14 juillet 2026

Conversation sur André Gide et Jacques Maritain



Je discutais l’autre jour avec un ami esthète et mélomane.
« Connais-tu le Journal d’André Gide ? me demanda-t-il. C’est une lecture captivante, je te la recommande. On y trouve une scène très intéressante. L’épisode se déroule en décembre 1923. Gide reçoit la visite de Jacques Maritain, l’intellectuel catholique, célèbre auteur d’Humanisme intégral. Celui-ci veut le dissuader de publier son Corydon, une apologie de l’homosexualité, œuvre qu’il juge néfaste et dangereuse. Gide raconte l’échange en détail. Bien entendu, Maritain et son christianisme sont tournés en ridicule : « L’aspect courbé, ployé, de son port de tête et de toute sa personne me déplaisait, et je ne sais quelle onction cléricale de son geste et de sa voix. » Maritain quémande, insiste, Gide résiste noblement. Avant de partir, Maritain formule une ultime requête : « Promettez-moi que, lorsque je serai parti, vous vous mettrez en prière et demanderez au Christ de vous faire connaître, directement, si vous avez raison ou tort de publier ce livre. Pouvez-vous me promettre cela ? » Bien entendu, tout cela est ridicule, et c’est bien comme cela que je le ressentais lorsque j’avais vingt ans. Maritain y est présenté comme l’archétype du catholique borné, doctrinaire, mesquin, ennemi de l’amour libre et de la liberté d’expression. Gide se donne le beau rôle à peu de frais.
« Aujourd’hui, avec le recul du temps et l’expérience, je dois t’avouer que mon regard a quelque peu changé. Concrètement, à quoi donc a abouti la position gidienne, celle que l’on pourrait qualifier d’« individualisme aristocratique athée » ? Je vais te le dire : elle aboutit à une sécheresse spirituelle, et à l’enfermement dans des passions humaines exclusives et finalement malheureuses. Cela a été le cas pour Gide en premier lieu. Ses déboires et ses souffrances avec Madeleine sont bien connues. On trouve aussi dans le Journal le récit de son obsession pour son « ami » Marc Allégret (trente-et-un ans de moins que lui), relation qui a plongé Madeleine dans le désespoir. C’est comme cela, l’être humain ne peut pas vivre sans aimer, mais l’athéisme individualiste gidien empêche le regard de l’homme de se tourner vers autre chose que la créature, ce qui conduit à des situations en définitive névrotiques.
« Prenons à présent le cas de trois grands gidiens du vingtième siècle. Jean-Paul Sartre tout d’abord, qui bien sûr a lu Gide, qui l’a même rencontré dès 1941. Bien entendu, Sartre a été aussi athée qu’on peut l’être, et de manière tout à fait prévisible son amour et sa fidélité se sont tournées vers des femmes, Simone de Beauvoir tout d’abord, avec laquelle il est enterré, Arlette Elkraïm-Sartre ensuite, sa fille adoptive. François Mitterrand ensuite. Mitterrand fut un grand gidien : son livre de chevet, au moment de sa mort, était une biographie de Madeleine Gide. Voilà quelles étaient les préoccupations d’un ancien président de soixante-dix-neuf ans, ce qui montre tout de même une incontestable différence de niveau avec ceux qui lui ont succédé… Eh bien qu’a donc aimé Mitterrand au cours de sa vie, à quoi attache-t-on son nom dans les biographies qui lui sont consacrées ? Il a aimé Anne Pingeot, la maîtresse cachée de vingt-six ans sa cadette (la correspondance a été publiée il y a quelques années dans la prestigieuse collection « blanche » de Gallimard), et sa fille illégitime Mazarine. Mitterrand, fin roublard, s’est tiré de cette situation impossible avec beaucoup de dextérité, mais enfin encore une fois l’intellectualisme gidien athée a conduit à des attachements problématiques et douloureux si l’on veut être indulgent, à des situations de vaudeville si l’on veut être plus sévère. Passons à présent à notre troisième cas, celui de Marguerite Duras. Marguerite Duras a repris le flambeau gidien de la littérature française ciselée, impeccable, dénuée de transcendance, purement interpersonnelle. Et comment Marguerite Duras a-t-elle fini ? Elle a fini avec un jeune homme de trente-huit ans de moins qu’elle, Yann Andréa, auquel elle a consacré un ouvrage éponyme.
« Je ne prétends pas juger tous ces grandes figures du siècle passé. Elles ont aimé, elles en avaient bien le droit. Mais enfin on ne peut guère s’empêcher d’observer ici une constante : l’individualisme aristocratique gidien mène dans tous les cas à des histoires de ce genre, la créature gidienne s’agrippe comme elle peut à une autre créature, en qui elle transfère tout son idéal, toutes ses aspirations, ce qui ne peut manquer de conduire à bien des malentendus et à bien des souffrances.
« Ceci, c’est le paradigme gidien au vingtième siècle. Qu’en est-il de nos jours ? Je vais te le dire. Il se trouve que j’ai parfois l’occasion de travailler avec des jeunes, des adolescents de seize ou dix-sept ans. Qu’est-ce qui compte pour eux ? Ce n’est pas le langage et sa maîtrise, à cet égard nous sommes loin d’André Gide… Non, ce qui compte dorénavant c’est la popularité, et avant tout l’apparence. Les sommes d’argent que ces jeunes dépensent en crèmes, lotions, shampoings, instruments de musculation, de fitness, tu n’en as pas idée. C’est ainsi : l’individualisme aristocratique athée, si brillant et si séduisant, a dégénéré en narcissisme hédoniste régressif. Mais c’est bien de la même racine que tout cela est issu, la racine rationaliste et sentimentale : l’individu méprise la tradition, la transcendance, il se regarde dans le miroir, il se complaît à sculpter sa propre statue. Tout cela était déjà en germe chez Gide et même chez Nietzsche (Nietzsche qui entre exactement dans le même paradigme, avec ses obsessions douloureuses pour Lou Andréas-Salomé et Cosima Wagner).
« Revenons à Jacques Maritain à présent. Il a été marié, il a fini Petit Frère de Jésus à Toulouse, mais là n’est pas le plus important. Ce que Jacques Maritain offre avec son thomisme orthodoxe, c’est précisément ce qui manque à toute notre époque : des valeurs objectives, transcendantes, qui permettent de dépasser le narcissisme et l’intersubjectivité mortifère. Bien sûr, Thomas d’Aquin est ennuyeux, monotone. Bien sûr, Gide, Sartre, Mitterrand, Duras, étaient fascinants, pleins de charmes, de surprises et de recoins mystérieux. Mais en définitive l’humanisme athée a fini par rabaisser l’homme au-dessous de lui-même, par ne plus rien lui proposer comme idéal que la vase des poissons qui se collent l’un à l’autre parce qu’ils manquent d’espace au-dessus d’eux. Gide avait beau jeu de se moquer de Jacques Maritain. Bien entendu il était plus beau, plus droit, plus libre, plus noble. Corydon est un modèle de subtilité et d’esthétisme « uraniste ». Mais, au bout du compte, je ne peux pas m'empêcher de penser que c’est peut-être Maritain qui avait raison. »

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