« Son existence s'était passée là-haut, isolée du monde ; pendant plus de trente ans, il s'était privé de toute joie pour attendre l'ennemi et, maintenant que celui-ci arrivait enfin, maintenant, on le chassait. »
- Lu Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, avec intérêt. La situation à laquelle le roman se réfère a bien existé : ceux qui ont eu l'occasion de se promener dans l'arrière-pays niçois n'ont pas manqué de tomber sur des casernes abandonnée, vestiges de la fameuse (et inutile) ligne Maginot. On se représente alors très bien cette vie d'attente et d'ennui, de vide et de non-sens, la même exactement qui est décrite dans le roman. Texte d'une belle tenue, une certaine noblesse désabusée, sans affectation. Le sujet est celui de la vie gâchée, qui s'écoule entre les doigts : un beau jour on se retourne sur son existence, et l'on s'aperçoit qu'elle est derrière soi, et que l'on n'en a rien tiré. Thème récurrent, au vingtième siècle, des « promesses de l'aube », que l'on retrouve aussi chez Sartre et Beauvoir par exemple. Et comment en serait-il autrement, dans une perspective athée ? La marche du temps qui transforme l'avenir en passé entraîne forcément des amertumes de ce genre, la vie vécue n'est jamais au niveau de la vie rêvée et dont on pensait qu'elle nous était due. L'humanisme athée, en centrant tout sur le sujet individuel, sur la « vie vécue », ne peut pas aboutir à autre chose, et Sartre en est la meilleure illustration. Tout est différent dans la perspective classique, non-autocentrée, chrétienne, magnifiquement résumée par Jean-Paul II en une seule phrase : « La vie atteint son centre, son sens et sa plénitude quand elle est donnée » (L'Évangile de la vie, 51). C'est un renversement complet de la perspective. Mais voilà, le christianisme est disqualifié car réactionnaire, irrationnel, le monde moderne a préféré la lucidité désabusée de vieillards agnostiques : Duras, Beauvoir, etc. (avec l'alcool qui n'est jamais très loin d'ailleurs). Beau roman quoi qu'il en soit, très représentatif de la mentalité de toute une époque.
- Lu Magellan, de Stefan Zweig, avec plaisir et intérêt. L'intérêt passionné que l'auteur prend à son sujet suffirait à lui seul à rendre la lecture captivante. Cet enthousiasme est bien compréhensible : y a-t-il histoire vécue plus extraordinaire que celle de Magellan ? Quel autre être humain, dans l'histoire de l'humanité, pourrait se targuer d'avoir expérimenté ce qu'il a expérimenté, d'avoir accompli ce qu'il a accompli ? Perspective vertigineuse, qui nous entraîne bien loin de la morosité quotidienne. Idéologie post-nietzschéenne du « héros », très fréquente à cette époque (on la retrouve aussi chez Malraux, Saint-Exupéry, Hemingway, Montherlant, etc.), critiquée par Ellul dans sa somme qui vient de paraître, L'Éthique de la sainteté.
- Lu avec intérêt l'Initiation à saint Thomas d'Aquin, du dominicain Jean-Pierre Torrell, disparu récemment (en août dernier). Ce qui est émouvant (et assez enviable), dans cette vie de Thomas d'Aquin, c'est son absolue linéarité. Le dessein qu'il s'était fixé dans sa jeunesse, il l'a suivi jusqu'au bout, sans le moindre scrupule, le moindre détour, le moindre obstacle. Une adhésion si absolue à la révélation chrétienne d'une part, à la philosophie aristotélicienne de l'autre, et une si parfaite synthèse entre les deux, cela a de quoi laisser rêveur à notre époque de scepticisme généralisé. Que reste-t-il de cet univers des Universités médiévales, de la chrétienté, de cette émulation universelle à atteindre l'absolu ? Pour instructif qu'il soit, l'ouvrage est néanmoins un peu sec, un peu technique, et c'est sans doute la raison pour laquelle l'auteur a publié par ailleurs un Saint Thomas d'Aquin, maître spirituel, qui se concentre exclusivement sur la doctrine mystique du docteur angélique.
