- On ne comprend pas Platon si l'on ne comprend pas le terrible sentiment d'impasse auquel était parvenue la pensée grecque à partir de la guerre du Péloponnèse, et dont les tragédies se font l'écho. Les tragédies qui sont arrivées jusqu'à nous (je pense surtout à celles de Sophocle et d'Euripide) reflètent cette terrible angoisse de l'homme grec après Périclès : il écrasé de toutes parts, par la fatalité, par son hérédité, par son passé, par sa culture, par toutes ces forces qui le dépassent et auxquelles il ne peut échapper. Il se dirige vers l'abîme. Et ce n'était pas là un sentiment illusoire, c'était la situation objective de la civilisation athénienne qui vivait effectivement ses derniers jours. Et Platon, dans son essence la plus profonde, n'est pas autre chose qu'une réaction vitale face à cela : puisque les réalités sensibles et visibles se précipitent vers l'anéantissement, tournons-nous vers le monde intelligible, le seul fiable, inaltérable et vivificateur. Le socratisme (et le platonisme à sa suite) n'était pas une question d'option intellectuelle, c'était une question de survie, comme l'a fort judicieusement remarqué Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles.
- Michel Houellebecq, Combat toujours perdant : il est intéressant de voir à quel point l'image que nous nous faisons d'un auteur influence la manière dont nous recevons son œuvre. Combat toujours perdant est plutôt un bon recueil, à la fois du point de vue des thèmes et de celui de l'écriture. Houellebecq aborde des sujets riches et intéressants comme l'isolement de la vieillesse, l'approche de la mort, il effleure même certaines ouvertures « évangéliques » de façon tout à fait pertinente, étonnamment authentique. Et comme toujours, la forme chez lui est difficilement critiquable, serrée, sans gras, sans matière superflue. Et pourtant je n'arrive pas à accorder une grande importance à ce recueil, à le prendre vraiment au sérieux. C'est ce que je sais de Houellebecq qui m'en empêche. Je sais ce que Houellebecq a fait de son temps, de son argent, de sa notoriété, je sais ce vers quoi il s'est porté lorsqu'il en a eu la possibilité, et cela m'empêche complètement de prendre au sérieux ses épanchements poétiques. Ce que l'on sait d'un auteur ne peut pas ne pas influencer la manière dont on le lit.
- J'achevais l'autre jour la lecture de la troisième partie d'Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. Cette prose est d'une souveraine beauté, même en traduction, gonflée d'un sentiment de l'existence vraiment poignant, à la fois langoureux et mélancolique, comme ivre de sa propension à la beauté, solitaire et splendide. Seul un musicien a pu écrire un tel livre. C'est la douceur d'un été qui s'achève, d'un soleil qui se couche, riche de toutes les moissons de l'année, et qui accueille les ténèbres avec gratitude parce qu'il sait qu'il a porté son fruit. Suprême douleur et bonheur suprême, indicible. C'est en lisant un tel ouvrage que l'on comprend que la poésie est le dernier domaine qui restera hors de la portée de l'intelligence artificielle. Elle pourra la mimer bien sûr, mais jamais l'atteindre. La gratuité de la poésie, la non-motivation de certains mots, de certaines phrases, qui sont formulés sans aucune raison, simplement par la surabondance d'un cœur trop riche, trop aimant, trop ivre de sa richesse et de son amour, c'est là ce que l'intelligence artificielle et l'esprit technicien ne pourront jamais comprendre, jamais atteindre.