9 juillet 2014

L'éternelle victoire du principe spirituel


      Quelle chose simple que la vie ! Plus je vieillis et plus je la comprends. Sa mécanique m’apparaît avec la clarté d’un rayon de soleil après l’orage. Il n’y a au fond dans l’existence que deux principes, lesquels se livrent une guerre perpétuelle. Il y a le principe spirituel, l’esprit, la loi, la justice. Et il y a le principe matériel, la matière, la passion, le plaisir. Et la scène du monde ne fait que représenter l’éternelle victoire de l’un sur l’autre.
      Les spirituels Grecs ont vaincu les Perses voluptueux.
      L’austère Rome a vaincu l’opulente Carthage.
      La Bible a vaincu le paganisme.
      Le Nord abolitionniste a vaincu le Sud esclavagiste
     La balance penche toujours du même côté. Toujours l’esprit triomphe de la matière. Engageons-nous donc résolument dans cette voie, et recueillons sur notre front les lauriers de Minerve.
        Quelle chose simple que la vie ! Plus je vieillis et plus je la comprends.

11 juin 2014

Mallarmé et la poésie


      Parcouru avec une certaine tristesse la préface d’Yves Bonnefoy aux Poésies de Mallarmé. Décidément ce vingtième siècle sera passé à côté de la littérature, et se sera enferré dans la glose prétentieuse et inutile. Il me semble que le meilleur moyen de définir la poésie de Mallarmé, ce n’est pas de s’interroger sur ses supposées idées métaphysiques, mais de décrire tout simplement ce qui fait que l’on éprouve du plaisir à le lire. Les choses, alors, s’éclairent tout naturellement.
       La poésie de Mallarmé, comme toute poésie, est faite de l’alliance de trois éléments :
     – Le vocabulaire. Le vocabulaire de Mallarmé est splendide, d’une richesse et d’une précision sans égales. Chaque mot rayonne de sa lumière propre et propage ses ondes à travers tout le poème. Chaque poème engendre son propre vocabulaire, et très peu de termes sont repris d’une  pièce à l’autre  (on  peut  toutefois  penser à « hiver », « solitude », « astre »).
     – La syntaxe. La syntaxe de Mallarmé, comme celle de Racine, Hugo et Baudelaire, et à l’inverse de celle de Verlaine ou de Rimbaud, vise une chose avant tout : la fluidité. Même dans ses derniers poèmes, et alors que la densité confine parfois à l’hermétisme, la phrase coule d’un vers à l’autre, aisément, sans accroc.
      – La science du vers et de la rime. Mallarmé a poussé jusqu’à son terme l’évolution qui consiste à faire du vers l’unité de base de la poésie. Certains de ses vers sont si pleins, si majestueux, si rutilants de feux divers, qu’on peut les apprécier indépendamment de ce qui les entoure. Quant à la rime, elle est savante et variée, tantôt compacte et mate comme un minéral, tantôt languide et prolongée.
     C’est la réunion de ces trois éléments, un vocabulaire recherché, une syntaxe harmonieuse et un art souverain du vers et de la rime, qui est à l’origine de la beauté des poèmes de Mallarmé. Plus il évoluera, plus il tendra vers une poésie purement verbale. Les mots seuls demeureront, et la magie de leurs combinaisons mystérieuses. Est-il donc si compliqué de le dire ?

21 mai 2014

Le génie du symbolisme



       Si je devais définir le symbolisme en un mot, je dirais : solitude. Il suffit d’ouvrir un ouvrage emblématique de cette époque, comme Les Nourritures terrestres d’André Gide, ou les Poésies de Stéphane Mallarmé, pour que cette atmosphère si particulière de recueillement et d’isolement nous saute à la gorge. Jamais la littérature ne s’était autant approchée du mysticisme, de l’Absolu.
       Même Gide, qui écrit pourtant en réaction au milieu symboliste dans lequel il a évolué, en est encore tout imprégné et le restera jusqu’au bout. Il ne réussira jamais vraiment à prendre le monde au sérieux, ni la politique, ni l’Histoire. Quelle est l’expérience humaine ultime, selon Les Nourritures terrestres ? C’est de se réveiller dans un champ, couvert de rosée, de se rouler dans l’herbe et de voir le soleil se lever. Cette plénitude se suffit à elle-même, et n’appelle nul compagnon pour la partager.
       La solitude est le terreau commun à partir duquel toutes ces fleurs symbolistes peuvent s’épanouir. Ce sont des livres qui sont à peine faits pour être lus : Mallarmé, Gide n’auront qu’une poignée de lecteurs pendant des années, pendant des décennies, et leurs textes se déploient dans un silence sidéral, comme si la fin du monde avait déjà eu lieu. L’univers même qu’ils décrivent, dénué de polarité et d’enjeu, s’étiole languissamment vers on ne sait quel idéal. C’est le triomphe du vide, comme si l’extrême jouissance devait être recherchée, non dans la possession, mais dans le dénuement :

       Ma faim qui d’aucuns fruits ici ne se régale
       Trouve en leur docte manque une saveur égale.

