2 juin 2022

Philip K. Dick : Coulez mes larmes, dit le policier



« J'ai écrit ce livre pendant ce qui a été la pire période de ma vie. J'espère que c'était la pire. Et que je n'aurai plus jamais à subir quelque chose de ce genre. »

Philip K. Dick, 1981

Lu Coulez mes larmes, dit le policier de Philip K. Dick, avec plaisir et intérêt. Dans le remarquable petit ouvrage critique qu'il a publié sur l’œuvre de Dick (Le Guide Philip K. Dick, 2019), Étienne Barillier qualifie ce roman de « tout simplement superbe ». C'est en effet une vraie réussite, sans doute juste en dessous des grands classiques de Dick : Le Dieu venu du Centaure, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Substance mort, et la Trilogie divine. Comme toujours chez Dick, une narration très fluide, très maîtrisée, qui dévie sans cesse des chemins attendus, et une grande maîtrise des dialogues, tendus, acérés. Roman de la pure paranoïa dickienne : Jason Taverner, star planétaire au sein d'une société totalitaire et concentrationnaire, se réveille un matin dans une chambre d'hôtel miteuse. Personne ne le reconnaît, toutes les traces de son identité ont été effacées, et il a rapidement la police à ses trousses. Roman très sombre, très pessimiste. Les hommes sont désespérés, mutiques, les femmes sont psychotiques, incontrôlables, autodestructrices. Dimension sexuelle omniprésente, mais froide, mécanique. Le roman transpose le climat idéologique de la Californie des années 60, avec les violences policières à l'égard des étudiants et l'ébullition des campus, mais sans la candeur optimiste du mouvement hippie. Non, le temps a passé, la situation s'est durcie, le piège s'est refermé, les ténèbres ont gagné. Comme souvent chez Dick, la seule lueur d'espoir est matérialisée par de petits artefacts artisanaux qui symbolisent le dernier domaine de liberté encore accessible à l'homme (les bijoux du Maître du Haut Château, le petit vase chinois offert par Stéphanie dans SIVA). Le seul personnage vraiment positif du roman est Mary Anne, une fille mal dans sa peau et recluse qui gagne sa vie en façonnant de magnifiques céramiques. Le roman s'achève sur l'évocation de son travail, îlot de liberté et de beauté au milieu du chaos : « Le vase bleu qu'elle avait fabriqué, celui que Jason Taverner avait acheté pour l'offrir à Heather Hart, finit dans une collection privée de céramiques modernes. Où il se trouve toujours, précieusement conservé. Et même, par nombre de connaisseurs, ouvertement aimé d'un amour profond et sincère. »

