus, etc. Mais s'ils avaient été des mayas d'avant la colonisation espagnole, ou hindous, ils auraient interprété leur "rencontre" en concluant qu'ils avaient été contacté par une divinité païenne de leurs propres cultures. En somme, le dieu chrétien ne s'adresse qu'à des gens qui ont au moins entendus parler du christianisme, Allah à des gens qui ont entendu parler de l'islam, Zeus a des grecs anciens, et ainsi de suite.
S'il y avait vraiment un ou des dieux, ce serait des entités éternelles, transcendants le temps et les cultures humaines. Jésus (par exemple) devrait pouvoir apparaître à un bouddhiste d'une région n'ayant jamais connu le christianisme. Mais comme par hasard ça n'arrive jamais...
Cet ensemble de faits est une bonne raison de penser que les divinités sont des mythes culturels, comme les ogres des collines ou les fées, et non des entités objectives susceptibles de se relever à des élus... Le sentiment d'une "présence" alors qu'il n'y a rien devrait être laissé à la psychologie médicale, un peu comme l'explication des états mentaux liés à un membre fantôme.
Ma foi, je ne sais pas trop quoi vous dire, cher Johnathan Razorback… Je voulais juste partager un fait intrigant à propos de Jacques Ellul… La question des relations entre la foi et la raison est une question gigantesque, je ne peux que renvoyer à L’Impossible Conciliation qui s’efforce d’envisager les différents aspects du problème.
SupprimerJ’ai bien lu vos arguments, mais à mon avis ils portent à faux, pour la simple raison que personne ne fonde sa croyance sur des arguments rationnels. Sinon la croyance ne serait plus la croyance, comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, elle relèverait de la pure causalité « mondaine », elle se fondrait dans le reste des phénomènes du monde. Vous raisonnez toujours comme s’il n’y avait qu’un seul paradigme, le paradigme rationaliste, et comme si la foi devait faire ses preuves au sein de ce paradigme. Mais une fois que vous posez les règles du jeu selon votre convenance, il est aisé de dire que les phénomènes religieux y contreviennent… C’est aussi limité que le littéralisme moral de Voltaire, ou que le psychologisme anthropocentrique de Feuerbach… Bien sûr qu’en lisant l’Ancien Testament avec le bon sens moral de Voltaire tout cela est absurde et monstrueux, la belle affaire. Mais cela ne prouve rien, sinon que chacun examine ces histoires selon la grille de lecture du monde qui lui est propre…
Par ailleurs, si les religions en général sont en effet une affaire culturelle, ce n’est pas le cas pour le christianisme biblique, qui implique au contraire une rupture avec l’entourage familial, la société, etc. Les textes (notamment les évangiles) sont très clairs à ce sujet. Bien sûr le christianisme est aussi un phénomène culturel avec tout ce qui va avec, mais du point de vue biblique auquel j’essaie de rester attaché, il y a toujours un lien personnel et individuel entre le fidèle et Dieu, chacun est appelé individuellement.
Que voulez-vous que je vous dise, chacun a une histoire différente… Pour moi c’est surtout passé par la lecture de la Bible, à l’âge adulte. Et quant à Ellul, il n’aborde jamais cet « événement » dans son œuvre, lui aussi se base uniquement sur la Bible. C’est pour ça que ça m’a semblé intéressant de relever ce passage et de le partager…
"personne ne fonde sa croyance sur des arguments rationnels." => Hé bien, j'ai indiqué au contraire qu'il n'en est pas ainsi. Les croyants ne disent pas "Dieu existe, point à la ligne", mais bel et bien : "Dieu existe CAR je crois tel témoignage", ou (plus rarement), "Dieu existe PARCE QUE j'en ai fait l'expérience personnellement."
SupprimerOn peut considérer que ce ne sont pas de bons arguments, ou pas des arguments assez forts pour emporter l'adhésion, mais on ne peut pas dire que c'est de l'irrationalisme aveugle. Et on pourrait ajouter, pour une minorité de croyants cultivés, tel ou tel argument philosophique en faveur de l'existence de Dieu.
