- Ce qui a été perdu avec les réseaux sociaux, c'est ce que j'appellerais la « clôture esthétique ». Autrefois, dans les années soixante-dix, une œuvre d'art, un film, était un univers clos sur lui-même, qui ne se préoccupait pas de dialoguer avec le monde. The Rocky Horror Picture Show, Alien, Taxi Driver, Massacre à la tronçonneuse, étaient des univers indépendants, avec leur propre système de valeurs, leur esthétique propre. Ces films ne faisaient aucun clin-d'œil au non-initié, ils trônaient dans le ciel esthétique comme des astres autosuffisants. Mais depuis les années quatre-vingt-dix, et de plus en plus, les films se sentent reliés au reste du monde, à la population « normale », non-esthétique, et c'est à cette population qu'ils s'adressent. Cela devient sensible dès Scream, où le genre du film d'horreur cesse d'être pratiqué au premier degré, mais devient au contraire objet de considération extérieure, « méta », avec le regard supérieur du réalisateur-critique qui désacralise son objet. Le réalisateur applique dès lors la grille des valeurs du « monde » à ce qui était jusque-là l'univers clos de l'œuvre esthétique. Même chose exactement chez Tarantino, avec l'usage de la dérision qui dynamite le sérieux du film noir. Et le terme de cette évolution, c'est le fait de noyer des univers esthétiques entiers dans un discours moral, comme on le voit dans la dernière trilogie Star Wars ou dans la saga Avatar. Aucun spectateur ne doit se sentir exclu, il faut adopter un langage universel, et ce sera celui de la morale. La décadence extraordinaire du cinéma de ces quarante dernières années vient donc d'un renversement complet de l'approche créatrice : nous sommes passés d'une esthétique de la création (chaque film est une réalité alternative autonome, le réalisateur est un démiurge), à une esthétique de la réception (c'est dorénavant l'attente supposée du spectateur qui est prise en compte dans l'acte de création, la création est entièrement subordonnée à la réception, sur le modèle des « likes » des réseaux sociaux, ce qui entraîne nécessairement un nivellement par le bas). La série des Mission impossible est un très bon exemple de ce cinéma complètement impersonnel, destiné uniquement à générer des réactions basiques de fête foraine chez le spectateur. La clôture esthétique a été rompue par l'avènement des médias de masse, or c'est précisément cette sanctification, cette clôture de l'œuvre d'art sur elle-même qui en assurait toute l'authenticité, tout l'intérêt esthétique.
- Apologétique chrétienne : Pour juger les attitudes des chrétiens, il est toujours instructif d'en revenir au texte de la Révélation. Que demande le Dieu de l'Alliance, le Dieu de la Loi ? Deux choses : qu'on l'aime, et que l'on obéisse à ses commandements. La perspective même d'une démarche apologétique est absurde du point de vue de l'Ancien Testament : il s'agit d'un Dieu assiégé, jaloux, qui ne demande pas autre chose que la fidélité de la part de la portion ultra-minoritaire de l'humanité à laquelle il s'est révélé. Amour et obéissance, tels sont les devoirs exigés par le Dieu biblique. Il n'est nullement question de batailler pour convertir le monde extérieur, le simple fait de rester fidèle est déjà si compliqué pour le peuple « élu » que l'on voit celui-ci retomber sans cesse au contraire dans l'idolâtrie et la « prostitution » aux autres dieux. Et maintenant, du point de vue chrétien, il ne faut jamais oublier que notre Dieu est celui de l'Alliance, celui du Sinaï. Lorsqu'on lit le Nouveau Testament, on se rend compte que ce qui nous est demandé n'a pas changé : amour de Dieu d'une part, obéissance aux commandements de l'autre (à commencer par celui de la charité). C'est là le cœur de la fidélité chrétienne, la conversion des « gentils » ne vient qu'ensuite, et le thème est très minoritaire dans le corpus néotestamentaire (très rare chez Paul, quasiment absent chez Jean). Le Dieu biblique est celui qui veut être aimé et obéi par sa « part réservée », et non celui qui veut dominer numériquement sur les foules (c'est là au contraire typiquement le domaine du diable, du « prince de ce monde »). Tout ceci devrait amener les chrétiens à relativiser grandement l'importance qu'ils accordent à l'apologétique. Vouloir convaincre, vouloir dominer par la raison et les arguments, c'est très précisément l'inverse de tout ce qui nous est révélé du Dieu biblique.