20 mai 2022

Autoportrait au milieu de la vie



Tu me demandes de te parler de Laconique. Je pense qu'il y avait trois éléments qui le constituaient, et qu'il n'est jamais vraiment parvenu à les harmoniser en un tout cohérent.
Le cœur de sa personnalité, c'était ce que j'appellerais la sagesse traditionnelle. C'était sa nourriture quotidienne, dès sa vingtième année à peu près, ce dans quoi il se projetait totalement, ce à quoi il s'identifiait sans la moindre restriction, avec toutes les capacités d'adhésion, de ferveur et de constance dont son cœur était capable. Il avait apparemment un peu lu Schopenhauer, Kant et Nietzsche au sortir de l'adolescence, il en avait tiré plus de désarroi que de raisons de vivre, et c'est avec un immense enthousiasme et une immense gratitude qu'il avait découvert, dans les premières années du millénaire, ces rares et précieux textes sapientiels vers lesquels il revenait sans cesse. Sa grande conviction, c'était qu'il y avait une unité intrinsèque entre toutes ces traditions primordiales, une doctrine commune que je qualifierais d'« héroïsme ascétique traditionnel », doctrine dans laquelle il se reconnaissait complètement, et qui consistait à s'affranchir du domaine sensible pour parvenir au détachement, à la maîtrise de soi, et finalement à la béatitude. On retrouve cette doctrine, identique, dans tous les textes (il n'y en a pas beaucoup) qu'il lisait et relisait sans se lasser. Par exemple, dans la Bhagavat-Gîtâ : « Lorsque, telle la tortue rentrant complètement ses membres, il isole ses sens des objets sensibles, la sagesse en lui est vraiment solide» (II, 58). Dans le Dhammapada: « Celui qui est sans désirs, qui, par la connaissance, s'est libéré de ses doutes, qui a plongé dans l'immortalité, c'est lui que j'appelle un brahmane » (411). Chez Tchouang-tseu : « Applique-toi au détachement, concentre-toi dans le silence, conforme-toi à la nature des êtres, sois sans égoïsme. Alors les hommes seront en paix » (VII). Dans le Phédon de Platon : « L'âme du philosophe se ménage le calme du côté des passions, suit la raison et ne s'en écarte jamais, contemple ce qui est vrai, divin, et ne relève pas de l'opinion, et s'en nourrit, convaincue que c'est ainsi qu'elle doit vivre, durant toute la vie, puis après la mort, s'en aller vers ce qui lui est apparenté et ce qui est de même nature qu'elle, délivrée des maux humains » (84a). C'était là une sagesse universelle, ancestrale, naturelle, qui l'éblouissait littéralement, et qui était bien entendu en contradiction absolue avec l'idéologie utilitariste dominante à son époque.
Le deuxième aspect de sa personnalité, c'était le christianisme. Je pense que c'est venu bien plus tard chez lui, une dizaine d'années plus tard. Il professait qu'il n'y avait aucune conciliation possible entre la révélation biblique et la sagesse traditionnelle que je viens d'évoquer. En cela, il s'opposait complètement aux tentatives d’assimilation des Pères de l'Église, notamment d'Augustin, qui prétendaient trouver un enseignement commun chez le Christ et certains philosophes profanes, une morale commune à base de bienveillance et de pitié, une aspiration partagée vers la transcendance et la libération des chaînes terrestres. Selon lui, de telles tentatives, sans cesse renouvelées, aboutissaient toujours en fin de compte à la récupération du christianisme par une terminologie et une conception du monde de nature philosophique. Pour lui, le christianisme apportait une réponse à des questionnements et des apories typiquement bibliques, vétérotestamentaires. Il fallait se replacer dans le cadre strict de la révélation du Dieu d'Israël, du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, du Dieu de la mer des roseaux et du Sinaï, pour comprendre le Christ, son rôle et le salut qu'il apportait. On ne pouvait pas assimiler le christianisme à une sagesse ou à une morale, d'où les perpétuelles réactions scandalisées de ses contemporains semi-lettrés à la lecture de n'importe quel passage de la Bible, qu'ils abordaient toujours avec les mêmes préjugés modernes.
Je pense que ce qu'il a trouvé dans le christianisme, c'est avant tout une possibilité de renouer avec l'action, et avec l'ouverture à l'autre. Les doctrines bouddhiste, platonicienne ou taoïste qu'il aimait tant étaient avant tout des doctrines contemplatives. Dans tous les cas, il s'agissait de s'abstraire du monde pour entamer une ascension vers l'équilibre intérieur et la réalisation de soi. Ces doctrines le rendaient parfaitement heureux, mais elles étaient totalement inconciliables avec le moindre engagement dans la société. Elles stérilisaient à la source toute motivation pour s'insérer dans la société dans laquelle il vivait. Le christianisme, au contraire, permettait l'action, la rencontre, l'engagement. Celui qui a connu l'amour du Christ, qui en a fait l'expérience, ne peut pas le garder pour soi, il tire de ce don qui lui est fait la force nécessaire pour agir, même si c'est sans résultat apparent, pour aimer l'autre, contre toute logique et toute justification. « En-dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » a dit le Christ (Jn 15,5). Dans ses périodes d'activité professionnelle, ce n'est pas dans l'enseignement de Bouddha ou de Platon que Laconique a pu puiser la motivation nécessaire, mais dans l'exemple d'Abraham, de David, du Christ, ces hommes qui ont tout abandonné, qui ont renoncé à tout pour agir au service de Dieu. Le christianisme, quoi qu'on en dise, est une formidable école d'engagement pratique, d'adaptation au monde, de possibilité de surmonter tous les échecs et toutes les déconvenues. Ce n'est sans doute pas pour rien que c'est de l'Occident que sont partis les grands mouvements de conquête du monde, tandis que les autres civilisations restaient plongées dans « le sommeil de l'enfance », pour reprendre l'expression de Jacques Ellul dans La Trahison de l'Occident.
Le troisième bloc existentiel auquel Laconique s'est trouvé confronté au cours de son existence, c'est l'expérience sensible, la vie vécue, sans théories, sans doctrines. Laconique ne m'en a pas dit beaucoup à ce sujet, mais je crois pouvoir distinguer les grands enjeux auxquels il a été confronté. Il a vécu à une époque atroce, les années 2000, 2010, au cours desquelles la figure de l'homme, du mâle, a été attaquée et démolie comme jamais auparavant dans l'histoire de la civilisation. Il faut se mettre à la place de cette génération, saisir l'impasse à laquelle elle se trouvait confrontée, ce que la génération précédente, celle de ses parents, n'a jamais pu comprendre. Il avait grandi en regardant Dragon Ball et Schwarzenegger, l'héroïsme viril avait été instillé dans ses veines dès son plus jeune âge, et il arrivait à vingt-cinq ans dans un monde où l'homme ne servait plus à rien, où la vertu était un mot ignoré, et où seules les capacités féminines de charme et d'aisance relationnelle ouvraient les portes et permettaient d'asseoir une situation. Tous les fondements sur lesquels la civilisation s'était bâtie se trouvaient rasés d'un seul coup, et des millions d'hommes se trouvaient dans la position de l'albatros de Baudelaire, à traîner leurs ailes de géants dans la fange des injonctions techniciennes et de la morgue féminine. Le jeu était biaisé, la partie était perdue d'avance pour tous ces hommes, ce qui a conduit aux excès que l'on connaît et à la grande révolution patriarcale des années 2050, dans laquelle il a joué un rôle à la fin de sa vie. Mais c'est là un autre sujet. Toujours est-il que face à cette aliénation nouvelle et innommée à son époque, c'est dans les deux blocs précédents, la sagesse traditionnelle et la révélation biblique, qu'il a puisé des ressources pour comprendre, lutter et survivre.
Ces trois éléments ont donc joué un rôle dialectique. Chacun aboutissait à une impossibilité, à une impasse, et c'est en les confrontant entre eux qu'il parvenait à trouver un certain équilibre. Mais je pense qu'il est resté jusqu'à ses derniers jours un être profondément divisé. Le grand problème de sa vie a été l'inadéquation entre ces trois éléments constitutifs de la réalité et pourtant parfaitement inconciliables. Si la sagesse ancestrale était la vérité, alors comment expliquer l'avènement du christianisme, comment expliquer que pas une miette de cette sagesse primordiale n'ait été partagée par ses contemporains ? Si le christianisme était la vérité, alors pourquoi Platon, pourquoi Gautama ? Et pourquoi cet univers profane, délirant et corrompu dans lequel il a vécu presque toute sa vie ? Il n'arrivait littéralement pas à concilier tout cela, ce qui fait qu'on l'a tant accusé d'éparpillement, de dilettantisme. Mais comme toute sa génération, aujourd'hui nous pouvons le dire avec le recul suffisant, il a été le témoin d'un gigantesque désordre intérieur, d'une perte complète de repères de la civilisation, d'un désarroi immense, universel et, semblait-il, incurable de l'homme.

