20 mai 2026

Fragments, mai 2026 (2)

- Ce qui a été perdu avec les réseaux sociaux, c'est ce que j'appellerais la « clôture esthétique ». Autrefois, dans les années soixante-dix, une œuvre d'art, un film, était un univers clos sur lui-même, qui ne se préoccupait pas de dialoguer avec le monde. The Rocky Horror Picture Show, Alien, Taxi Driver, Massacre à la tronçonneuse, étaient des univers indépendants, avec leur propre système de valeurs, leur esthétique propre. Ces films ne faisaient aucun clin-d'œil au non-initié, ils trônaient dans le ciel esthétique comme des astres autosuffisants. Mais depuis les années quatre-vingt-dix, et de plus en plus, les films se sentent reliés au reste du monde, à la population « normale », non-esthétique, et c'est à cette population qu'ils s'adressent. Cela devient sensible dès Scream, où le genre du film d'horreur cesse d'être pratiqué au premier degré, mais devient au contraire objet de considération extérieure, « méta », avec le regard supérieur du réalisateur-critique qui désacralise son objet. Le réalisateur applique dès lors la grille des valeurs du « monde » à ce qui était jusque-là l'univers clos de l'œuvre esthétique. Même chose exactement chez Tarantino, avec l'usage de la dérision qui dynamite le sérieux du film noir. Et le terme de cette évolution, c'est le fait de noyer des univers esthétiques entiers dans un discours moral, comme on le voit dans la dernière trilogie Star Wars ou dans la saga Avatar. Aucun spectateur ne doit se sentir exclu, il faut adopter un langage universel, et ce sera celui de la morale. La décadence extraordinaire du cinéma de ces quarante dernières années vient donc d'un renversement complet de l'approche créatrice : nous sommes passés d'une esthétique de la création (chaque film est une réalité alternative autonome, le réalisateur est un démiurge), à une esthétique de la réception (c'est dorénavant l'attente supposée du spectateur qui est prise en compte dans l'acte de création, la création est entièrement subordonnée à la réception, sur le modèle des « likes » des réseaux sociaux, ce qui entraîne nécessairement un nivellement par le bas). La série des Mission impossible est un très bon exemple de ce cinéma complètement impersonnel, destiné uniquement à générer des réactions basiques de fête foraine chez le spectateur. La clôture esthétique a été rompue par l'avènement des médias de masse, or c'est précisément cette sanctification, cette clôture de l'œuvre d'art sur elle-même qui en assurait toute l'authenticité, tout l'intérêt esthétique.

- Apologétique chrétienne : Pour juger les attitudes des chrétiens, il est toujours instructif d'en revenir au texte de la Révélation. Que demande le Dieu de l'Alliance, le Dieu de la Loi ? Deux choses : qu'on l'aime, et que l'on obéisse à ses commandements. La perspective même d'une démarche apologétique est absurde du point de vue de l'Ancien Testament : il s'agit d'un Dieu assiégé, jaloux, qui ne demande pas autre chose que la fidélité de la part de la portion ultra-minoritaire de l'humanité à laquelle il s'est révélé. Amour et obéissance, tels sont les devoirs exigés par le Dieu biblique. Il n'est nullement question de batailler pour convertir le monde extérieur, le simple fait de rester fidèle est déjà si compliqué pour le peuple « élu » que l'on voit celui-ci retomber sans cesse au contraire dans l'idolâtrie et la « prostitution » aux autres dieux. Et maintenant, du point de vue chrétien, il ne faut jamais oublier que notre Dieu est celui de l'Alliance, celui du Sinaï. Lorsqu'on lit le Nouveau Testament, on se rend compte que ce qui nous est demandé n'a pas changé : amour de Dieu d'une part, obéissance aux commandements de l'autre (à commencer par celui de la charité). C'est là le cœur de la fidélité chrétienne, la conversion des « gentils » ne vient qu'ensuite, et le thème est très minoritaire dans le corpus néotestamentaire (très rare chez Paul, quasiment absent chez Jean). Le Dieu biblique est celui qui veut être aimé et obéi par sa « part réservée », et non celui qui veut dominer numériquement sur les foules (c'est là au contraire typiquement le domaine du diable, du « prince de ce monde »). Tout ceci devrait amener les chrétiens à relativiser grandement l'importance qu'ils accordent à l'apologétique. Vouloir convaincre, vouloir dominer par la raison et les arguments, c'est très précisément l'inverse de tout ce qui nous est révélé du Dieu biblique.