Je repasserais peut-être plus tard pour commenter la première partie de votre billet. Sur l'apologétique, je présume que sa justification traditionnelle est quelque chose du genre, "Il est bon d'aimer Dieu DONC Il est bon de faire aimer Dieu à ceux qui l'ignorent". On peut d'ailleurs remplacer Dieu par le bien ou la vérité dans cette proposition et arriver à un énoncé parfaitement moral.
RépondreSupprimerLa démarche apologétique, militante, etc. m'a toujours paru profondément raisonnable. Si nous connaissons une vérité non-triviale, importante, et méconnue, alors nous devrions la partager pour le bien de l'humanité. Par conséquent, je me contente pas de l'indifférence religieuse du jean-m'en-foutiste moyen, non préoccupé par le sens ultime de l'existence ; je fais au contraire du prosélytisme matérialiste et athée quand j'en ai l'occasion. Et je débats avec des croyants lorsque je suis d'assez bonne humeur pour les supporter.
D'ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, cher Laconique, mais nous vivons un revival de l'apologétique de rue (comme au moyen-âge !) ; mais dans un espace technicisé et moderne : le métro. J'en suis à ma quatrième observation en un ou deux ans. On me dit que ce serait une méthode des protestants évangéliques. Je vous retranscris la substantifique moëlle de la Parole qui nous a été adressée ce midi-même sur la ligne D du RER :
"Je me suis converti à Libreville en 2005. Je suis gabonais, et je suis devenu américain et canadien. Nous avons vécu la canicule, mais on ne peut pas mesurer les flammes de l'enfer ! Repentez vous ! L'argent ne vous mènera pas au paradis ! Jésus Christ t'aime ! Les étoiles du PSG c'est bien, mais la vie éternelle c'est mieux !"
Que voulez-vous que je vous dise, j’espère que vous êtes de bonne humeur, cher Johnathan Razorback ;-). Je remarque régulièrement de petites pointes méprisantes à l’égard des croyants dans vos écrits et vos interventions orales. Chacun réagit différemment par rapport à ces questions. Il me semble toutefois qu’une attitude vraiment « scientifique » devrait s’abstenir de ces marques d’affectivité personnelle. Mais de fait quasiment personne n’arrive à rester indifférent dans ces matières, que ce soit dans un sens ou dans un autre…
SupprimerJe ne partage pas votre opinion sur l’apologétique, et c’est le point du « fragment ». De fait les deux attitudes fondamentales exigées du croyant qui ressortent des Écritures sont celles que je mentionne dans l’article, c’est vraiment flagrant. L’apologétique suppose deux choses : 1 : Considérer la foi comme une vérité qui serait en notre possession, un objet. 2 : La volonté de dominer l’autre en lui imposant cette vérité (par l’argumentation). Cela repose sur une conception grecque de la vérité : objective, formelle, modélisable, démontrable, etc. Sur les deux points cela s’oppose complètement à l’Écriture, l’opposition est radicale. Ce qui explique mes réserves à l’égard de Thomas d’Aquin, que j’ai maintes fois formulées, – Thomas d’Aquin qui est grandement tributaire d’Aristote à cet égard.
Merci pour votre témoignage. Moi aussi il m’est arrivé de voir des « prosélytes » dans l’espace public, surtout des Témoins de Jéhova d’ailleurs. Qui sommes-nous pour les juger ? ils n’ont pas grand-chose à gagner à cette attitude, sinon des rebuffades et du mépris, et d’ailleurs les propos que vous rapportez ne sont guère contestables : effectivement on n’emporte pas de l’argent ou des trophées dans la tombe… Malgré tout cela pose la question de l’évangélisation dans un milieu technicien (le métro, mais aussi YouTube, ou… un blog). De fait le milieu n’est jamais neutre, et finit très souvent par « manger » le message. Je me souviens que J. Ellul a des mots très durs contre les télé-évangélisateurs par exemple.