18 mars 2026

Fragments, mars 2026

- Ce qu'il y a de fort dans les premiers livres de Houellebecq, c'est sa critique de la liberté. Quand on ouvre le moindre traité politique de l'âge classique, de Machiavel à Tocqueville en passant par Rousseau et Kant, on ne trouve à chaque page que ce mot de liberté. Les peuples, asservis toutes parts, aspiraient alors sincèrement à la liberté, et en faisaient un idéal. On voit que dès les années qui suivent la Révolution le mot tend à disparaître (le trouve-t-on chez Baudelaire ? chez Marx ?). Et à notre époque où tout le monde est libre, ce qu'il y avait derrière ce mot – et que Houellebecq a fort bien mis en évidence – apparaît en pleine lumière : la convoitise, la concurrence des égoïsmes, le vide, le non-sens, et finalement le délire. Et les gens n'ont plus qu'un seul désir : échapper à leur liberté, à tout prix (dans le couple, dans l'engagement politique, etc.). C'est donc un énorme pan de la pensée politique occidentale qui est en train de devenir, peu à peu et sans que personne ne s'en émeuve, dépassé et insignifiant.

- Qu'est-ce que la foi ? C'est obéir à une parole extérieure à l'expérience pour régler tout son rapport à l'expérience. Et c'est précisément ce que personne ne fait – et les croyants pas plus que les autres. L'expérience reste pour tous le critère unique de la détermination du comportement et des choix.

- Renversement significatif : Kant, dans la Critique de la raison pure, soutenait que l'empirisme resterait cantonné chez les intellectuels, mais que le peuple serait toujours dogmatique, avec la croyance en Dieu, à l'âme, etc. Or c'est précisément le contraire qui s'est produit : l'empirisme a tout recouvert, à la fois dans les discours et dans la vision du monde.

- Nous avons généralement une conception sentimentale ou mystique du christianisme. Nous en faisons le réceptacle de vagues aspirations, d’idéaux, etc. Pour le sens commun, tout cela relève avant tout d'une sorte d'imaginaire individuel, privé. Mais il ne faut jamais oublier que le christianisme est issu du judaïsme, et qu'à ce titre il est à la fois un culte et une loi. Mais c'est un culte intérieur, et une loi exercée sous le régime de l'Esprit, et non sous celui de la lettre.

- Qu'est-ce que le christianisme ? En toute rigueur, c'est une nouvelle naissance. Le chrétien est un être nouveau, « créé par la parole » (cf.  1 P 1, 23). Toute continuité avec le monde ancien, avec les anciens liens et les anciens attachements, est anti-chrétienne, si scandaleux que cela nous paraisse (« Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu », etc.).

- Ellul écrit quelque part (je paraphrase)  : « La conversion au christianisme ne résout pas tous les problèmes, au contraire elle en rajoute.  » Et tel est bien le cas. À partir du moment où l'on est chrétien, il devient impossible de s'insérer parfaitement dans la mécanique du monde, de s'intégrer parfaitement dans quelque groupe que ce soit. Entre soi et les autres il y a toujours l'ombre du Christ qui s'interpose.

3 commentaires:

  1. "L'expérience reste pour tous le critère unique de la détermination du comportement et des choix."
    => Cette phrase est vrai ou fausse selon le sens qu'on donne à l'expérience (un concept crucial pour la construction d'un vrai système philosophique, j'espère pouvoir m'y attaquer l'un de ces jours...). En un sens étroit, l'expérience désigne l'expérience sensible, la sensation -on s'approche ici d'un empirisme qui exclu aussi bien la révélation religieuse que la science ou la métaphysique. Mais rien n'oblige à en rester à une définition aussi pauvre de l'expérience. En un sens plus général, l'expérience est synonyme de tout ce qui nous arrive, de tout notre vécu. Ce que Kant met à part sous le nom de connaissance a priori n'est pas moins une part de notre expérience que la sensation du chaud et du froid, ou de la couleur. L'expérience couvre ainsi nos expériences de pensées, les mathématiques, le raisonnement logique, etc. En ce sens large oui, tout individu agit en fonction de son expérience. Ce qui ne nous dit rien du vrai et de faux, puisque l'imagination, le rêve, la fiction, l'illusion, etc. sont aussi des parts de notre expérience. Il n'y a pas d'en-dehors (connaissable) de l'expérience (prise au sens large).

    "convoitise, la concurrence des égoïsmes, le vide, le non-sens."

