Je discutais l’autre jour avec un ami esthète et mélomane.
« J’ai du mal à contenir mon impatience concernant GTA VI, lui dis-je. Encore huit semaines ! Et toi, comment fais-tu ? »
Mon ami garda un instant le silence, puis :
« Pour être tout à fait franc avec toi, me dit-il, je ne pense pas que j’achèterai ce jeu. Je vais t’expliquer pourquoi. D’abord il faut savoir que j’étais un grand fan des jeux Rockstar. J’avais acheté la Xbox 360 exprès pour GTA IV. Et je ne l’ai pas regretté ! J’avais adoré Red Dead Redemption et GTA V. Le basculement s’est en fait produit avec Red Dead Redemption II, sorti en 2018. Là c’était trop, trop de réalisme, trop d’immersion. Il fallait s’occuper de son cheval, le nourrir, le brosser, il fallait aller chez le coiffeur, chez le barbier, il fallait huiler son arme régulièrement, etc. Qu’est-ce que tout cela apporte en termes de plaisir de jeu, je te le demande. Il ne s’agit plus vraiment de jeu à proprement parler, mais d’expérience, d’immersion. Et là je ne suis pas. Je me souviens des jeux vidéo d’autrefois, difficiles, avec un vrai challenge. Quand on finissait Doom en mode ultraviolence à 100%, eh bien on était fier, cela peut sembler ridicule mais on avait le sentiment d’un accomplissement. Ce n'était pas donné à tout le monde... C’était encore plus le cas pour Warcraft II : finir la mission 14 avec les humains, après une série d'échecs, c'était très gratifiant, cela signifiait maîtriser les techniques du jeu, savoir mettre en place une stratégie gagnante, résister aux assauts des dragons ennemis, en un mot c’était avoir un niveau bien au-dessus de la moyenne. On en ressentait une légitime fierté, même si vu de l’extérieur cela semble bien entendu dérisoire. Mais ce n’est plus du tout le cas avec les jeux Rockstar, qui sont moins des jeux que des sortes de films interactifs. Il n’y a aucun mérite à terminer GTA IV ou RDR II : il suffit de suivre le script, d’enchaîner les missions ; il n’y a pas de progression réelle de niveau, pas de différence tangible entre un débutant et celui qui a dépassé le millier d’heures de jeu. Jusqu’à GTA V cela me convenait. C’était un trip et je le vivais comme tel. GTA V répondait merveilleusement aux ressorts de la frustration de l’individu moyen moderne : après une journée de travail morose, riche de toutes les humiliations que la société réserve à l’homme moyen, rien de plus jouissif que de foncer en Porsche sur les routes de Los Angeles avec l’autoradio à fond, d’écraser les passants, de tirer sur les flics, de piloter un hélicoptère, de finir au strip club, etc. C’était la quintessence du dépaysement, la plongée à peu de frais dans le lifestyle d’un millionnaire californien. Red Dead Redemption offrait la même chose avec l’univers du western, on se retrouvait dans Pour une poignée de dollars de Sergio Leone, avec la liberté de mouvements en plus. Mais du point de vue purement vidéoludique, eh bien c’était très pauvre : aller d’un point A à un point B, tirer sur les ennemis, et recommencer indéfiniment. Ce que Rockstar vendait, ce n’était pas le plaisir vidéoludique, c’était l’expérience. Et à partir de Red Dead Redemption II, c’est devenu trop : trop lourd, trop de paramètres, trop touffu visuellement, aux dépens de tout le reste, je n’en tirais plus une impression de défoulement mais presque de stress, avec ces dizaines d’opérations numériques que je sentais s’effectuer à chaque seconde pour gérer la couleur du ciel, le vol des oiseaux, le comportement des PNJ, etc.
« Ce qui est significatif, c’est que ce constat ne se limite pas à l’univers du jeu vidéo. As-tu vu L’Odyssée de Christopher Nolan par exemple ? Eh bien fondamentalement, c’est le même principe : ce que vend L’Odyssée, ce n’est plus une œuvre d’art, c’est un trip, une expérience. Et de ce point de vue c’est réussi. On entend le crissement des cordages, le bruit des vagues, le sifflement des flèches. On assite à la prise de Troie. On croit y être. C’est une expérience. Mais on n’en retire rien, il n’y a aucune charge esthétique : l’ultra-réalisme, le vérisme dogmatique de Nolan l’ont conduit à présenter un univers d’une pauvreté absolue sur le plan architectural, ou sur celui des costumes. On a l’impression d’être en Ecosse au Moyen Âge. Et je peux comprendre Nolan : il ne fallait pas sortir le spectateur de son expérience, lui rappeler qu’il était face à une œuvre d’art, à quelque chose d’artificiel. Il fallait préserver l’immersion à tout prix. Mais dès lors tout cela change de statut : nous ne sommes plus face à une proposition esthétique, comme pouvaient l’être Jules César ou Cléopâtre de Mankiewicz, ou Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, mais plutôt dans une sorte d’attraction immersive, comme si nous étions pourvus d'un casque de réalité virtuelle qui nous plongerait dans l’histoire d’Ulysse.
