Lu toute une série d’articles de Théodore de Wyzewa sur Nietzsche (Frédéric Nietzsche : le dernier métaphysicien, La jeunesse de Frédéric Nietzsche, L’amitié de Frédéric Nietzsche et de Richard Wagner, Un ami de Nietzsche : Erwin Rohde, Les écrits posthumes d’un vivant, À propos de la mort de Nietzsche, Documents nouveaux sur Frédéric Nietzsche), avec beaucoup d’intérêt. C’est une figure attachante que ce Théodore de Wyzawa, critique symboliste né en Pologne en 1862, et que je connaissais par son admirable et limpide traduction de La Légende dorée de Jacques de Voragine.
Tel a été le parcours de cet esthète d’un âge d’or depuis longtemps révolu : il est passé de Nietzsche et Wagner à la vie des saints.
Ses textes sur Nietzsche reflètent toutes les qualités que je soupçonnais par ailleurs : la clarté, une certaine concision toute classique, un attachement aux données psychologiques du problème, en partant de l’idée qu’il s’agit de comprendre l’homme pour comprendre ses livres.
Théodore de Wyzewa a rencontré Nietzsche quelques mois avant son effondrement : « Dans sa figure comme dans son esprit, Nietsche (sic) n’a rien d’allemand. C’est un homme de haute taille avec de longs bras maigres et une grosse tête ronde aux cheveux en brosse. Je n’oublierai jamais l’impression qu’il m’a faite. Ses moustaches d’un noir foncé lui descendaient jusqu’au menton ; ses énormes yeux noirs luisaient comme deux boules de feu derrière ses lunettes. Je crus voir un chat de gouttière ; mon compagnon gagea que c’était plutôt quelque poète russe, voyageant pour calmer ses nerfs. Mais nous fûmes tous deux stupéfaits quand on nous dit que c’était un Allemand, M. Frédéric Nietsche, professeur de philologie à l’Université de Bâle. »
Son diagnostic, quant à la folie dans laquelle ce dernier a sombré, est assez simple : « Une absorption aussi complète de tout l’être par l’intelligence, et une tension aussi obstinée de toute l’intelligence à la poursuite d’un objet impossible, ne pouvaient manquer d’aboutir à une catastrophe tragique. »
Cette lecture m’a ramené bien des années en arrière, lorsque je découvrais avec enthousiasme l’œuvre de Nietzsche. Ce n’est sans doute pas le lieu ni le moment d’approfondir mon propre rapport à Nietzsche, qui a joué un rôle non négligeable dans ma vie à une époque capitale, et dont je me suis depuis totalement détaché, gêné par une certaine préciosité qui émane de ses textes (peut-être héritée des moralistes français qu’il appréciait tant), et par je ne sais quel sentiment que de telles lectures s’avèrent en définitive plus néfastes que vraiment bénéfiques dans le monde qui est le nôtre. Malgré tout, j’ai toujours conservé de la sympathie pour Nietzsche, et de l’intérêt pour sa biographie. Une vie à la fois exaltante et infiniment triste. Ce qui me touche surtout, je m’en rends compte à la lecture de ces articles, c’est la fatalité qui a douloureusement séparé Nietzsche de toutes les figures qu’il a aimées et dont il s’est senti proche : Richard Wagner d’abord, Paul Rée et Lou Andreas-Salomé ensuite, tous les autres enfin. Séparations d’autant plus cruelles, qu’il ne s’agissait pas seulement de liens affectifs, mais d’une véritable communauté de destins, sur les plans intellectuel et existentiel, qui se brisait à chaque fois. Et l’on sent que Nietzsche, malgré ses rodomontades, n’était pas pourvu de la sobre impassibilité stoïcienne pour faire face à cet isolement : le poison du romantisme et de la sensibilité moderne s’était infiltré dans ses veines, avec la musique de Wagner et les théories de Schopenhauer. « Maudit l’homme qui se confie en l’homme, qui fait de la chair son appui et dont le cœur s’écarte de Yahvé ! » (Jérémie, 17, 5).