23 avril 2014

L'Iliade, manuel de guerre

        S’il  y  a  un  ouvrage  qui  a  la  réputation  d’être  ennuyeux, c’est  bien l’Iliade. « Connais-tu rien de plus embêtant que l’Iliade ? » demandait Paul Valéry à André Gide. Et certes, on se demande parfois, en lisant l’Iliade, quel intérêt les Grecs pouvaient trouver à cette suite de combats et de carnages. Tous ces crânes fracassés, ces torses transpercés et ces têtes tranchées peuvent nous sembler aux antipodes de la poésie véritable. Or nous aurions tort de croire que les anciens Grecs jugeaient cette célèbre épopée selon des critères seulement esthétiques. Plutarque nous livre un élément significatif à ce propos. Dans sa Vie d’Alexandre, il nous révèle que celui-ci, qui dormait avec le poème d’Homère sous son oreiller, « considérait l’Iliade comme un viatique pour la valeur guerrière ». Ce que l’Iliade fournissait aux Grecs, c’est l’image constamment répétée de guerriers qui faisaient face à leur destin et bravaient la mort plutôt que de s’enfuir. Les héros d’Homère sont semblables à « des chênes élevés, qui toujours tiennent bon sous le vent et la pluie » (chant XII). Si l’on néglige cela, il est impossible de comprendre les plus belles manifestations de l’héroïsme grec, tel qu’il s’est manifesté à Marathon ou aux Thermopyles. Les Perses étaient plus nombreux, certes ; mais les Grecs avaient dans le cœur les vers d’Homère.
       C’est seulement lorsque l’on prend cette dimension en compte que la grave et triste beauté de l’Iliade apparaît. Mais plutôt que de paraphraser ce qui nous dépasse, taisons-nous et laissons la parole à Sarpédon, le noble Troyen, laissons parvenir jusqu’à nous ces antiques accents proférés par la jeunesse valeureuse et confrontée au tragique de l’existence :
       « Ah ! s’il nous suffisait, mon brave ami, de fuir la bataille aujourd’hui pour n’avoir plus jamais à redouter la mort non plus que la vieillesse, tu ne me verrais pas lutter au premier rang, ni t’envoyer toi-même au combat glorieux. Mais puisqu’en fait, toujours et quoi que nous fassions, les démons du trépas, innombrables, nous guettent et que nul des mortels ne peut leur échapper, allons ! et procurons la gloire à quelqu’un d’autre, ou plutôt gagnons-la, nous, aux dépens d’autrui !... »

2 avril 2014

André Gide : Thésée


      Si je devais désigner mon ouvrage préféré d’André Gide, je citerais sans hésiter son dernier livre : Thésée. Thésée vient combler une lacune qui tourmentait Gide depuis des décennies. Mais le destin, qui récompense toujours les hommes de bien, réservait à André Gide le plus enviable des sorts : celui d’atteindre le port, en pleine conscience, après toute une vie de combats et de tâtonnements.
      La clé de Thésée réside en ceci : Gide était obsédé par la poésie. Seule la poésie l’intéressait. Il connaissait par cœur des centaines de vers, la seule évocation de Hölderlin, de Keats, de Hugo ou de Baudelaire l’électrisait, la lecture de Homère et de Virgile le plongeait dans des transes de « ravissement » (Journal du 1er septembre 1937). Or André Gide n’était pas poète. Il avait renié ses poèmes de jeunesse, Les Poésies d’André Walter, et Les Nourritures terrestres sont à la fois plus et moins que de la poésie. Arrivé au terme de sa course, et se retournant sur son œuvre, André Gide n’avait pas de quoi rougir, certes, mais au fond de lui il savait que la part la plus belle, la plus authentique de son être, ne s’était manifestée que par fragments, disséminés çà et là dans ses récits et son Journal. Or voilà qu’au printemps de l’année 1944, galvanisé par le redressement inespéré de la France, en pleine possession de ses moyens et de sa créativité, toutes les pièces du puzzle se mettent naturellement en place, et Thésée, un projet qu’il caressait depuis plus de trente ans, est achevé « dans un état de ferveur joyeuse » (Journal du 30 avril 1944). Il y est arrivé. Il a su réunir, dans un mince ouvrage de moins de cent pages, les tendances les plus opposées et les plus fondamentales de sa personnalité : le lyrisme d’une part, la lucide et laborieuse victoire sur soi-même de l’autre. Le miracle a eu lieu. André Gide est Thésée, celui qui sort du labyrinthe, qui vainc ses démons et fonde Athènes, la cité des arts et du savoir. Il pouvait désormais se taire et reposer en paix. Sa tâche était remplie.