6 mai 2022

William Shakespeare : Mesure pour mesure

Lu Mesure pour mesure de Shakespeare, avec plaisir et intérêt. Gide trouvait cette pièce « admirable » (Journal du 23 février 1930). Il m'est arrivé d'être dur envers Shakespeare, lequel heurtait mon vieux fond classique. Lorsque l'on se confronte à de tels sommets, il est difficile de dire quelque chose de vraiment pertinent, de vraiment neuf, difficile de ne pas paraître un peu à côté de la plaque. Force est de constater l'extraordinaire liberté de Shakespeare, l'extraordinaire amplitude de son théâtre qui avait deux siècles d'avance sur son temps. Contrairement aux classiques français, il n'était retenu par aucun dogmatisme philosophique ou religieux, il était parfaitement affranchi d'une tradition gréco-latine qu'il connaissait pourtant aussi bien que quiconque. D'où cette amplitude, cette ampleur de son théâtre, comme s'il était doté d'une dimension supplémentaire par rapport à nos classiques. Sur un sujet de mœurs très délicat (une grossesse en dehors des liens du mariage, une persécution par des autorités hypocrites, un chantage sexuel envers une jeune fille vierge et consacrée de surcroît, etc.), Shakespeare ne commet aucune faute de ton, et laisse à ses personnages pleine liberté d'exister et de s'exprimer. C'est du grand art, et cela traduit une grande ouverture d'esprit, cette tolérance qui est l'apanage des grands esprits : Montaigne, Molière, Goethe, etc.

