2 octobre 2013

Je n'ai pas oublié Françoise Sagan

      
       Lu La Chamade, de Françoise Sagan (1965). Le petit miracle propre à Sagan agit toujours, qui fait que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour ses personnages, lesquels ont pourtant tous les défauts du monde. Rien de moins raisonnable, je crois, qu’un personnage de Sagan : ils passent leur vie à courir les mondanités, à boire, à fumer, à coucher à droite et à gauche, livrés à leur paresse et à leurs émotions comme la bale l’est au vent. Ce qui les sauve, en fin de compte, c’est la distinction qui les caractérise. Dénués de toute ligne de conduite, ils font tout et n’importe quoi, mais ils le font toujours sans la moindre vulgarité, qui est pour eux le seul crime inexpiable. Lorsque Lucile, dans La Chamade, craint de se rapprocher d’Antoine, elle n’a qu’une envie, c’est qu’il « se conduise vulgairement, qu’il fasse une réflexion un peu basse et elle s’en débarrasserait aussitôt ». Quel charmant univers romanesque, que celui dans lequel une grossièreté pèse plus lourd qu’un adultère !
       Il se dégage malgré tout une indéniable tristesse de cette Chamade. Tous ces personnages que rien ne soutient, pas plus la discipline que l’ambition, se dirigent inexorablement vers un avenir de solitude, de déchéance et de mélancolie, et ils le sentent fort bien. Avec ingénuité, Sagan ne se dissimule pas que ce sont ceux qui croient le plus fermement au bonheur, ceux qui le recherchent avec le plus d’avidité, le plus d’abandon, qui souffrent en définitive le plus. Mais comme Platon l’observait déjà, il est difficile de faire de bonnes histoires avec des personnages qui sont au-dessus des passions humaines…
       Françoise Sagan est morte en septembre 2004, à soixante-neuf ans. Je regrette qu’elle n’ait pas vécu dix ans de plus. Il me semble que quelque chose nous aurait été épargné, dans l’inconcevable ère de vulgarité qui s’est abattue sur notre pays quelques mois après sa disparition, si sa figure, même muette, même cachée, avait encore plané sur le monde culturel français. Durant sa longue carrière, elle a souvent eu l’occasion de s’étonner que des personnes de tous âges, dans la rue, lui déclarent leur profonde sympathie, presque leur amour, alors même que certaines d'entre elles n’avaient pas lu le moindre de ses livres. Elle avait su toucher une corde intime chez beaucoup de gens. Ses romans, avec leurs limites et leurs imperfections, constituent le parfait témoignage d’une certaine élégance française, un peu surannée, et qui pourrait presque, dans notre nation frivole et voluptueuse, tenir lieu de sagesse.

23 août 2013

Éloge de Zhuangzi


       Aujourd’hui, je veux louer. Celui qui blâme est toujours un peu contaminé par l’objet qu’il dénigre. L’admiration est le plus fructueux de tous les sentiments. Je ne parlerai donc pas de Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson de Yann Moix, que j’ai lu dernièrement et qui m’a paru bâclé, dicté par l’émotion immédiate plus que par une véritable nécessité intérieure, et qui s’efforce laborieusement d’étaler sur cent trente pages la matière d’un simple article de presse comme on en vit tant fleurir à l’époque de ce fameux décès. Non, aujourd’hui je veux diriger mon regard vers un objet pur, entièrement louable, parfaitement admirable.
      C’est une tâche difficile que la philosophie. A chaque concept, il est possible d’en opposer un plus clair, à chaque conduite, il est permis d’en préférer une meilleure. Rares sont les penseurs qui nous donnent un contentement immédiat et définitif. Zhuangzi (ou Tchouang-tseu) est de ceux-là. Dédaignant les querelles oiseuses des philosophes de profession, tranquillement allongé sous son arbre, il se complaît dans le Tao. Il ne cherche pas les moyens d’atteindre la paix ou la béatitude : il nage dedans, il ne les quitte pas. Dans l’ouvrage qui porte son nom, on trouve des centaines de formules mémorables, qui semblent résoudre comme en se jouant toutes les grandes questions métaphysiques qui ont hanté l’humanité. Tchouang-tseu dit : « Du vide de l’esprit jaillit la lumière », et il n’y a rien à ajouter. Ses yeux ne voient rien, ses oreilles n’entendent rien, il ne parle pas, et pourtant nul n’est plus sage que lui, nul n’est plus heureux.
      Quand je considère notre monde et notre époque, je n’imagine pas de penseur qui soit davantage à leur antipode que Zhuangzi. Nous aimons le mouvement, il aime l’immobilité ; nous aimons le bruit, il aime le silence ; nous aimons la vie, il aime le néant. Si un philosophe tel que Zhuangzi se dressait de nos jours face à notre société superficielle, il susciterait l’incompréhension, l’hilarité, l’effroi. A vrai dire, il suscitait déjà de telles réactions de son vivant, et les intellectuels confucéens qu’il met en scène dans son ouvrage restent perplexes devant ses propos, ou perdent connaissance lorsque l’abîme que renferme son enseignement leur apparaît fugitivement. Tous nous nous agitons, lui seul reste en dehors de la danse. Un tel isolement, il faut bien le reconnaître, n’était pas pour lui déplaire. « Les hommes se fatiguent pour tel ou tel idéal humain, disait-il. Le saint est ignorant et simple. Il participe à la pureté de l’un, qui contient en potentialité tous les temps et tous les êtres. »