Personne de sain d'esprit ne croit quoi que ce soit SANS AUCUNE RAISON. Et ce quel que soit l'objet de croyance : croyance factuelle, croyance morale ou autre... Nos justifications peuvent être mauvaises, ou motivées par autre choses que le seul souci de la vérité, mais personne, à moins d'être infantile ou fanatique, ne dis "je crois X et je fais ce que je veux, je n'ai pas à argumenter". Aucune croyance ne peut raisonnablement se passer d'une quelconque justification.
Si vous nous dites "je n'ai pas besoin de prouver ma croyance en Dieu, parce que c'est un objet de croyance totalement unique, transcendant, et qui ne peut pas se justifier par quelque état de fait empirique, ni par une inférence logique, etc."... Hé bien, à première vue, ça semble une manière astucieuse de maintenir un certain fidéisme déiste. Et effectivement, il y a semble-t-il toute une théologie protestante qui refuse les raisonnements analogiques, qui refuse de remonter de la créature au créateur, du monde à Dieu, etc. Sans parler des théologies négatives, où Dieu est absolument autre, indicible, etc.
Je dis à première vue, parce qu'en y réfléchissant, cette ligne de défense laisse entière le problème : "Comment savez-vous que Dieu existe ?". Vous devez bien le savoir d'une certaine façon, non ? C'est tout de même exorbitant de soutenir comme vrai un énoncé en disant qu'on ne peut pas le justifier par quoi que ce soit.
J'ajoute que, autant c'est une défense qui a un certain intérêt pour soutenir un déisme, autant ce n'est pas soutenable si vous êtes en plus chrétien. Car le christianisme n'a pas comme objet de croyance unique un Dieu inconnaissable et supra-mondain, mais aussi des phénomènes bien visibles en ce monde : les miracles (ouverture de la mer, résurrection du Christ, etc...). Or vous ne pouvez raisonnablement dire "je crois aux miracles, et je ne peux pas le justifier car ça dépasse totalement le monde empirique". Vous devez nécessairement soutenir argumentativement la croyance aux miracles, soit en les justifiant par la foi donnée à des témoignages, soit parce que vous avez une expérience directe des miracles, soit grâce à une inférence logique (de la forme : "X existe, aucune cause naturelle n'a pu produire X, donc un miracle a eu lieu").
Que voulez-vous que je vous dise, cher ami… Vous posez la question de la motivation de la foi. La réponse appropriée est qu’il n’y a pas de schéma général, chaque cas est un cas unique. Vous avez des « croyants sociologiques », nés une famille chrétienne, mais il ne faut pas pour autant dévaluer la qualité de leur croyance. Pascal écrit quelque part : « Faites les gestes de la dévotion extérieure, et petit à petit le cœur sera converti lui aussi. » Et qui sommes-nous pour juger ces croyants ? Et après il y a une infinité de cas de conversions individuelles. J’avais croisé sur le net un croyant très pieux qui était mélomane et s’était converti à cause de la musique de Jean-Sébastien Bach. Chacun ne peut parler que pour lui-même. Pour moi, et je vous l’ai dit souvent, c’est à cause de la lecture de la Bible. Arrivé à l’âge adulte je me suis mis à beaucoup lire Platon et Plutarque. Cela ne vous choque pas je suppose que l’on se dise « plutarquien » parce que l’on adhère à ce qui est écrit dans les livres de Plutarque… Or j’ai toujours essayé de trouver une dimension existentielle à mes lectures. Puis, en 2008, j’avais un peu fait le tour de Platon et Plutarque, j’avais fini la lecture de La République. Vous êtes trop jeune pour le savoir mais à l’époque la France était dans une situation politique atroce, le président était un être profondément malhonnête, élu par pure démagogie. Sur le plan personnel ça n’allait pas très bien non plus, bref je sentais que tout était bouché partout. Et j’ai lu les Psaumes, et j’ai découvert un message complètement différent qui proposait un chemin, une ouverture. Pendant des années je n’ai lu que les Psaumes et les Proverbes. Il y a dans le livre des Proverbes (chapitres 