- Ce qui a vieilli dans la narration de Dostoïevski, et qui rend la lecture difficile, c'est que ses personnages sont chargés de tout un passé qui pèse encore sur eux et qui détermine leurs actions. C'est évident pour Stavroguine ou pour Nastasia Philippovna par exemple. Dès lors, il y a tout un sous-texte dans chaque dialogue, dans chaque situation, avec des histoires d'abus, de blessures d'amour-propre, d'humiliations, de dettes pécuniaires, etc. Tout cela rend la lecture très gratifiante quand on saisit tous les non-dits, tous les sous-entendus psychologiques, mais la plupart du temps il faut reconnaître qu'on a le sentiment, à juste titre, de passer à côté d'une bonne partie des enjeux en présence. Le texte chez Dostoïevski n'est jamais transparent, il est toujours lourd d'une situation globale préexistante qu'il est bien difficile de saisir intégralement, d'autant plus qu'il a coutume de livrer les éléments vraiment capitaux et sordides (les viols, les abus sur mineures) de manière très elliptique, très concise, à la fois pour déjouer la censure et à des fins d'intensité dramatique (cf. Svidrigaïlov dans Crime et Châtiment, Stavroguine dans Les Possédés, etc.). D'un point de vue narratologique, il nous est devenu très difficile d'appréhender un texte ainsi « opacifié », nous sommes accoutumés à la pure transparence fonctionnelle de l'univers technicien. Le contraire de tout ceci, c'est la narration des grands classiques underground du cinéma américain des années soixante-dix : La Balade sauvage, Duel, Massacre à la tronçonneuse. Ces trois films sont exceptionnels en ce qu'ils tendent à l'abstraction : ils représentent des personnages sans passé, sans histoire personnelle, quasiment anonymes, plongés dans des univers visuels à la fois grandioses et horribles. Ils sont pleinement immergés dans le présent, dans la situation, il n'y a aucune déperdition de sens possible pour le spectateur, et c'est pour cela que l'expérience cinématographique offerte par ces trois films est si extraordinaire, si intemporelle, pour cela que ces trois films ont si peu vieilli. Il n'y a plus aucune pesanteur narratologique, le cinéma, art technicien, rejoint la pure instantanéité, la pure impersonnalité de la technique.
- Qu'est-ce que le christianisme ? C'est incarner, rendre vivante une Loi. C'est exactement ce que fait Jésus tout au long des évangiles : il actualise la Loi selon les circonstances (le shabbat, etc.), ce qui donne lieu à toutes ces controverses avec les pharisiens. Mais il ne s'agit malgré tout là que d'un travail d'interprétation, d'incarnation, d'actualisation. Jésus n'apporte en lui-même rien de nouveau par rapport à la Loi : il ne fait que l'accomplir. C'est bien la Loi qui est première, et la tâche de tout chrétien devrait être de s'assimiler et de rendre vivante cette Loi, et donc avant tout de l'étudier à fond, comme Jésus lui-même en donne l'exemple du tout début jusqu'à la toute fin de son ministère. La Loi est la matière première, incontournable, originelle, en fonction de laquelle l'activité du chrétien peut s'exercer. Le christianisme est donc à la fois réceptivité (étude de Ia Loi) et créativité (actualisation toujours nouvelle de cette Loi).
- Toute la dialectique entre la Loi écrite et la Loi vivante n'a pas attendu Paul : elle est là dès l'Ancien Testament, par exemple chez Jérémie (« Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur », Jr 31, 33). Le prophète, dans l'Ancien Testament, n'est pas tant celui qui prédit l'avenir que celui qui actualise la Loi, qui discerne les modalités authentiques de l'accomplissement de la Loi dans les circonstances présentes.
- La Bible n'est jamais monologique. Historiquement, elle est toujours le fruit de la réunion de matériaux issus de courants différents. Dans l'Ancien Testament il y a l'école sacerdotale, l'école prophétique, l'école des chantres, etc. Dans le Nouveau Testament il y a l'école de Paul, celle de Jean, celle des synoptiques, etc. Le croyant est toujours confronté à des approches différentes et pourtant non-contradictoires, et c'est son travail, son travail propre, de les concilier et de les incarner à sa manière, qui est forcément unique.
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