31 juillet 2013

Les deux sources de l'acte


       Quelle chose étonnante que le mouvement, que la vie ! Et pourtant tout le monde agit, pas un instant l’activité ne cesse, ne se suspend… Il serait peut-être bon de s’interroger sur la source de l’acte, afin de déterminer si celle-ci est pure ou coupable.
       Il semble qu’il y ait deux sources distinctes capables de générer une action dans le monde. La première, c’est la causalité matérielle. L’individu recherche son agrément, fuit le déplaisir. L’immense majorité des actes qui nous entourent procède de cette source. Il faut reconnaître que les actes de ce genre, prévisibles et mécaniques comme la matière dont ils sont issus, ont quelque chose d’un peu lassant, d’un peu répétitif. Ceux qui s’y livrent (c’est-à-dire tout le monde) sont les prisonniers du grand jeu de la nature, ils cèdent à une impulsion, puis à une autre, et leur effort ne connaît ni trêve ni répit.
      Existe-t-il une autre source à l’acte, une source pure, une source indépendante des déterminations extérieures ? Oui, et cette source, c’est le devoir. Le devoir est intangible, il ne flatte pas notre égoïsme, il se dresse devant nous comme un roc silencieux et austère. L’acte issu du devoir est pur, impersonnel, parfait, il ne laisse aucune trace derrière lui, ni regret, ni remords, ni nostalgie. La vie la plus heureuse, la moins douloureuse, ce sera donc, paradoxalement, celle qui sera vouée tout entière au devoir. Là, plus de place pour les maux, pour la malchance, pour les coups du sort : juste une ligne droite, que rien, jamais, ne viendra ébranler.
      Quelle chance est la nôtre, en cette époque troublée, où les communications foisonnent, où les tentations nous assiègent, où l’éphémère règne, où la déliquescence s’accélère, de pouvoir disposer, toujours et partout, de cette boussole infaillible du devoir, qui annihile notre ego et libère nos actes de l’antique culpabilité qui pesait sur eux !

