5 juillet 2013

L'univers parallèle


       Je pense à la Septième Symphonie de Bruckner, qui se déploie majestueusement dans le silence pendant soixante-sept minutes.
       Je pense à cette immense construction romanesque dans laquelle je me suis plongé à l’âge de vingt ans, et qui reconstituait, sur plus de trois mille pages, toute une société imaginaire, avec ses ducs et ses duchesses, ses grands et ses petits bourgeois, ses dandys décadents et ses jeunes filles en fleur.
        Je pense à tel énigmatique tableau représentant une nuit étoilée que je vis un jour dans un musée parisien, et devant lequel une foule composite s’agglutinait.
        Je pense à tout cela et je me dis :
       Quel immense privilège est donc celui de l’Art ! L’âme de l’artiste se meut librement, avec volupté, dans un univers qu’elle génère à sa propre mesure. Là, l’idéal se fait concret, il devient le mode même de réalisation de l’existence. Qui a dit que le malheur existait sur Terre, dès lors qu’une telle liberté, qu’un tel pouvoir, qu’une telle jouissance étaient accessibles à tous ? Ah ! emprisonnez-moi, torturez-moi, brisez-moi, que m’importe ! Si l’esprit de chaque être humain, et le mien tout autant que le vôtre, est capable de créer de telles merveilles à son propre usage, alors qui peut m’atteindre ?

         (Non. Il n’est pas bon que l’âme soit son propre maître. Une telle déambulation aléatoire dans les espaces éthérés de l’univers esthétique ne peut conduire qu’à la folie, et nombreux sont ceux qui pourraient en témoigner. Seule la soumission à une loi, à une morale, à une discipline peut assurer la pérennité et la vie.)

19 juin 2013

Les limites du discours chez Platon


                     
        Je pense souvent à Platon. Ce qu’il y a de frappant chez Platon, ce sont les zones d’ombre, de silence, dont son discours est enveloppé. Il y a deux domaines qu’il n’aborde jamais, deux territoires dans lesquels il refuse obstinément de s’aventurer, et bien saisir ces deux points aveugles de son œuvre me paraît la meilleure façon de définir précisément la nature du dialogue philosophique selon lui.
      - Platon ne parle jamais de ce qu’il méprise. Plutôt que de critiquer, il passe sous silence. Dans les milliers de pages qu’il a laissées, il ne nomme pas une seule fois Démocrite, philosophe matérialiste célèbre et honni, pas une seule fois l’hédoniste Aristippe, pas une seule fois Denys de Syracuse, le tyran qui, après l’avoir invité en Sicile, s’est brouillé avec lui et l’a séquestré dans sa citadelle. De même, Platon n’évoque jamais les aspects vils ou dégradants de l’existence. Son univers est pur et éthéré, tous les interlocuteurs de ses dialogues se qualifient mutuellement de « divin », « admirable », etc., même quand il s’agit de sophistes obtus comme Hippias ou sans scrupules comme Calliclès.
      - Parallèlement, Platon n’aborde jamais l’essentiel, ce qui fait la nourriture de son âme, les idées ultimes qui donnent un sens à l’existence. Selon la Lettre VII, « il s’agit là d’un savoir qui ne peut absolument pas être formulé de la même façon que les autres savoirs ». Plus prosaïquement, je crois surtout que Platon voulait préserver de la médisance, de l’incompréhension et de l’envie les pensées qui lui étaient les plus chères.
      Que reste-t-il, dès lors, dans les dialogues, lesquels sont expurgés à la fois des éléments trop violemment polémiques et des considérations fondamentales sur l’essence des choses ? Eh bien, c’est Platon lui-même qui l’explique dans le Phèdre, il reste simplement la matière à un « divertissement » de haute tenue, préférable aux « beuveries et à toutes sortes de plaisirs qui sont frères de ceux-là ». Considérer l’écriture comme un divertissement, n’est-ce pas là la marque innée de la distinction et du détachement ?

5 juin 2013

La Voie et l'obstacle

      Je lisais l’autre jour un article à propos du film The Immigrant de James Gray, présenté en compétition officielle au festival de Cannes. La critique était assez sévère et, à en croire le journaliste, la réaction des spectateurs plutôt mitigée : « A la sortie, ses aficionados se faisaient discrets, rentraient les épaules, affichaient des mines fuyantes. » Cette phrase agit sur moi comme un koan zen : d’un coup l’illumination se fit dans mon esprit, et l’espace d’un instant je pus saisir l’essence de la Voie. Il m’apparut que la Voie, c’était très exactement le contraire du film The Immigrant de James Gray. The Immigrant s’adresse aux sens, la Voie ignore les sens ; The Immigrant est une aliénation, la Voie est une libération ; The Immigrant promet beaucoup et offre peu, la Voie ne promet rien et offre tout.
      Parce que j’avais rencontré la nature de l’obstacle, la nature de la Voie m’était donnée dans le même mouvement. Je compris alors que la Voie ne naissait pas d’un acte de volonté : c’est la présence de l’obstacle qui la fait émerger du néant.
      Le désir engendre l’obstacle ; l’obstacle engendre la Voie ; l’ordre du monde est immuable.