21 avril 2022

Gaudete et exsultate : l'Église face au monde moderne

Je discutais l'autre jour avec un ami catholique.
« Si tu devais lire un seul écrit du pape François, me dit-il, c'est son exhortation apostolique de 2018, Gaudete et exsultate. Je l'ai lue trois fois, et c'est vraiment un texte fascinant. C'est à la fois la pure expression de ce qu'est le pape François, de sa nature profonde, et un témoignage incomparable de ce qu'est devenu le catholicisme aujourd'hui.
Ce qui est très catholique dans Gaudete et exsultate, c'est la perpétuelle propension à faire la morale. Seulement il s'agit d'une morale inversée. François ne prône plus un ascétisme à la Pie X ou à la Pie XII, c'est tout le contraire, il critique la solitude, le repli sur soi (« Il n'est pas sain d'aimer le silence et de fuir la rencontre avec l'autre, de souhaiter le repos et d'éviter l'activité, de chercher la prière et de mépriser le service », 26), il veut des catholiques ouverts, dynamiques, entreprenants, qui vont dans le monde et y sèment leur joie de vivre (d'où le titre de l'exhortation, la joie étant d'ailleurs une obsession chez François, comme l'indique le titre de son texte majeur et programmatique : Evangelii Gaudium). Le pape critique particulièrement deux tendances des catholiques d'aujourd'hui : une posture de supériorité intellectuelle due à de pseudo-connaissances bibliques et exégétiques (ce qu'il appelle le « gnosticisme actuel »), et, d'un autre côté, une posture d'auto-justification et de bonne conscience due à une pureté ritualiste, à un activisme étriqué et auto-centré (le « pélagianisme actuel »). En gros, il fait la morale aux catholiques, mais en leur reprochant précisément les tendances de fond sur lesquelles leur identité s'est bâtie depuis des siècles.
Ce qu'il prône, au contraire, c'est « l'endurance », la « patience », la « douceur », la « joie », le « sens de l'humour », « l'audace », et la « ferveur ».
On voit bien quelle est la visée de tout ceci. Il s'agit, dans la lignée de Vatican II, de s'adapter à la logique du monde, une logique d'interaction et d'intersubjectivité avant tout. François prétend y voir le signe du christianisme authentique, mais tout son propos s'inscrit dans cette logique utilitariste et concrète que nous connaissons bien, en reléguant la dimension transcendante (le lien vécu avec le Christ) à des formules avant tout verbales. Il valide pleinement le grand paradigme du monde actuel, identifié par Jacques Ellul il y a déjà plusieurs décennies : le complexe technicien d'une part (il faut que cela fonctionne, que cela fasse ses preuves), le complexe émotionnello-sentimental de l'autre (c'est le rapport avec l'autre qui compte et qui donne un sens à ma vie). Tout cela est exprimé avec une conviction et une cohérence qui rendent ce texte admirable.
Bien entendu, il s'agit d'un virage à cent-quatre-vingt degrés par rapport à la tradition catholique, et d'une véritable violence qui est faite au croyant de base. Car enfin que demande-t-on au fidèle ? Qu'il casse ses habitudes et son confort (François insiste beaucoup là-dessus), qu'il ne s'enferme pas dans des attitudes répétitives (ce qui est pourtant l'attitude spontanée du croyant de base, du croyant sociologique), qu'il s'arrache à lui-même, qu'il se jette dans le monde et l'activité missionnaire, plein de joie et de confiance dans le Seigneur. On imagine aisément le désarroi du vieux paroissien face à de telles injonctions. Car, et c'est très caractéristique, François ne s'adresse pas aux vieux, mais aux jeunes (il a d'ailleurs écrit une autre exhortation spécifiquement destinée à la jeunesse, Christus vivit). Il emboîte le pas au monde. Avec lui, le christianisme n'est plus une consolation pour ceux qui vont mourir (et, compte tenu de la démographie, la mort va pourtant devenir une préoccupation de plus en plus majoritaire, surtout chez les catholiques sociologiques), mais une sorte de méthode de développement personnel à destination des actifs, pour bien s'intégrer dans le monde. Bien sûr, François critique l'individualisme et le consumérisme de la société, de façon tout à fait pertinente d'ailleurs. Mais ce qu'il préconise concrètement, c'est exactement la logique du monde : ouverture à l'autre et adaptation au réel.
Une telle position est intenable pour le chrétien de base (rappelons que Gaudete et exsultate traite de la sainteté dans le monde actuel), et devait forcément engendrer une réaction, un retour vers les fondamentaux du catholicisme : le silence, le rite, la prière, la dévotion individuelle, la tension vers l'éternité et l'au-delà. C'est exactement ce qui s'est produit avec la série d'ouvrages ultra-réactionnaires et conservateurs publiés par le cardinal Robert Sarah ces dernières années : Dieu ou rien (2015), La Force du silence (2016), Le soir approche et déjà le jour baisse (2019), Pour l'éternité (2021), etc. Les très bons chiffres de vente réalisés par ces ouvrages montrent bien de quel côté le cœur des fidèles penche vraiment.
Ce que tout cela traduit, c'est la grave crise d'identité dont le catholicisme n'arrive pas à sortir, malgré (ou à cause de) la tentative d'aggiornamento de Vatican II. Le catholicisme reste tiraillé entre ses racines dévotionnelles et anti-modernes d'une part, et sa volonté de s'intégrer et de peser sur le monde de l'autre. Ces tiraillements n'affectent pas vraiment la structure de base de l'Église qui se maintient sans vaciller quoi qu'il arrive, par inertie sociologique, ce qui prouve, si besoin en était, la perte d'influence des écrits du Magistère, qui n'émeuvent plus grand-monde.