10 à 29) une philosophie tout à fait originale, qui n’a pas vraiment d’équivalent ailleurs : la considération pour les petits, les pauvres, les anonymes, la relativisation du pouvoir, et surtout l’affirmation que Dieu est en définitive le Dieu de la justice, et qu’être pieux c’est être juste. Nul miracle dans tout ça. Vous ne me reprocheriez pas d’être platonicien ou épicurien si j’admirais La République ou la Lettre à Ménécée, donc pourquoi ne pas comprendre qu’on puisse être « croyant » à la lecture du livre des Proverbes ? Le processus a été exactement celui-ci pour moi. Donc pendant des années j’étais une sorte de croyant « vétéro-testamentaire », avec un centre constitué par les Psaumes et les Proverbes, qui s’est élargi petit à petit : vint ensuite le Pentateuque (la Torah), puis les évangiles, puis enfin les épîtres de Paul. L’accession au pontificat de François, pour qui j’avais une vraie sympathie, m’a sans doute fait basculer du côté « Nouveau Testament », franchement chrétien. Ça c’est l’histoire qui est la mienne, mais il y en a autant que de croyants. Et dans mon cas ce n’est pas une question de vérité dogmatique, « je crois parce que », mais c’est une question de voie, de chemin : la voie biblique me semble avoir plus de sens que toutes les autres, c’est pour cela que je m’en réclame. Et une fois engagé dans ce chemin toutes les autres dimensions de la foi grandissent à leur tour, chacune à son rythme.
SupprimerVous parlez des miracles et vous butez là-dessus, comme Rousseau dans La Profession du vicaire savoyard d’ailleurs, qui en fait tout un plat. Mais encore une fois tout est question de paradigme. Vu « de l’extérieur », d’un point de vue rationaliste, les miracles sont rédhibitoires. Mais encore une fois le non-croyant amène le croyant sur son propre terrain avant de le mettre à l’épreuve. Moi je ne vois pas les choses comme ça. Pour moi les miracles sont inclus dans la Parole de Dieu, il faut donc les recevoir dans ce cadre-là, en tant que partie de la Parole de Dieu. Mais la Parole de Dieu peut être interprétée, symbolique, etc. Ce qui compte ce n’est donc pas tel miracle, isolé, coupé du reste, mais plutôt : « Que signifie ce miracle dans le cadre global du message de Dieu ? » Ellul observe par exemple que le Jésus des évangiles, contrairement à celui du Coran, ne fait jamais de miracle de puissance, il refuse systématiquement quand on lui demande un signe, une attestation de sa divinité, il fait uniquement des miracles de miséricorde, ou d’attestation de la foi. Voilà une direction dans laquelle on peut chercher un sens à ces miracles…
SupprimerDernier point pour finir : il faut qu’il y ait des croyants dans une société, une Église, même secrète, parce que sans cela la société tend toujours vers le conformisme et le totalitarisme. Tout ordre social tend à être exclusif, et à tout recouvrir. Les régimes politiques anti-chrétiens du vingtième siècle en sont l’illustration. Le chrétien, le juif, c’est le caillou dans la chaussure, ce qui fait qu’un groupe ne se sclérose pas et continue à avancer. Mais cela, ça dérange toujours, bien sûr, c’est mal vu, mal compris. Tant que je publiais des articles platoniciens sur le net cela ne dérangeait personne, mais dès que j’ai commencé à parler de la Bible j’ai rencontré des oppositions virulentes, des démarches parallèles antagonistes, etc. J’ai tout de suite senti la différence. Preuve que tout cela n’est pas si mort qu’on le dit, puisque cela crée systématiquement de telles réactions…
Cher Laconique, j'ai vraiment beaucoup aimé vous lire. On sent le respect, l'intérêt et une curiosité qui va jusqu'à la recherche approfondie et personnelle alors que (sauf erreur ?) vous ne confessez pas de foi du moins pas chrétienne. Du coup je vous mets juste les micro-erreurs ou approximations sur Ellul - que j'étudie actuellement. Qui est fort mais que je ne peux m'empêche de critiquer pour des raisons intra-confessionnelles, bref. Je me copie-colle d'ailleurs.