« C’est là la fine pointe du paradigme cartésien qui caractérise la modernité : il n’y a plus que l’expérience qui compte. L’expérience justifie tout, elle détruit tout ce qui n'est pas elle. Il n’y a plus de contemplation esthétique, plus de difficulté vidéoludique : il n’y a plus que l’expérience qui met tout le monde au même niveau puisque le débutant vaut le joueur expérimenté, et que le béotien vaut l’esthète.
« Eh bien tout ce que j’ai appris concernant GTA VI va dans le même sens. Il faudra "gérer son couple", entretenir la relation avec Lucia pour qu’elle ne s’éloigne pas. Il faudra faire le plein d’essence. Il ne sera plus possible de voler n’importe quel véhicule du premier coup, ou de transporter autant d’armes qu’on le souhaite. Tout obéira à une série toujours plus nombreuse de paramètres. Mais bien entendu ce sera superbe, « photo-réaliste ». Cela reviendra à s'engager pour des dizaines d’heures dans une expérience scriptée, analogue en tous points à celle de millions d’autres joueurs, sans le moindre profit d’aucune sorte, pas même celui du délassement.
« Pour moi, l’apogée de Rockstar, c’est Red Dead Redemption. Le jeu est visuellement superbe, l'ambiance du Far West est magistralement rendue, mais il reste encore fluide, simple du point de vue du gameplay. GTA V est génial, très drôle, jubilatoire, et je conserverai toujours de la tendresse pour ce jeu qui m’a accompagné pendant plus de dix ans. Mais je vais en rester là. Je n’achèterai pas GTA VI. »
Je vous trouve sévère avec L’Odyssée de Nolan. Il me semble qu'il a fait bon usage de la matière à sa disposition, en évitant les caricatures. L'humanité d'Ulysse et de sa famille est bien rendue, et c'est le plus important pour s'identifier. Certaines scènes sont vraiment inquiétantes ou dérangeantes alors même qu'on a conscience d'avoir affaire à des artifices (la grotte du cyclope ; les métamorphoses orchestrées par Circée ; l'apparition des ombres aux enfers...). Je ne vais pas brandir la thèse traditionnelle selon laquelle le grand art produit précisément l'illusion de la vie (parce que la vie n'est pas forcément belle à regarder), mais pour le coup je ne vois pas en quoi le fait que ça nous "plonge" dans le monde d'Ulysse est un problème. D'ailleurs les critiques de Nolan ont au contraire contesté que l'adaptation soit fidèle à l'univers homérique (sous-utilisation des dieux notamment).
RépondreSupprimerS'agissant des jeux vidéos, je m'y suis beaucoup remis depuis un an et demi, alors que je ne jouais plus vraiment depuis mon adolescence (sauf à League of Legends, plusieurs fois par semaines). J'ai enfin pu m'acheter une manette de PS5 pour la lier à mon ordinateur et mon compte Steam. Je n'ai jamais eu de consoles, mes parents ne voulaient pas. Grâce à quoi je peux gloser sur les attributs de la substance chez Spinoza, mais est-ce que ça compense vraiment le fait de n'avoir pas fait SKYRIM ou Red Dead Redemption à leur sortie ? ...
S'agissant de la difficulté du jeu, c'est une interrogation qui me vient par moment. Oui certes, il y a une certaine satisfaction a posteriori de réussir à tomber un boss ou autre action difficile. Mais quand je raisonne a priori, je ne suis jamais attiré par la difficulté. Je ne me dis jamais "oh trop bien, même en facile je vais échouer 8 fois de suite la même bataille de campagne sur Battlefleet Gothic Armada 2". Non. Je ne joue jamais en difficile ou au-delà, et il m'arrive même de passer la difficulté à facile plutôt que normal quand je galère trop longtemps. Ce serait peut-être différent si j'avais plus de temps. Mais quand le créneau de jeu se limite à une heure ou deux après dîner, en fin de journée, c'est normal de vouloir faire quelque chose de simple, qui se rapproche du film interactif (et effectivement je fais pas mal de RPG, je suis à 100 heures sur Assassin's Creed Odyssey par exemple). D'ailleurs je remarque que je supporte de moins en moins les phases d'énigmes dans les RPG. De toute façon, vu le nombre de jeux et l'éclatement du public, qui sera impressionné de savoir que j'ai débloqué tel succès ou fini tous les donjons a énigmes de tels jeux ?
Eh oui, que voulez-vous, cher Johnathan Razorback, nous ne sommes pas vraiment de la même génération, et je pense que cela se voit dans nos appréhensions respectives du cinéma et des jeux vidéo. Les films et les jeux des années 90 étaient très différents, sur tous les points, du coup il y a certaines expériences, certains attendus qui ne sont pas vraiment compréhensibles pour ceux qui ont grandi « après ».