7 avril 2022

Éros et l'Occident



Je discutais l'autre jour avec un vieil ami esthète et mélomane. Il prit un volume de Cioran sur son bureau et me lut le passage suivant :
« Cette vieille sexualité est tout de même quelque chose. Depuis que la vie est vie, on a eu raison, il faut bien le dire, d'en faire si grand cas. Comment expliquer qu'on se lasse de tout, sauf d'elle ? » (Écartèlement).
« Ce que Cioran relève ici avec sa lucidité coutumière appartient peut-être plus en propre à l'Occident qu'on ne l'imagine. On a tort de se représenter l'Occident comme un bastion de rationalité et de maîtrise de soi au sein d'un univers chaotique. Ou plutôt, et c'est là que cela devient intéressant, la rationalité et la maîtrise de soi occidentales ne sont peut-être que les manifestations dernières et les plus poussées de cet Éros qui nous domine. C'est du moins la thèse de Jacques Ellul dans son ouvrage La Trahison de l'Occident. Pour lui, tout l'Occident porte la marque, dès l'origine, de cet Éros conquérant, qui s'exprime à la fois dans la philosophie grecque et la politique romaine : « La Grèce et Rome ont obéi au même mouvement, la même inspiration, chacune dans son domaine. Il s'agit de l'Éros. (…) Elles ont obéi à la volonté de puissance. Quête de la domination intellectuelle, de l'explication sans accepter de limites spirituelles, de la mainmise sur les dieux et les hommes : Éros captateur dans le monde de l'intelligence – et de l'autre face, quête de la domination politique, de l'ordre établi sans accepter de limites ni géographiques ni sociales ni économiques, de la mainmise juridique sur les dieux et les hommes : Éros captateur dans le monde du politique. Telle fut leur grandeur. Toute l'intention secrète d'Athènes et de Rome tient là. Dans un espace étonnamment réduit, l'homme est arrivé à concentrer la totalité de l'Éros – à dresser son front au-dessus de la condition humaine. » Voilà donc d'où nous venons, ce que nous sommes : « Étrange aventure de l'Occident, possédé par l'Éros plus que toute autre région au monde, dominé par lui plus que toute autre civilisation. »
« Ces propos d'Ellul m'ont fait réfléchir, car je t'avoue que je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle. Et pourtant, il me semble que c'est bien là la divinité réelle de notre temps et des autres, c'est bien elle qui assèche toutes les autres aspirations possibles, qui inspire tous nos espoirs et toutes nos créations, c'est bien elle la divinité à laquelle nous offrons nos holocaustes avoués et honteux. Tu sais que « Vénus Victrix » était le cri de guerre des troupes de César à Pharsale. C'est au nom de Vénus que l'empire romain a envahi le monde.
« On aurait tort, c'est là l’enseignement du propos d'Ellul, de limiter le domaine d'Éros à la seule sexualité. Son empire s'étend bien plus loin, et recouvre les sphères apparemment les plus chastes et les plus éthérées. Lorsque je considère mes admirations à l'âge de dix-huit ans, j'y retrouve la marque d'Éros, et d'Éros seulement. Je lisais Gide et Proust. Y a-t-il auteur plus dionysiaque que Gide, des Nourritures terrestres à Thésée en passant par L'Immoraliste ? Et quant à Proust, on parle toujours de Du côté de chez Swann et d'À l'ombre des jeunes filles en fleur, mais on oublie que la Recherche aboutit à Sodome et Gomorrhe et à La Prisonnière. A-t-on vraiment lu La Prisonnière ? A-t-on compris de quoi cela traite ? Il s'agit de séquestrer une jeune fille pour en faire son esclave sexuelle. C'est du pur Sade. Tout Proust, derrière les volutes décadentes et fin de siècle, est l'exacerbation d'Éros et de Ganymède, comme tout l'art de cette époque. À part Sade, je ne connais aucun auteur qui soit allé aussi loin dans l'asservissement d'autrui, dans son ravalement au statut de pur objet de plaisir.
« Mais avec la littérature nous restons encore à la surface des choses, c'est avec la musique que l'esprit dionysiaque peut enfin s'ébattre librement et prendre possession des esprits et des corps. C'est avec la musique que les choses sérieuses commencent. Or, qu'est-ce que Mozart, sinon la pure volupté sensuelle transposée dans le domaine des sons ? Ce n'est même pas dissimulé, personne ne s'y trompe, on retrouve ces va-et-vient lascifs, ces montées progressives du plaisir, ces explosions libératrices, encore et encore, partout, tout cela est documenté, les études existent. Chez Mozart il n'y a que cela, et Milos Forman n'a choqué personne en représentant Mozart en petit diablotin lubrique. Quelle civilisation a-t-elle jamais permis une telle musique ? Imagine-t-on cela dans la Chine de Confucius, ou l’Égypte de Ramsès ? Avec Mozart, c'est l'apogée d'Éros qui est atteint, c'est l'esprit de l'Occident qui se montre à nu, et c'est cet esprit qui possédera toute la musique du siècle suivant. Sans Mozart pas de Beethoven ni de Rossini, sans Beethoven pas de Wagner, sans Beethoven et Wagner pas de musique classique. Tout découle de là. Ce grand et bref moment orgasmique a scellé le destin de notre musique, et la musique précède tout le reste, les Grecs le savaient bien. Après cela, qu'on ne vienne pas me parler de cinéma, car enfin qu'est-ce que Gilda ou Sept ans de réflexion à côté de L'Enlèvement au sérail ou de L'Elixir d'amour ? Un art face auquel les gens ne s'évanouissent pas dans la salle mérite-t-il le nom d'art ?
 