- Lu le Projet de Constitution pour la Corse, de Jean-Jacques Rousseau, avec plaisir et intérêt. Idéal d'autonomie, d'autosuffisance, typiquement platonicien, et exprimé, comme toujours chez Rousseau, dans une langue superbe. Il est intéressant de noter que le platonisme de Rousseau est purement politique, pas du tout métaphysique (il partageait la philosophie sensualiste de toute son époque). Cela s'explique sans doute par le fait que l'influence platonicienne semble surtout s'être diffusée chez lui par l'entremise de Plutarque et de ses Hommes illustres, c'est-à-dire le versant moral du platonisme. Il y a toujours de la rhétorique chez Rousseau, et c'est ce qui le disqualifie à nos yeux, mais c'est sans doute un peu injuste.
Cela fait trois fois cette semaine que je propose des conférences de culture générale qui n'attire aucun public sur discord, pas un seul auditeur... Alors oui, c'est parfois pénible d'être athée. Face au "à quoi bon ?", on ne se dit pas qu'une providence veut qu'on soit là pour une tâche particulière. Mais ça n'est réellement pénible que si on a une conscience régulière de sa mortalité, ce qui est en fait une contingence psychologique. Oui, ça peut être pénible de ne pas avoir de consolation supérieure, de ne pas se dire qu'on est inconditionnellement aimé par une entité personnelle, de ne pas penser qu'on fonce droit vers le salut et la félicité, mais plutôt un mur noir, et la fin. Mais au fond, les conséquences psychologiques sont variables, indéterminées. On peut le vivre comme Sisyphe portant son rocher (mais Camus aurait-il eu cette image s'il n'avait pas vécu, comme Nietzsche, d'un corps souffrant, d'un corps tuberculeux ?). Mais on peut aussi le vivre tranquillement, comme Lucrèce s'étendant au soleil près du fleuve. Il y a des athées qui vivent très bien sans être portés sur la boisson, regardez André Comte-Sponville (il dit beaucoup de bêtises politique, mais il n'a pas l'air malheureux...). On peut aussi être athée et généreux, faire "don de soi", et avoir un rapport positif au futur, sous la forme d'un engagement envers le monde que l'on construit (qui peut aller jusqu'au martyr, pensons à Valentin Feldman), que l'on va transmettre à ses enfants et/ou à l'humanité future, avoir une vie pleine de sens, etc. C'est une contingence.
RépondreSupprimerRousseau est-il sensualiste ? Mais non, puisque selon lui, nous savons d'une expérience immédiate, intuitive, que nous sommes libres (que nous avons un libre-arbitre). Donc il y a un savoir qui ne provient pas de la sensation.
RépondreSupprimerMême chose pour la morale : Rousseau est un intuitionniste moral, il pense que nous avons un "sens moral", que nous savons directement si quelque chose est mal ; les notions morales ne sont pas simplement construites à partir de stimulations sensorielles externes, de conseils, de recommandations culturelles, etc. La conscience saisit directement la réalité du bien, ce qui n'est pas si loin de Platon (la dialectique permettant de remonter vers l'Idée du Bien en moins. On pourrait davantage rapprocher Rousseau du néo-platonisme de Plotin...).
Et enfin : Rousseau affirme l'existence d'un âme immortelle, de Dieu (qui est peut-être ou peut-être pas Jésus, je n'ai pas vérifié ce détail). Or on ne voit guère comment on pourrait construire la simple idée de Dieu ou sa connaissance (et celle d'une réalité spirituelle comme l'âme immortelle) à partir des simples données de la sensation, aussi ingénieusement combinées qu'on voudrait. Donc Rousseau n'est pas sensualiste. Il est plutôt rationaliste et dualiste, au sens où l'est Descartes ("Rousseau est [...] un disciple de Descartes" écrivait Yves Vargas).