SupprimerSur L’Odyssée, je pense que vous rejoignez précisément la critique que je fais dans l’article. Nolan a une approche « vériste », il privilégie l’expérience du spectateur. Mais moi je ne peux pas concevoir l’art sans une certaine part de stylisation, d’artificiel. C’est ce que je trouve par exemple dans les films en noir et blanc de l’âge d’or d’Hollywood, ou de l’expressionnisme allemand. Si l’on trouve Le Cabinet du docteur Caligari ou Docteur Mabuse, le joueur si fascinants, c’est parce qu’ils nous sortent complètement de notre expérience quotidienne. Il y a une part d’artificiel codifié, normé, avec le même écart par rapport à l’expérience vécue qu’entre un sonnet et le langage courant. C’est cet écart que je regrette de voir sans cesse diminuer dans le cinéma contemporain. Peut-il y avoir art sans stylisation ? C’est une vraie question…
Ah non, moi les jeux vidéo, putain j’ai baigné dedans, c’est sans doute pour ça que je ne suis pas capable de dire grand-chose sur les attributs de la substance chez Spinoza… En fait là nous ne parlons pas vraiment de la même chose, moi je fais référence à une ère antédiluvienne, les vieux jeux 16 bits, 32 bits, en 2D. Eh bien ces jeux avaient une mécanique à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus rigoureuse. Il s’agissait d’un véritable apprentissage, similaire à celui du piano par exemple. Avec la 3D les process me semblent moins précis, il y a plus d’aléatoire. Du coup auparavant la réussite était à la fois plus difficile et plus valorisante, car plus « objective », du moins c’est comme ça que je le vois. Il y avait moins d’éléments adventices, les graphismes ne comptaient pas vraiment par exemple. Il y avait les scores, les chronos, des éléments très objectifs, tout cela a disparu. Après je sais que League of Legends est issu de Warcraft III, lui-même issu de Warcraft II, et j’aime bien regarder Sardoche donc je connais un peu… Mais là encore le gap générationnel me semble difficile à combler…
On pourrait vous répondre que l'expérience d'Ulysse est très différente de l'expérience quotidienne du public au 21ème siècle, et que c'est justement cette distance qui est dépaysante ! Je ne supporte rien de moins que les thématiques "réalistes" (au cinéma ou en littérature) qui nous parlent des mêmes sujets qu'on pourrait voir au JT... Hélas c'est l'essentiel du cinéma français ; l'essentiel des romans sont des polars contemporains, etc.
SupprimerMais je vois ce que vous voulez dire, vous attendez de l'art un écart formel là où ce qui m'importe c'est surtout un écart de contenu (l'élément magique en gros, ou au minimum un fictionnel historique suffisamment loin de nous temporellement). Bon, j'utilise ces catégories basiques tout en sachant que moult esthéticiens considèrent que forme et contenu ne sont pas séparables, que le thème entre dans le style, etc.
Ce blog requiert une bien trop importante plasticité cérébrale pour moi, cher Laconique : vous passez sans préavis de Ségolène Royale à GTA VI !
RépondreSupprimerEn terme de jeu vidéo rien n'a surpassé le bon vieux beat them up en 2D, avec prise en main immédiate, défoulement et plaisirs garantis, le gameplay était à son comble alors ! Double Dragon, Final Fight, Streets of rage, pour n'en citer que quelques-uns, voilà l'essence du jeu vidéo !
Nolan avait déjà fait le boulot avec ses Batman, c'est vrai qu'avec son obsession de l'ultra réalisme il dépouille les univers de leur esthétique, mais aussi de leur magie et de leur mystique. Le Batman 2 de Tim Burton c'était autre chose quand même.
En fait, cher Marginal, ce n’est pas la première fois que je parle de jeux vidéo ici, j’avais parlé de Doom il y a deux ans. Et GTA VI est tout de même censé être le produit culturel de la décennie, ce n’est pas rien, même si d’après moi certaines attentes risquent d’être déçues…
SupprimerEh, cher Marginal, nous sommes de vieux croûtons à côté de l’ami J. Razorback. Il n’était même pas né à la sortie de Double Dragon ou de Final Fight !
Je vous rejoins tout à fait sur Nolan, il « dépouille les univers de leur esthétique, de leur magie et de leur mystique ». On ne saurait mieux dire ! La scène avec la magicienne Circé, on dirait un film des frères Dardenne, on se croirait en Belgique avec une vieille alcoolique ! Pour un univers mythique comme celui d’Ulysse, c’est un peu frustrant, même si c’est calculé : il compense cette pauvreté par l’intensité dramatique, l’attention n’est pas dispersée, il met toutes ses billes au même endroit, dans l’émotion et le rythme.