    Le sentiment de la médiocrité des aspirations est devenue un leitmotiv de la critique romantique du XIXème siècle, une fois finie la période passionnée de la Révolution et de l'Empire. Et le marxisme a une explication à ça : la société bourgeoise a acquise ses fondements juridiques durant la période précédente. Après 1815, la société bourgeoise se développe, c'est la révolution industrielle et l'industrialisation en Angleterre, puis en France, en Belgique, etc. C'est l' "enrichissez-vous" proclamé par Guizot (on parlerait de nos jours de l'impératif de croissance économique, qu'on n'avait plus beaucoup entendu dans l'espace public depuis Sarkozy 2007, mais que M. Bardella vient de ressusciter...). Il n'y a plus de grandes passions collectives, les individus se replient sur leurs jouissances privées, c'est un thème analysé par Tocqueville. Mais c'est aussi l'objet de la critique des premiers socialistes ou réformateurs sociaux utopiques (Saint-Simon, Fourier...). Il serait simpliste de dire que l'aspiration à la liberté a disparu en Europe. Il y a eu des luttes d'indépendance nationale tout au long du 19ème, la vague de révolutions de 1848, la quête de l'unité politique italienne, etc. Les luttes pour la liberté ont continué dans les Etats autoritaires d'Europe centrale et en Russie, pour faire reconnaître les droits individuels proclamés par les révolutions américaines et françaises. Et outre les luttes "libérales" et nationales, le 19ème siècle et le 20ème siècle ont connus des luttes émancipatrices nouvelles : le mouvement ouvrier, le mouvement féministe, les mouvements de décolonisation... Le sens de la liberté se transforme mais ne disparaît pas. On pourrait être un peu hégélien là-dessus. Il est vrai que si on avance dans le 20ème siècle, après Mai 68 et l'insubordination ouvrière consécutive, il ne se passe plus grand-chose de réjouissant au point de vue politique. Nous prolongeons "le grand cauchemar des années 1980", que je me félicite de ne pas avoir connu directement...

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  2. "à notre époque où tout le monde est libre."

    Tout dépend de ce qu'on entend par liberté... Si on est libéral (ce qui n'est plus mon cas), il y a bien assez d'impôts et de réglementations en France pour estimer qu'on y est "modérément libre", moins qu'ailleurs, moins que dans l' "idéal", etc.

    Mais vous parliez de la liberté selon Marx... si on définit la liberté comme une absence d'aliénation, d'oppression ou d'exploitation économique, il y a suffisamment de problèmes sociaux pour pointer les limites de la liberté contemporaine. Sont-ils libres, les agriculteurs qui se suicident ? Les infirmières épuisées ? Les gilets jaunes ? Les 9 millions de travailleurs pauvres de ce pays ? Et le chômage de masse ? Les 2 millions d'emplois industriels perdus depuis l'adoption de l'euro ? Et les boulots vides de sens, mais qu'on est quand même obligés de faire pour avoir un revenu ? Sont-ils libres, les prolétaires, de se vendre aux capitalistes, à des conditions qui en plus régressent (rappel : « La part de la valeur ajoutée revenant au capital, mesurée par l’excédent brut d’exploitation, qui s’établit autour de 29% dans la seconde moitié des années 70, s’élève à près de 40% en 1995. » [Boltanski & Chiapello, 1999] ?

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    1. Merci à vous, cher Johnathan Razorback, pour ces observations fort pertinentes.

      - En ce qui concerne l’expérience, du point de vue philosophique, certes, il y a plusieurs niveaux d’expérience, que vous détaillez fort bien. Mon observation n’allait pas si loin, et visait surtout ceux qui se disent croyants mais qui agissent en fait dans la vie comme tout le monde, qui sont soumis comme les autres aux diverses déterminations sociologiques, jusque dans leurs réactions les plus simples. En toute honnêteté je suis donc aussi visé moi-même. Et votre éclairage confirme ce qui était impliqué par mon propos : au sens strict, si l’on refuse la révélation biblique, il n’y a rien d’ « extérieur » à l’expérience.

      - Merci pour votre exposé historique brillant sur la notion de liberté de 1815 à nos jours ! Le texte de Tocqueville sur le repli dans la sphère privée est célèbre à juste titre. Il y a aussi l’opuscule de Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, que je n’ai pas lu, mais qui me semble d’une grande perspicacité sur le sujet. Alors certes il y a eu des luttes d’émancipations nationales tout au long du dix-neuvième, mais si l’on reste sur le plan de l’histoire des idées, il me semble malgré tout que l’idéal de la liberté pâlit à cette époque, il y a toute une poussée de la littérature « réactionnaire », et on peut tirer un fil à cet égard de Baudelaire et Flaubert jusqu’à Houellebecq, qui a fait de la haine de la liberté un thème récurrent de ses premiers (et meilleurs) romans. Il y a eu un sursaut « libertaire » après 1968 et jusque dans les années 80-90 (Philippe Sollers en est une bonne incarnation), sursaut d’ailleurs très équivoque, mais tout cela semble s’éloigner de plus en plus…

      - Non, « tout le monde n’est pas libre », certes ; encore une fois cela dépend de la façon dont on envisage les choses. Tout le monde est à peu près libre du moins de penser et d’écrire ce qu’il veut (en France en tout cas), et d’employer son temps libre comme il l’entend. La difficulté est bien entendu d’accéder à ce temps libre, mais ça c’est une vieille histoire… Mais justement vous remarquerez que la liberté n’est plus au centre des revendications politiques : il s’agit désormais de pouvoir d’achat, de sécurité, etc. À cet égard on peut considérer que l’aspiration classique à la liberté individuelle telle qu’elle s’exprimait par exemple chez Kant (notamment dans Qu’est-ce que les Lumières ?), ou chez John Stuart Mill (dans De la Liberté) a en grande partie été accomplie, et le grand mérite littéraire de Houellebecq (à mon sens) a consisté à montrer que les fruits n’en étaient finalement pas si ragoûtants, et qu’on est passé assez vite des grandes déclarations et des postures hiératiques (quoi de plus noble que les figures de Kant, de Mill, ces hommes qui n’ont vécu que pour l’idéal ?) à un hédonisme de clubs échangistes assez frelaté. De ce point de vue, Les Particules élémentaires, bien qu’assez déprimant, est un grand roman sociologique (reçu comme tel à l’époque de sa parution).

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