16 juillet 2013

Guillaume Musso : 7 ans après


      Guillaume Musso est, paraît-il, l’auteur français le plus lu. Cela faisait longtemps que ses ouvrages aux couvertures bariolées et aux titres un peu racoleurs (Que serais-je sans toi ? Seras-tu là ? Je reviens te chercher) titillaient ma curiosité. Décidé à me faire enfin ma propre idée sur le phénomène, je me suis donc procuré son dernier ouvrage paru en poche : 7 ans après (et non Sept ans après, histoire sans doute de coller davantage à un style texto plus familier à son lectorat). 
      Tout d’abord, il faut reconnaître à Guillaume Musso une indéniable propreté d’exécution. C’est plutôt bien écrit, efficace, évocateur, rien qui dépasse, on sent le travail, les versions successives pour arriver à un résultat bien léché. Le style est comme la couverture : très avenant, on ne peut pas dire que le lecteur soit rebuté sur ce plan-là. 
      Je ne dis rien sur l’histoire, c’est du cinéma mis sur papier, des images qui défilent au moyen des mots, sans la moindre épaisseur psychologique, mais après tout on a le droit, on ne demande pas à un roman d’aventures de nous révéler les tréfonds de la psyché humaine. 
      Je passe maintenant à ce qui m’a un peu plus gêné. Tout d’abord, Guillaume Musso est l’inventeur d’un concept (à moins que ce ne soit Marc Lévy) : le roman américain traduit en français directement écrit en français. Ses héros, Sébastian et Nikki, sont deux Américains vivant à New York, qui ne parlent pas un mot de français. Du coup, lorsqu’ils s’expriment, c’est soit, pour les phrases simples, carrément en anglais, en VO pourrait-on dire : « My name is Sebastian Larabee. I am American. This is a picture of my son Jeremy. He was kidnapped here two days ago. Have you heard anything about him ? » Soit, dans la plupart des cas, c’est en version « doublée », par exemple : « Je ne peux pas vous parler maintenant, poursuivit-il toujours en anglais. » J’avoue que le fait que l’auteur français le plus lu mette en scène des personnages américains parlant américain d’un bout à l’autre de ses romans a quelque chose qui me chiffonne un peu, mais je dois avoir l’esprit étroit, passons…
      Non, ce qui est vraiment déplaisant dans l’univers de Guillaume Musso, c’est le matérialisme un peu crasse, un peu primaire, qui s’en dégage. On est tout de même en droit d’attendre d’un romancier une vision du monde personnelle, basée sur une certaine hiérarchie de valeurs qui dépasse un peu le consumérisme stupide et immédiat des catalogues pour magasins d’électro- ménager. Or, Guillaume Musso, ce qu’il aime, on le sent, ce ne sont pas les grandes idées ni les grands sentiments, c’est le luxe, le confort, les belles choses. Son univers est bipolaire : en haut, il y a « l’Upper East Side », les « lounges cosy », les « coupés aux vitres teintées », les « notebooks », les « fesses hautes et rebondies » ; en bas, il y a le monde glauque dans lequel il plonge, pour les faire souffrir, ses richissimes personnages : « les rades de banlieue, sinistres et crades », les « SDF », les « éclairages pisseux » de la gare du Nord, les « faunes bigarrées », les « faunes interlopes », etc. Ah ! il n’aime pas ça, les « faunes interlopes », notre Guillaume Musso, tout ça crée chez lui, je le cite, un « malaise », heureusement vite dissipé dès que ses héros s’engouffrent dans un avion et replongent dans leurs « iPods » et leurs « notebooks ». 
       Toute œuvre littéraire est le reflet de son époque. Celle de Guillaume Musso, agitée, tape-à-l’œil, dénuée de toute compassion et de tout idéal, est sans doute à l’image de la nôtre. On peut tout de même s’interroger sur toute cette génération d’auteurs, Guillaume Musso, Frédéric Beigbeder, Yann Moix, Michel Houellebecq, etc., qui ont vu sans sourciller, sans émettre la moindre réserve, l’accession au pouvoir du dirigeant le plus corrompu et le plus nocif que la France ait connu depuis plus d’un demi-siècle. On peut se poser des questions sur tous ces auteurs qui ont continué à prospérer comme si de rien n’était alors que leur pays s’enfonçait dans une crise atroce et amplement méritée. Victor Hugo s’était exilé pour moins que ça. Il est vrai que Guillaume Musso n’est pas encore tout à fait Victor Hugo.

5 juillet 2013

L'univers parallèle


       Je pense à la Septième Symphonie de Bruckner, qui se déploie majestueusement dans le silence pendant soixante-sept minutes.
       Je pense à cette immense construction romanesque dans laquelle je me suis plongé à l’âge de vingt ans, et qui reconstituait, sur plus de trois mille pages, toute une société imaginaire, avec ses ducs et ses duchesses, ses grands et ses petits bourgeois, ses dandys décadents et ses jeunes filles en fleur.
        Je pense à tel énigmatique tableau représentant une nuit étoilée que je vis un jour dans un musée parisien, et devant lequel une foule composite s’agglutinait.
        Je pense à tout cela et je me dis :
       Quel immense privilège est donc celui de l’Art ! L’âme de l’artiste se meut librement, avec volupté, dans un univers qu’elle génère à sa propre mesure. Là, l’idéal se fait concret, il devient le mode même de réalisation de l’existence. Qui a dit que le malheur existait sur Terre, dès lors qu’une telle liberté, qu’un tel pouvoir, qu’une telle jouissance étaient accessibles à tous ? Ah ! emprisonnez-moi, torturez-moi, brisez-moi, que m’importe ! Si l’esprit de chaque être humain, et le mien tout autant que le vôtre, est capable de créer de telles merveilles à son propre usage, alors qui peut m’atteindre ?

         (Non. Il n’est pas bon que l’âme soit son propre maître. Une telle déambulation aléatoire dans les espaces éthérés de l’univers esthétique ne peut conduire qu’à la folie, et nombreux sont ceux qui pourraient en témoigner. Seule la soumission à une loi, à une morale, à une discipline peut assurer la pérennité et la vie.)