RépondreSupprimerSur la fuite, il faut nuancer. Le parallèle Jonas/Moïse est parlant mais pas précis. Jonas et Moïse fuient un appel direct : une mission précise. Ellul fuit une présence. C'est plus proche d'Ésaïe 6:5 ("Malheur à moi, je suis perdu !") ou de Pierre en Luc 5:8. La distinction compte : ce qui saisit Ellul, ce n'est pas un mandat (c'est d'ailleurs problématique au sens de pas bon pour eux, je trouve, les personnes qui se disent Dieu m'a parlé - non, c'est au mieux l'Esprit du Christ - qui demeure insondable), et surtout dans un cade sotériologique (où il y a en effet appel mais par analogie - parce qu'on est Imago Dei) et anthropologique particulier). C'est le qadosh qui saisit Ellul : le Saint dans sa majesté nue. La réaction n'est pas désobéissance mais sidération
"Typiquement protestant" : je dirais typiquement réformé. Le piétisme, le revivalisme, le pentecôtisme : tous protestants, mais chez eux le témoignage personnel est central. Ce qui est réformé, en moderne, c'est que l'expérience (absolument essentiel) ne prévaut pas sur l'Ecriture (qui délivre la Parole). La psychologie et la théologie ne sont pas symétriques, pas parallèles, pas asymétriques : elles sont autres. Ce que l'homme vit quand il "se" convertit n'est pas ce que Dieu fait quand il convertit . Les psychologues sérieux commencent par là, ils décrivent des phénomènes observables/répétable et en règle générale il ne cherche pas explicitement à faire du réductionnisme.
"Anti-mystique" est un peu simpliste. Ce qu'il n'est pas, c'est sentimentaliste. Pour le coup, l'opposition est plutôt "terreur du sacré" / "douceur du sacré" - même si "mystique" à tes yeux peut ête très proche. Par ailleurs, sur ce point, cela traverse absolument toutes les confessions.
Enfin, il y a des travaux sur la psychologie de la conversion, au delà du mysterium tremendum. Pierre-Yves Brandt montre que le récit de conversion est toujours reconstruit a posteriori. Ellul raconte six lignes en 94 sur un épisode de 1930. La fuite à vélo, la sidération : on ne sait pas ce qui s'est joué dans les heures, les jours qui ont suivi. Luther aussi donne l'impression d'une illumination subite, mais ses carnets montrent 18 mois de travail. Cela ne veut pas dire que la conversion n'est pas immédiate - simplement qu'elle sincère humainement dans un cadre qui semble psychologiquement indémélable chronologiquement. MPaul lui même, dans les Actes, narrent sa conversion de façon différente selon les circonstances - avec les même fondamentaux.
Voilà ! Pas grand chose, des petites précisions. Merci !
Je vous remercie vivement, cher ami, pour ce message si pertinent. Je vais essayer de répondre point par point :
Supprimer- Non, je ne considère pas la Bible « de l’extérieur », je m’en réclame, même si je suis sans doute un très mauvais chrétien…
- Merci pour vos précisions bibliques sur la différence entre le « mandat » et la « manifestation de la présence ». Tout cela est très éclairant et j’y souscris complètement.
- Sur le terme de « mystique » appliqué à Ellul, je serais plus réservé. De fait, il me semble qu’à chaque fois quasiment qu’Ellul emploie le terme dans son œuvre, c’est pour s’en démarquer (comme pour le terme « philosophe » d’ailleurs). On pourrait trouver des citations très facilement.
- Par contre je souscris complètement à ce que vous dites sur la conversion. Vous exprimez tout cela très bien. Je me souviens d’une phrase d’Ellul qui m’avait frappé : « C’est à chaque fois « après » qu’on se rend compte que Dieu était là. » Oui, sans même parler de conversions, très souvent le travail de Dieu dans nos vies est un travail invisible, c’est après coup, rétrospectivement, qu’on le perçoit. Cela correspond d’ailleurs aux paraboles du Royaume des cieux, dont le travail est toujours secret, invisible : le levain dans la pâte, le grain de sénevé, l’arbre et les fruits, etc. Sur le moment on ne s’en aperçoit pas, parce qu’on est toujours enfermé dans nos attentes, notre champ de vision limité.
Merci encore pour votre lecture et votre éclairage. Cela fait plaisir de voir de voir des gens qui lisent Ellul et qui maîtrisent si bien leur sujet.