« Il faut quand même revenir sur le cas Wagner, car nul n'est sans doute allé aussi loin ni de manière si consciente dans la pure dévotion à Vénus. Ici, il faut sans doute écouter Nietzsche, car c'est lui qui en parle le mieux : « Aujourd'hui encore, je cherche vainement, dans tous les arts, une œuvre qui égale Tristan par sa fascination dangereuse, par son épouvantable et douce infinité. Toutes les étrangetés de Léonard de Vinci perdent leur charme lorsqu'on écoute la première mesure de Tristan. Cette œuvre est absolument le nec plus ultra de Wagner » (Ecce homo). Et encore : « [Est-il] possible d'imaginer un être humain dont la réceptivité fût capable de supporter le troisième acte de Tristan et Isolde sans le secours de la parole et de l'image, comme une prodigieuse composition purement symphonique, à moins de suffoquer sous la tension convulsive de toutes les fibres de l'âme ? » (Naissance de la tragédie, 21). Avec Wagner, on arrive aux limites du physiologiquement supportable en termes de lascivité musicale (madame Verdurin, chez Proust, ne pouvait pas écouter du Wagner à cause des migraines et des crises nerveuses que cela suscitait chez elle). Tout Wagner tourne autour de cela, depuis le culte de Vénus dans Tannhaüser jusqu'au philtre de Tristan et Isolde et aux ébats adultères et incestueux de La Walkyrie. Wagner est allé jusqu'au bout, jusqu'aux transgressions ultimes au nom d'Éros. Je ne veux pas revenir sur sa vie privée, qui est bien connue. Je veux juste citer ici les dernières lignes du Journal de Cosima Wagner. Ce sont quatre gros volumes, deux mille pages, je lisais cela à vingt ans. La dernière entrée date du 12 février 1883. Wagner meurt le lendemain, le 13, à Venise, au palazzo Vendramin. Cosima raconte. Elle entend son époux parler tout seul en fin de journée : « Je me lève, je vais dans son cabinet : « Je parlais avec toi », me dit-il, il m'embrasse longuement, tendrement : « Il n'y a de telles réussites que tous les cinq mille ans ! »
Mon ami se tut alors, et je vis passer une expression indéfinissable sur son visage plongé dans l'ombre.