6 mai 2026

Fragments, mai 2026



- Hermann Hesse, Le Loup des steppes : influence de Nietzsche, investigations et ressassements psychologiques typiquement nietzschéens. Explorer le continent du moi... C'est cela qui m'a au fond tenu éloigné de Hesse pendant toute ma jeunesse (âge auquel on est censé l'apprécier) : j'avais soif, au contraire, d'objectivité, de concepts nets et tranchés.

- Chez Hermann Hesse on trouve déjà la caractéristique principale du « boomer » (raison pour laquelle il plaisait tant à cette génération)  : le refus de se raccrocher à quelque vérité dogmatique que ce soit. Ondoiement perpétuel, à fleur de peau, toujours à la surface de l'expérience. Un peu similaire à Gide en cela. Mais ce qui était singularité, anomalie, élection chez Hesse et Gide est devenu culture de masse ensuite.

- Dans les romans d'Hermann Hesse, le salut vient toujours par la femme. Refus de l'abstraction platonicienne, volonté de rester ancré dans la vie « terrienne ». C'est le contraire exact de ce que l'on trouve chez Julius Evola, qui reprend l'enseignement traditionnel selon lequel la femme représente le pôle négatif, lié aux ténèbres, à la matière et à la mort. Ce sont deux familles d'esprit complètement antithétiques.

- C’est en lisant Thomas d'Aquin que je me rends compte que je suis et resterai platonicien. L'aristotélisme de Thomas d'Aquin le conduit à énoncer une série ininterrompue de petites vérités indépendantes, autosuffisantes, qui se suivent les unes les autres sans lien nécessaire, comme des perles sur un collier. Chez Platon en revanche tout est inséré dans un discours. C'est le discours qui compte, presque davantage que les axiomes qu'il contient, lesquels sont dépassés dialectiquement dans la suite du dialogue. Le discours ouvre ainsi sur un progrès infini de l'être, de la connaissance, rendu sensible par sa matérialité même. Thomas d'Aquin indique la vérité, une vérité extérieure au discours ; tandis que chez Platon c'est le discours lui-même qui est la vérité, une vérité pour ainsi dire sensible dans laquelle nous sommes invités à plonger comme dans un fleuve, une endless river (sensibilité musicale de Platon, intellectualisme d'Aristote).

- Comment expliquer, d'un point de vue chrétien, le luxe de détails que l'on trouve dans la Loi concernant le rite cérémoniel ? Nous avons vu que dans la Nouvelle Alliance toutes les réalités du culte de la Première Alliance (le Temple, les sacrifices, etc.) avaient été préservées, mais qu'elles avaient été intériorisées : le Temple c'est le cœur du fidèle, la victime c'est lui-même qui doit s'offrir à la suite du Christ, etc. Dès lors, la richesse des prescriptions rituelles que l'on trouve dans la Loi ne doit pas signifier autre chose que ceci, pour le chrétien : elle indique la richesse et l'intensité du culte intérieur (moral et spirituel) qu'il doit rendre à Dieu. Et de même que tout dans la Loi mosaïque renvoyait au culte (extérieur mais aussi intérieur) rendu à Dieu, tout dans la pratique et la vie intérieure du chrétien doit être orienté vers ce culte.

- Ellul a beaucoup écrit sur l'éthique chrétienne, sa nature, sa spécificité, ses conditions, ses caractéristiques. Mais lorsqu'il s'agit d'entrer dans son contenu, il reproduit exactement le geste du Christ : il renvoie à la Loi. Il n'y a pas d'éthique chrétienne autonome, il y a la fidélité à la Loi, qui est l'alpha et l'oméga de la vie du chrétien.