4 février 2012

L'essence du sacrifice

      Le sacrifice d’êtres vivants se trouve au fondement de toutes les religions. On le trouve chez les Grecs, les Hébreux, les Hindous, les Chinois, les Incas. Il est toujours pratiqué dans l’Islam et, d’une manière symbolique mais centrale, dans le christianisme. Quelle est donc l’essence du sacrifice, cette pratique ancestrale, plus ancienne et plus universelle que toutes les autres ?
       Le sacrifice, à mon sens, possède deux vertus principales. Il permet tout d’abord, de manière instantanée, l’unité de l’esprit, qui est la chose la plus précieuse que les hommes puissent posséder. Le spectacle d’un animal (ou d’un humain) mis à mort sollicite toute l’attention, plonge le spectateur dans l’instant présent et purge la conscience de toutes les impuretés abstraites et égocentriques qui l’encombrent. En second lieu, et c’est le plus important, le sacrifice met le spectateur en présence de la liberté ontologique de tout être vivant. Avec l’animal mis à mort, c’est toute sa représentation du monde qui est détruite. L’univers perd alors son caractère nécessaire et apparaît tel qu’il est vraiment : gratuit, nouveau, contingent, disparaissant et renaissant sans cesse. L’action devient alors possible.

29 janvier 2012

L'universelle impureté de l'acte

      Il n’y a rien d’absolument pur dans la vie. Toute action entraîne avec elle une certaine souillure, une certaine pesanteur qui s’attache à celui qui l’effectue. La pureté, la légèreté, ne se trouvent que dans l’inaction totale, et il suffit de faire quelque chose, de bouger, pour être déjà coupable. Voilà pourquoi les sages taoïstes prônaient avec tant d’insistance le non-agir, voilà pourquoi la Bhagavag-Gîtâ dit du saint que « si affairé qu’il puisse être, en réalité il n’agit pas ». Plus on agit, plus on s’éloigne de l’unité, de l’innocence, et c’est la raison pour laquelle les plus actifs des hommes, à savoir les hommes politiques, sont aussi les plus universellement méprisés. Que faire alors, tout laisser tomber et s’abîmer dans les délices du néant ? On sent bien qu’une telle option n’est pas satisfaisante… Non, « il faut tenter de vivre » comme disait Valéry, et racheter par l’austérité du devoir sans cesse accompli l’impureté inhérente à tout acte.

23 janvier 2012

Jusqu'en enfer

      J’ai vu Jusqu’en enfer de Sam Raimi. On m’en avait dit du bien, et je suis assez déçu. Absence totale d’originalité. Des effets vus et revus à satiété. Il ne suffit pas de reproduire à l’infini ce qui était neuf et percutant en 1981 dans Evil dead pour faire un bon film. Et l’esprit n’est plus le même, tout l’humour, toute la transgression ont disparu pour faire place à une série de clichés lénifiants et à un univers complètement aseptisé. Tout cela est bien triste. Un film tout à fait à l’image des années 2000 : aucune inventivité, on se contente de reproduire les années 90 en moins drôle et beaucoup moins malin. Il est temps que tout cela s’écroule pour faire place à du neuf !
       Sinon, j’ai revu True romance de Tony Scott (1993) qui est vraiment tout le contraire. Quel film sublime. Il y a tout dans ce film : l’humour, l’émotion, un esprit de liberté qui prend aux tripes et semble incroyable tellement nous nous en sommes éloignés. Mais je vais faire comme les Anciens, et considérer qu’il y a certaines choses qui sont tellement au-dessus de nous qu’il devrait être interdit d’en parler.

15 janvier 2012

Rousseau

      J’ai commencé avant-hier la relecture de l’Émile de Rousseau. Rousseau est décidément un de mes écrivains préférés. J’ai lu tous ses grands ouvrages, et je ne crois pas pouvoir en dire autant en ce qui concerne n’importe quel autre auteur. Il y a chez lui une alliance unique de noblesse, de hauteur morale et de musicalité de la langue qui le rend irrésistible. On sent tout de suite à le lire qu’il n’est pas français : aucune trace de sarcasme ou d’ironie chez lui, ou alors seulement dictée par l’amertume. C’est ce qui lui donne sa place tout à fait singulière dans notre littérature, et ce souffle qui semble venir de si loin et de si haut.

11 janvier 2012

La chose la plus difficile du monde

      Bukowski a écrit quelque part que rien au monde n’était aussi difficile qu’écrire. Certains auteurs, d’après des témoignages dignes de confiance, sont pris de crampes d’estomac lorsqu’ils sont devant leur page blanche, d’autres vomissent. Flaubert en pleurait de rage, Mallarmé en perdait le sommeil. Je veux bien le croire. Il y a tant de paramètres à respecter lorsque l’on veut écrire correctement, l’articulation entre le message que l’on veut exprimer et le vocabulaire dont on dispose est si problématique, les impératifs d’élégance stylistique qui s’ajoutent à cela sont si contraignants, qu’écrire est un véritable déchirement. On est toujours obligé de sacrifier une grande partie de ce que l’on a en tête pour arriver à produire un texte lisible. Un vrai travail de galérien !