1 avril 2026

Fragments, avril 2026



- Lionel Jospin : d'un strict point de vue politique, sans doute le plus grand homme politique que j'ai connu de mon vivant. Mais aucune ouverture sur la spiritualité, sur la transcendance, sur l'art, sur la littérature. C'est peut-être par opposition à cela que je me suis jeté à corps perdu dans la lecture. (Pour moi tout s'est joué dans ces années-là, 1997-2002.) Et, par réaction face à cette intégrité efficace et sans failles, mais également sans frisson : l'hyper-affectivité malhonnête et ruineuse de Sarkozy. Sarkozy est en tout l'inverse de Jospin, il est la réaction à la probité étouffante et ennuyeuse de Jospin.

- Ce qui n'est jamais dit sur Trump : Trump n'est pas fou, il obéit simplement à la logique du paradigme émotionnel actuel. Il est significatif de constater que Trump agit en tout comme il est prescrit sur les sites de séduction : valorisation de l'apparence, de l'argent, du bling-bling, anti-intellectualisme, limitation exclusive à la sphère concrète, caractère imprévisible, un peu inquiétant. Qu'y a-t-il de pire avec une femme ? Être constant, prévisible, et surtout être gouverné par des principes abstraits, intangibles. En un mot être droit, comme l'était Biden. Le repoussoir absolu, dans le paradigme de la séduction, c'est le « nice guy ». À notre époque, le rapport à la femme tient à la fois du cirque et du dressage, et Trump a intériorisé cela au plus profond de lui-même dans son rapport aux médias. Entre être inconséquent et être ennuyeux, il a vite choisi. Ce à quoi nous assistons en ce moment (et ce n'est pas fini) n'est donc, dans son essence profonde, pas autre chose que ceci : la transposition sur le plan géopolitique du chaos émotionnel exigé par les femmes dans les relations sentimentales.

- Saint Thomas d'Aquin représente la plénitude de la vision béatifique, Kant représente la clôture de la raison enfermée sur elle-même. Pourtant Kant a engendré une multitude de penseurs originaux, tandis que Thomas d'Aquin n'a finalement engendré que des épigones. Mais quand on y réfléchit ce n'est pas si surprenant : c'est lorsque l'on ressent un vide intérieur que l'on est amené à agir, à penser, à sortir de soi-même, tandis que dans un état de plénitude que faire sinon contempler encore et encore la source de cette béatitude ?

- Ce ne sont pas les écrivains qui sont réactionnaires, c'est le langage qui se révolte spontanément contre le monde moderne. Chez tous les auteurs modernes, on constate une haine de la société moderne : chez Baudelaire, Dostoïevski, Nietzsche, Kafka, Lovecraft, Evola, Beckett, Cioran, etc. La liste est littéralement infinie. Mais les écrivains ne sont que les interprètes d'une puissance qui les dépasse : le Langage, la Parole. Et leur haine à l'égard du monde moderne n'est que le reflet inversé de la haine et du mépris que le monde moderne éprouve à l'égard du langage. À travers eux, c'est le langage qui parle, et leurs écrits ne font qu'exprimer ce qu'est le monde moderne pour le langage (et pour ceux qui s'y vouent)  : un désert, un enfer.

3 commentaires:

  1. Cher Laconique, je ne voudrais pas laisser les millions de lecteurs journaliers de votre blog avec une appréciation incomplète d'un événement d'intérêt public aussi capital que la mort de Lionel Jospin. Or, en réduisant l'appréciation à son ethos individuel ("probité"), on ne dit en fait pas grand chose de réellement POLITIQUE. La preuve : le même adjectif est fréquemment employé pour qualifier Robespierre, dont vous m'accorderez que l'action politique et l'idéologie étaient sensiblement différentes de celles de Jospin ! Sans vouloir être désagréable, je dois vous dire se limiter à l'ethos, à des traits de personnalités, n'est pas beaucoup moins superficiel que commenter "l'apparence", la gestuelle, les codes de séduction dont vous déplorez le surinvestissement chez nos contemporains.
    Comme le dit si justement notre confrère blogueur "Descartes"
    : "De Jospin, on retient ce qui est personnel, on oublie ce que fut sa politique."

    N'ayant pas eu, contrairement à vous, un âge suffisant à l'époque pour avoir une opinion, je ne peux rien dire de personnel. Par chance et pour combler ces lacunes, et outre le billet de "Descartes" comme d'habitude intéressant, on peut aussi renvoyer vos lecteurs vers cet article très documenté de l'historienne Ludivine Bantigny. Et ce afin de ne pas laisser partir le cortège funéraire de M. Jospin sans que les mots "trahison de la gauche", "vague de privatisations massive", "européisme" et "défaite bien mérité en 2002 après des années d'abandon des classes populaires" ne retentissent quelquefois...

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    1. Ma foi, je ne sais trop que vous répondre, cher Johnathan Razorback. Je ne doute pas en tout cas que les « innombrables lecteurs » que j’ai en effet su rassembler en plus de quinze ans de blog apprécieront vos références critiques sur le bilan de Lionel Jospin. Ce n’est pas un blog politique, ce n’est pas mon domaine, je suis en effet plutôt un moraliste plutarquien qui aime examiner les personnalités des hommes politiques. Sur le plan économique, en bon bayrouiste, je pourrais vous citer la réduction par Jospin du déficit. À l’époque les débats portaient sur la fameuse « cagnotte », ce trop-plein d’argent de la caisse des retraites que l’on ne savait comment employer. Si l’on compare avec aujourd’hui, on croit rêver… Mais c’est surtout que Jospin me semble être le dernier responsable politique purement occupé de politique, sans la moindre appétence pour la com. Tout de suite après lui, la com et le spectacle sont arrivés, avec Raffarin, Villepin, sans même mentionner l’horreur lovecraftienne qui a suivi… C’était une tout autre ambiance, sur tous les plans. Après j’ai vu vos références, il est vrai que d’un point de vue purement « de gauche » il y aurait sans doute des critiques à faire, notamment les privatisations. Mais là ce n’est plus vraiment mon domaine…

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    2. @Johnathan Razorback : Merci pour le clin d’œil sur votre chaîne de La Cité libre ;-). Une émission dense et instructive selon votre habitude.

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