- Hermann Hesse, Le Loup des steppes : influence de Nietzsche, investigations et ressassements psychologiques typiquement nietzschéens. Explorer le continent du moi... C'est cela qui m'a au fond tenu éloigné de Hesse pendant toute ma jeunesse (âge auquel on est censé l'apprécier) : j'avais soif, au contraire, d'objectivité, de concepts nets et tranchés.
- Chez Hermann Hesse on trouve déjà la caractéristique principale du « boomer » (raison pour laquelle il plaisait tant à cette génération) : le refus de se raccrocher à quelque vérité dogmatique que ce soit. Ondoiement perpétuel, à fleur de peau, toujours à la surface de l'expérience. Un peu similaire à Gide en cela. Mais ce qui était singularité, anomalie, élection chez Hesse et Gide est devenu culture de masse ensuite.
- Dans les romans d'Hermann Hesse, le salut vient toujours par la femme. Refus de l'abstraction platonicienne, volonté de rester ancré dans la vie « terrienne ». C'est le contraire exact de ce que l'on trouve chez Julius Evola, qui reprend l'enseignement traditionnel selon lequel la femme représente le pôle négatif, lié aux ténèbres, à la matière et à la mort. Ce sont deux familles d'esprit complètement antithétiques.
- C’est en lisant Thomas d'Aquin que je me rends compte que je suis et resterai platonicien. L'aristotélisme de Thomas d'Aquin le conduit à énoncer une série ininterrompue de petites vérités indépendantes, autosuffisantes, qui se suivent les unes les autres sans lien nécessaire, comme des perles sur un collier. Chez Platon en revanche tout est inséré dans un discours. C'est le discours qui compte, presque davantage que les axiomes qu'il contient, lesquels sont dépassés dialectiquement dans la suite du dialogue. Le discours ouvre ainsi sur un progrès infini de l'être, de la connaissance, rendu sensible par sa matérialité même. Thomas d'Aquin indique la vérité, une vérité extérieure au discours ; tandis que chez Platon c'est le discours lui-même qui est la vérité, une vérité pour ainsi dire sensible dans laquelle nous sommes invités à plonger comme dans un fleuve, une endless river (sensibilité musicale de Platon, intellectualisme d'Aristote).
- Comment expliquer, d'un point de vue chrétien, le luxe de détails que l'on trouve dans la Loi concernant le rite cérémoniel ? Nous avons vu que dans la Nouvelle Alliance toutes les réalités du culte de la Première Alliance (le Temple, les sacrifices, etc.) avaient été préservées, mais qu'elles avaient été intériorisées : le Temple c'est le cœur du fidèle, la victime c'est lui-même qui doit s'offrir à la suite du Christ, etc. Dès lors, la richesse des prescriptions rituelles que l'on trouve dans la Loi ne doit pas signifier autre chose que ceci, pour le chrétien : elle indique la richesse et l'intensité du culte intérieur (moral et spirituel) qu'il doit rendre à Dieu. Et de même que tout dans la Loi mosaïque renvoyait au culte (extérieur mais aussi intérieur) rendu à Dieu, tout dans la pratique et la vie intérieure du chrétien doit être orienté vers ce culte.
- Ellul a beaucoup écrit sur l'éthique chrétienne, sa nature, sa spécificité, ses conditions, ses caractéristiques. Mais lorsqu'il s'agit d'entrer dans son contenu, il reproduit exactement le geste du Christ : il renvoie à la Loi. Il n'y a pas d'éthique chrétienne autonome, il y a la fidélité à la Loi, qui est l'alpha et l'oméga de la vie du chrétien.
J'ai beaucoup aimé Le Loup des Steppes d'Hesse. C'est très poétique, léger, suggestif, au niveau de l'écriture. C'est aussi une évocation intéressante de l'état d'esprit désemparé, romantique, des classes moyennes intellectuelles allemandes confrontés aux bouleversements de la modernisation. Il y a une quête de sens chez le personnage qui ne trouve pas satisfaction dans le roman, dont la conclusion meurtrière, nihiliste, est assez obscure. Dans le monde réel, le déclassement économique et symbolique des intellectuels traditionnelles, concurrencés par les professions techniques, industrielles, etc. s'est fait au faveur de radicalités d'extrême-droite ; une forme de suicide de la culture humaniste européenne...
RépondreSupprimerJe trouve étrange que vous trouviez d'Aquin "moins systématique" que Platon. Dans un traité comme la Somme théologique, il y a un ordonnancement systématique depuis une vérité première (Dieu), tout est très logique et nécessaire, pourtant. On peut donner autant de cohérence systématique à la pensée de Platon, mais ça suppose de réordonner les thèses et conclusions de ses dialogues ; le style dialogique est hautement philosophique (recherche de la vérité) mais moins scientifique et pédagogique (transmission d'un savoir nécessaire et bien ordonné, très lisible, etc.).
Vous parlez bien du Loup des steppes, cher Johnathan Razorback, cela fait plaisir de vous voir parler de littérature pour changer un peu ! Oui, il y a quelque chose de très séduisant dans la fluidité du roman. Effectivement, je ne le mentionne pas dans ma recension, mais toutes les idées sociologiques et politiques du roman (notamment sur la guerre) sont passionnantes, d’une lucidité parfois vraiment étonnante. C’était l’époque où le mode de vie « bourgeois » était encore critiqué, de nos jours la soif de normalisation des gens est telle qu’on ne conçoit même pas qu’on puisse vouloir se distinguer de quelque façon que ce soit…
SupprimerJe ne pense pas avoir employé le terme de « systématique » (ou de « moins systématique ») à propos de saint Thomas d’Aquin dans l’article. Je me suis peut-être mal exprimé. Vous en parlez bien en tout cas, on voit que l’auteur ne vous est pas étranger. Oui, bien sûr que Thomas d’Aquin est systématique, il est même très systématique. Platon a une approche plus « musicale », il ne faut pas oublier qu’il a commencé par écrire des tragédies. Nietzsche l’a d’ailleurs flairé, ce sont deux natures sœurs, vous l’avez évoqué à la fin de votre vidéo sur la « chromophobie ». J’essaie de rentrer dans la pensée de Thomas d’Aquin depuis quelques semaines, derrière l’armure conceptuelle on sent une vraie aspiration spirituelle, une grande probité de la démarche. Il y aurait beaucoup de choses à dire, il est sans doute abusif de prétendre former des jugements sur lui en trois lignes sur un blog comme je le fais…