16 mai 2013

La ligne et la matière

   
       Quelle chose étonnante que la matière ! Et si puissante… L’immense majorité des êtres vivants ne connaissent rien d’autre qu’elle, de leur naissance à leur disparition. Elle étend son influence partout, détermine toutes les mutations, enserre toute chose de ses liens cruels ou délicieux. Et pourtant la matière a été vaincue… Le langage est le signe le plus manifeste de cette victoire, lui qui reflète les essences idéales et immatérielles. Qu’est-ce donc qui a pu vaincre la matière, dont l’empire semble si absolu sur tous ceux qui lui sont soumis ? Ce qui a vaincu la matière, c’est son opposé : c’est la ligne. Examinons donc rapidement les principales propriétés de l’une et de l’autre.
      - La matière change tout le temps. Chacun de ses états génère un état contraire. La ligne est immobile et immuable.
      - La matière a toujours un goût, une saveur, souvent pénible, parfois agréable. La ligne n’a aucun goût, elle est absolument insipide.
      - La matière contraint celui qui s’y abandonne. Elle est pure causalité. La ligne se déploie sans contrainte, elle est à la fois manifestation et expérience de la liberté.
      - La matière tend vers l’anéantissement. La ligne est éternelle.
      S’affranchir de la matière n’est pas une entreprise aisée, mais du moins le chemin pour y parvenir est clairement identifié. Il faut pour cela se couper des données sensorielles, se rendre indépendant des circonstances, ne pas dévier. Dès lors, avec le temps, quelque chose se dégage des contingences, une discipline, une ligne. Alors seulement l’existence entre dans une nouvelle dimension : l’antique aliénation disparaît, le sujet domine son environnement, la vie devient un acte créatif.

1 mai 2013

Comment générer de l'avenir ?

       Quel est le bien le plus précieux au monde, celui qui, si on le possède, remplace tous les autres, et qui, s’il nous manque, rend tout le reste insignifiant ? Le bien ultime, ce n’est pas l’argent, ni le pouvoir, ni la gloire, c’est une chose bien plus triviale et qui pourtant n’a pas de prix : c’est l’avenir. Les heures les plus sombres d’une vie, ce sont celles où l’on voit les portes de l’avenir se fermer, où les rêves et les espoirs flétrissent et s’évanouissent ; les heures les plus heureuses d’une vie, ce sont celles qui sont riches de potentialités, grosses d’un futur qui ne demande qu’à naître. Il est donc capital, pour être heureux, de savoir générer de l’avenir. Car l’avenir n’est pas comme l’air que l’on respire, il ne nous est pas offert, il faut savoir se le procurer, le mériter, et c’est là une tâche bien difficile, comme on s’en aperçoit en général assez vite. Comment, donc, générer de l’avenir ? En vue de cette grande entreprise, la seule qui vaille en fin de compte, trois vertus me semblent indispensables.
      1° Le détachement. Toutes les choses en ce monde périclitent, hormis la volonté du sujet. S’attacher aux choses, ou aux situations, ou aux êtres, c’est donc se condamner à péricliter en même temps qu’eux. Les exemples ne manquent pas. Le détachement est par conséquent la première vertu à cultiver pour celui qui veut produire de l’avenir.
      2° La force. La vie est dure. Chaque action, chaque mouvement coûte de l’énergie, et les gratifications sont bien rares. Dès lors, comme l’a bien dit Ronald Reagan : 
« The future doesn't belong to the faint-hearted. It belongs to the brave. »

      3° La justice. La Bible nous l’enseigne : « La justice mène à la vie. »   (Proverbes, 11, 19). Toute la force du monde est condamnée à l’échec si elle se met au service d’intérêts pervers. La justice qui régit l’univers est parfois lente à se manifester, mais elle est inéluctable. Pour durer, mieux vaut donc s’abstenir des coups foireux.
      L’homme détaché, fort, et juste, qui pourra l’arrêter, qui pourra l’empêcher d’accomplir ses desseins les plus chers ?